La metteure en scène Tounès Aït Ali a présenté, mardi dernier à Alger, la pièce théâtrale « Sakta » qui, à travers les destins brisés de trois jeunes filles, contraintes de travailler pour ces gens bien nantis, brise des tabous  et dénonce les mutations de notre société.

«Sakta» (la silencieuse), mise en scène par Tounès Aït Ali, a été présentée avant-hier soir à la salle Ibn Zeydoun de l’Office Riadh El Feth.
D’après un texte écrit par Halim Rahmouni, inspiré du «Journal d’une femme de chambre», du journaliste français Octave Mirbeau, la pièce  met en lumière la vie brisée de trois jeunes femmes, incarcérées pour des crimes qu’elles n’ont pas commis. Lors de la représentation de la pièce, le public s’est laissé captiver dès l’histoire du premier personnage de «Laili», campé par Tilleli Salhi, une jeune femme qui, faute de travail correspondant à sa licence universitaire, s’est retrouvée entre les griffes d’une vielle femme de 80 ans, riche et obsédée sexuelle. Gouvernante de cette dernière, Laili se verra harceler sexuellement par sa patronne qui ne lui fera pas de cadeau. La vieille femme décède finalement accidentellement, après avoir glissé sur un morceau de savon avec lequel la jeune fille a essayé de se défendre dans la salle de bains. Quant au deuxième personnage, «Ily», interprété par la talentueuse comédienne Houria Bahloul, elle tombera entre les mains d’un sadique et fétichiste. Ce dernier obligera la jeune fille, qui est aussi sa gouvernante, à lui remettre ses chaussures pourries avant d’aller dorrmir. Un jour, on retrouvera ce denier mort et toutes les preuves accusent Ily. En effet, il décède avec un bout de chaussure appartenant à Ily dans la bouche. Le troisième personnage «Ilou», joué par Wassila Aridj, se confrontera à une situation des plus absurdes. Elle travaillera  en tant que servante pour un homme puissant qui s’avère être un pédophile et un meurtrier. Ce dernier ramène de jeunes enfants pour les violer et ensuite les tuer et les enterrer chez lui. Une fois qu’il sera démasqué par la police, sa servante sera aussi accusée de complicité de meurtre. Vulnérables à cause de leurs conditions sociales, les trois  jeunes filles, durant tout leur calvaire, subissaient  les comportements détraqués de leurs  employeurs oppresseurs sans pouvoir réagir. Murées dans le silence à cause de la peur d’être rejetées par la société et se retrouver sans toit et sans moyens de subvenir à leur survie. Mais ce silence les a menées tout droit derrière les barreaux après avoir été opprimées  par  des notables dont elles n’étaient que de simples servantes. Ainsi, les trois jeunes femmes n’ont eu que le choix de garder le silence par peur du regard de la société. Le destin a ainsi voulu  qu’elles se  retrouvent emprisonnées dans la même cellule et, à tour de rôle, elles racontent leur histoire sordide.
Briser le silence pour dénoncer
et se défendre
A la fin de la pièce, un voile tombe et le noir se transforme en rouge, une signification qui se résume, selon la metteure en scène, par «le noir est toutes les souffrances que subissent les gens dans la société et le rouge est l’autodéfense». Elle nous explique également sur la symbolique des couleurs qu’elle a utilisées dans la pièce, que  «les jeunes filles ont changé de tenue en mettant des robes rouges, pour dire qu’il est temps de parler et de dénoncer ces tabous».
Toutefois, il est à noter que la  pièce s’appuyait sur une narration exagérée, peut-être en raison de l’absence d’une scénographie qui aurait permis de résumer  de nombreux détails dans des tirades des comédiennes et éviter ainsi les  bavardages inutiles. Un sujet d’une telle intensité émotionnelle et une thématique abordant, pour la première fois sur les planches, des sujets tabous dans la société algérienne, en l’occurrence l’homosexualité féminine, le fétichisme et la pédophilie sanguinaire, auraient mérité un rythme plus soutenu et une mise en espace plus fluide, car le public avait  l’impression d’assister  à trois monodrames s’alternant  par des passages musicaux. Par ailleurs, le spectacle a été rehaussé par l’excellente interprétation des comédiennes qui se sont dépassées sur scène au point de laisser les spectateurs sur  leur  faim. Elles ont ainsi réussi avec brio à relever le défi de faire rire aux éclats les spectateurs grâce à des situations comiques, malgré la gravité des sujets abordés. Ce qui prouve qu’à travers le rire, les Algériens acceptent qu’on aborde avec eux les sujets les plus sensibles, à condition que cela soit fait sur un ton léger et sans mélodrames. A propos de la réussite de la pièce auprès du public, Tounès Aït Ali indique : «Le texte m’a facilité la mise en scène de cette pièce, Halim Rahmouni l’a réadaptée d’une façon très élégante. Grâce à cela, nous avons abordé des situations qui existent dans notre société de manière artistique, afin de ne pas offenser les spectateurs.» A propos de la fin du spectacle qui reste ouverte, elle explique que c’est un choix voulu afin de laisser aux spectateurs sa propre perception  du devenir de ces trois femmes. En expliquant : «Nous ne sommes pas ici pour trouver des solutions, mais pour dénoncer.»