Les chiffres comme les faits sont têtus. L’Afrique, même colonisée, n’a pas été avare de sa chair et de son sang pour porter secours à la France en danger. Une véritable chair à canon. L’histoire est là pour en témoigner. «La guerre des autres» avait fait des Mohammed des cibles de choix.» En réunissant les Mohamed et ses variantes (Mohammed, Ben Mohamed…), le décompte atteint 1 717 soldats, assez pour intégrer le Top 50 des prénoms, devant les Martin (649)  et les Mathieu (572). La majorité de ces Mohamed étaient nés en Algérie (1 204).

En effet, selon une étude récente publiée par le quotidien français «Le Parisien», un enseignement du décompte indique que «parmi les troupes françaises, évoluaient des effectifs issus des colonies. Ainsi, en réunissant les Mohamed et ses variantes (Mohammed, Ben Mohamed), le décompte atteint 1 717 soldats, assez pour intégrer le Top 50 des prénoms, devant les Martin (649) et les Mathieu (572). La majorité de ces Mohamed étaient nés en Algérie (1 204).

LES ETES PERDUS
Les sacrifices consentis par les colonisés n’ont pas empêché, le 6 novembre dernier, à Verdun, un vétéran de s’adresser au président Emmanuel Macron en demandant : «Quand mettrez-vous les sans-papiers hors de chez nous ?» Comme le relève dans une tribune parue dans le quotidien «Le Monde», la romancière franco-maghrébine, Leïla Slimani, «ces propos sont de plus en plus courants» car «ils sont de plus en plus nombreux, ceux qui marmonnent sur notre passage. Ceux qui, dans le bus, trouvent qu’il y a trop de gens de couleur, qui se plaisent à répéter que leur France a changé. Ceux qui humilient, qui bousculent, qui insultent, qui refusent de vous servir, qui éructent contre l’islam»…
L’écrivain Jean Pélegri, auteur des «Etés perdus», que tenait en haute estime Mohammed Dib – clamant jusqu’à la fin de sa vie que sa mère était l’Algérie, avait depuis longtemps sonné l’alarme. Aux heures les plus noires de la colonisation, il considérait avec respect ses compatriotes algériens pour lesquels il réclamait justice et auto-détermination. Il les connaîssait bien, il les avait côtoyés dans, notamment durant la Seconde Guerre mondiale. Et son témoignage reste irrécusable : «Trois ans de gamelle, de boue, de périls partagés, de compagnons morts, ici ou là, en Italie, sur les côtes de Provence, en Franche-Comté, dans les plaines d’Alsace : la fraternité des armes, au risque de faire sourire certains, n’est pas une vaine expression quand la guerre paraît juste. […] Mais, au retour, après cette grande épopée, pour les Algériens, ce fut le retour à zéro, la non-citoyenneté, quand ce n’était pas, comme dans le Constantinois, les armes retournées contre eux. […] Un sang versé pour rien, des morts inutiles et, à tout jamais perdue, la dernière chance de vivre ensemble». Rappelons que notamment Mouloud Mammeri fut aussi mobilisé après le débarquement américain et participa aux campagnes d’Italie, de France et d’Allemagne. Sans parler de ceux des «Fils de la Toussaint» qui déclenchèrent le 1er Novembre qui furent aussi des libérateurs de l’Europe de l’horreur nazie…

LES VAINES DECORATIONS

Comme nous l’avons déjà évoqué dans les colonnes de «Reporters», dans les villages les plus reculés d’Algérie, notre génération a pu encore voir de ses yeux ces «anciens combattants» de la Grande guerre européenne, communément dénommée «14-18». Dans leur majorité écrasante, ces hommes portaient sur le corps les marques de leur héroïsme – et de l’enfer qu’ils ont côtoyé dans les tranchées. Un bras, une jambe ou un poumon manquant à l’appel. Et les décorations qu’ils portaient en certaines circonstances souvent ne leur servirent guère de rempart contre la répression colonialiste qui se déchaîna face à l’aspiration des Algériens à la liberté et à l’indépendance…
Faut-il rappeler encore que l’Afrique du Nord, l’Afrique, même colonisée, n’a pas été avare de sa chair et de son sang pour porter secours à la France. Une véritable chair à canon. Et pour preuve, l’histoire est là pour en témoigner. Au lendemain de «la Conquête d’Algérie», la France a créé le premier corps de cavalerie «indigène», les Spahis et les Turcos durant la campagne de Crimée. En effet, le premier engagement des Zouaves dans l’armée française, durant un conflit européen, est intervenu en 1854 en Crimée. Quand Napoléon III vola au secours de l’Italie sous occupation autrichienne, on verra à nouveau les Zouaves monter au front. Ils délivreront des Autrichiens à Montebello en 1859 et participeront, notamment, aux batailles de Palestro, Solferino et Magenta. C’est le fameux maréchal Mac Mahon – passé à l’histoire pour ses «bons mots» – qui décorera de la Croix de la légion d’honneur l’aigle du 2e Zouave. Mac Vernol dans «Le Monde illustré» du 20 août 1859, dont la plume louangeuse n’est pas exempte des clichés de l’époque : «Les Zouaves et les Turcos se sont partagés depuis un mois l’admiration des Parisiens.

LES LIONS DE L’ARMEE D’ITALIE

Une réputation de bravoure téméraire et invincible les avait précédés les uns et les autres : le pittoresque de leurs costumes, le teint bistré des zouaves, la couleur des nègres-turcos et l’étrangeté de leur langage sabir, la crânerie de leur démarche et mille et une excentricités racontées et mises sur le compte de ces héros du désert algérien en ont fait les lions de l’armée d’Italie»… Les Zouaves seront également de la partie dans l’expédition du Mexique, entre 1862 et 1866, employés dans la guérilla contre les troupes de Juarez. Les Turcos algériens prendront part à la campagne de Cochinchine, en 1867, et nombreux parmi eux furent ceux qui y périrent. Quand la guerre fut déclarée entre la France et la Prusse, en juillet 1871, en ces «graves circonstances», comme l’écrit «L’Univers illustré» «le gouvernement ne pouvait manquer à notre belle armée d’Afrique. Ces vaillants régiments que ne sauraient abattre ni les fatigues ni les dangers, sont appelés à nous rendre de grands services pendant la campagne du Rhin». De grands services, ces soldats d’Afrique ne cesseront d’en rendre, y compris sur leur propre continent, au Dahomey (1892) et à Madagascar (1894) avant la grande boucherie de 14-18. Ainsi, à la Grande Guerre qui commence, l’Algérie envoie au front sans délai la presque totalité de ses troupes. 172 000 ou 460 000 hommes ? «La Dépêche du Midi» du 10 août 1914 écrit : «On annonce de source certaine que les tirailleurs algériens vont arriver dans la Haute-Alsace». Et «Le Petit-Journal» claironne «la charge irrésistible des Turcos, celle que les Allemands redoutent par-dessus tout. Déjà, en 1870, nos Turcos avaient inspiré une véritable terreur».

LES SIDIS ET LES BICOTS

Myriam Harry dans «Le Petit Journal» de 1916 rapporte les propos d’un tirailleur qui s’enthousiasme précocement : «Maintenant les Français et les Arabes sont égaux. On ne nous appelle déjà plus des bicots, on nous appelle des Sidis. Le sang du vaincu a coulé uni avec le sang du vainqueur. Aujourd’hui, nous sommes véritablement vos frères…». L’illusion ne durera pas longtemps. Le 14 juin 1940, après trente-quatre jours de combat, les Allemands parviennent à entrer dans Paris où ils défileront sur Les Champs-Elysées. Dans son appel du 19-Juin 1940, le général de Gaulle ne manquera pas de s’adresser aux Africains : «A l’heure qu’il est, je parle avant tout pour l’Afrique du Nord française, pour l’Afrique du Nord intacte». Durant la Seconde Guerre mondiale, l’armée française a compté 350 000 soldats dits «indigènes» dont 134 000 Algériens, 73 000 Marocains, 26 000 Tunisiens et 92 000 soldats d’Afrique Noire. Originaires de différents pays qui forment les colonies françaises en Afrique du Nord (Algérie, Maroc, Tunisie) et en Afrique sub-saharienne. Les régiments de tirailleurs algériens (RTA) ont contribué aux titres de gloire de l’armée française. Formant la majeure partie de l’infanterie, ils ont participé à la libération de l’Europe et ont donc été les plus exposés dans les combats. Les tirailleurs algériens participèrent aux combats les plus durs et les plus meurtriers de la Seconde Guerre mondiale dont la bataille de Monte Cassino, la libération de Marseille et Toulon, la bataille des Vosges, la libération de l’Alsace et la campagne d’Allemagne. Jean Pélegri évoque la «fraternité d’armes». Elle ne fut, comme on le sait, guère durable et se conclut par les massacres du 8 mai 1945 contre les Algériens. De nombreux soldats de retour de l’Europe qu’ils avaient contribuée à libérer découvrirent dans leur pays la perte de leurs familles, d’un parent, de leurs voisins… Sur les 409 000 mobilisés d’Afrique du Nord, on estime que 11 200 soldats ont été tués, morts au combat pour la France. Gaston Monnerville (petit-fils d’esclave, premier et dernier président du Sénat français d’origine noire) déclara : «Sans l’empire, la France ne serait qu’un pays libéré. Grâce à lui, elle est un pays vainqueur.» Après avoir fourni des soldats, l’émigration en provenance d’Afrique du Nord a contribué à la reconstruction de la France au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et son développement dans le cadre de ce qui fut nommé «les Trente glorieuses». Au cours de la Première Guerre mondiale, environ 132 000 immigrants issus d’Afrique du Nord étaient venus travailler en France mais la plupart d’entre eux était rentrés dans leurs pays d’origine en 1918. Mais Mohamed n’arrête pas d’être invité -ou plutôt sommé- de prendre sa valise.
Espérons que la commémoration du centenaire de l’armistice de 1918 remettra entre les deux rives quelques pendules de l’histoire à l’heure et que les méchants procès en sorcellerie seront emportés par le vent de la fraternité humaine après celle des armes.