Malta, Kaâba ya bit rabbi mahlaki, Errihla el Hidjaziya, Bit Errich, les autocars Bendimered, le Scooter de Brixi, Alitalia, la TAI et tous les autres…

 

C’est à bord d’un bateau que Cheïkh Larbi Bensari étrenna son pèlerinage aux Lieux Saints dans les années 1940. Il composa et interpréta avec une grande sensibilité spirituelle «Kaâba ya bit rabbi mahlaki» à la faveur de cette traversée spéciale. Son alter ego Hadj Abdelkrim Dali, deux années avant sa mort, en 1976, effectua le pèlerinage aux Lieux Saints de l’Islam et à son retour, il enregistra un long poème historique intitulé «Rihla Hidjazia» (El Hamdou Lilah Nelt Qasdi) qu’il fait précéder de la chanson culte «Saha Aïdkoum».On ignore si sa «Rihla El Hidjazia» (qacida soufie) a été composée à l’occasion du premier pèlerinage, du deuxième ou bien «at home». A ce propos, nous n’avons malheureusement pas pu déchiffrer la date sur un courrier d’archive (standard) envoyé des Lieux Saints par El Hadj Dali à son ami et compagnon, le regretté Si Mohamed Medjadi (luthiste), coiffeur de son état à l’ex- 11 rue Basse (El Medress), un document que nous a confié son fils Sid Ahmed, un ancien cadre de l’Education. Toujours sur le registre lyrique mystique, une «mouldiya» chantée à Tlemcen, à l’occasion du Mouloud, notamment par les petites filles, au rythme de la derbouka, évoque le «hadj». «Ya hadjadj bit Allah, ila chaftou Rassoul Allah, ouchafnah ourinah, fi mekka khalinah, yatwada wa Sali wa yaqra fi ktoub Allah». Par principe religieux, certains Tlemcéniens poussèrent le «zèle» en organisant à titre privé le déplacement pour se soustraire aux formalités de l’administration française «impie» (sic). Les aléas du voyage étaient la rançon à payer. Et pour cause. «Hadi malta, la’ frach, la’ ghta’» (Dans cette ville escale de Malte, on ne trouve ni matelas, ni couverture), se plaignit une hadja de l’époque… A ce titre, Cheïkh Sidi Mohammed El Hebri et quatre aspirants de la confrérie Derkaouiya, parmi eux Sid El Hadj Mohammed Lachachi, en firent les frais en l’apprenant à leurs dépens. Les autorités locales eurent vent de leur retour imminent par train à Tlemcen, bien que leur «dibiche» (déformation de dépêche), c’est-à-dire le télégramme, ne mentionnait pas la date et l’heure exactes ; les gendarmes les attendaient de pied ferme à la gare d’Aïn Fezza, au lieu de Tlemcen. Arrêtés, les cinq Hadjs «clandestins» furent conduits à la prison d’Ouled Mimoun avant d’être transférés à Bedeau (Ras el Ma) pour accomplir, en guise de peine, des travaux d’utilité publique. Jadis, Al Madjacy dit Al Bekkay (XIVe siècle), cadi et prédicateur de la mosquée du Mechouar, enterré près de Sidi Boushaq Ettayar, aurait fait plusieurs fois ce voyage culturel à… dos d’âne. A propos de ce dernier, et selon une vieille légende fort répandue à Tlemcen, ce saint qui vivait à l’époque de Da Yaghmoracen (1235-1283) avait le don de lévitation (vol) et d’ubiquité ; ainsi, dans la même journée, il se rendait à la Mecque pour accomplir la prière du dhor, puis à Médine pour la prière d’El Asr et, au soir tombant, il était de retour à Tlemcen pour la réunion des saints (Diwan es-Salihin). C’est en 792 (20 décembre 1389) que le célèbre et très docte imam Ben Merzouq El-Hafid (le petit-fils) accomplit le devoir du pèlerinage en compagnie d’Ibn Arafa. Pendant son séjour à La Mecque, il suivit les leçons de Beha-ed-Din Ed-Demaminy et celles de Nour-ed-Din El-Aqily. C’est également dans cette ville qu’il lut le Sahih d’El Bokhary sous la direction d’Ibn Sadiq et qu’il fréquenta le cours que professait Mohibb-ed-Din ben Hicham sur la langue arabe. Dans un autre pèlerinage qu’il entreprit en 819 (1416), il eut le bonheur de rencontrer aussi à La Mecque le docteur Ez-Ziny Ridhouan et le jurisconsulte Ibn Hadjar.

Vagabondage spirituel
Quel que soit son mode de locomotion, le pèlerin est d’abord un vagabond, un gyrovague, qui voyage à travers champs (per ager) et traverse les frontières (per eger). L’origine du mot «voyage» vient du mot latin viaticum (argent ou provisions pour la route) et dérive de via (la voie, la route). Dans l’Antiquité, le terme de voyage était presque exclusivement utilisé pour entreprendre une action militaire ou pour désigner le service mercenaire. Au Moyen-âge, le mot a d’abord qualifié la croisade ou le pèlerinage. Puis il a pris le sens de trajet, de course que faisait un bateau ou une charrette qui transportait des marchandises ou des matériaux…, selon Bertrand Levy, de l’université de Genève. Comme le rappelle son étymologie arabe «hadja» que les lexicographes arabes traduisent par «se rendre à», la route ou le chemin du désert, via la caravane, sont constitutifs du pèlerinage. D’où l’importance toute particulière que revêtent les modes de déplacement, à commencer par la marche qui se confond avec la figure traditionnelle du pèlerin. Or si un hadith vient rappeler le caractère méritoire du pèlerinage à pied, le texte coranique ne semble pas privilégier un mode de locomotion particulier. Ainsi le pèlerinage peut très bien s’effectuer sur une monture (rahila), à condition toutefois que le pèlerin en soit propriétaire. Quant à la voie maritime, ce n’est jamais sans réticences que le pèlerin l’emprunte. Menace d’une mort prochaine, la mer est la marque d’une punition à l’instar du «Grand Abyme» ou encore du Déluge de la tradition biblique, souligne Luc Chantre dans sa thèse consacrée au pèlerinage à la Mecque à l’époque coloniale (1866-1940). Mais l’océan peut aussi évoquer, comme l’écrit Alain Corbin, la dimension pénitentielle, et par conséquent méritoire, qui imprègne l’univers du pèlerinage… Le Prophète (QSL) a dit : «Ne visitez que trois mosquées, la Sainte mosquée, la mosquée Al-Aqsa et ma mosquée [mosquée de Médine]». Ce qui signifie qu’Il est recommandé aux musulmans d’effectuer un pèlerinage des trois mosquées sacrées de l’Islam : Al Qods, Masjid Nabawi à Médine et Masjid Al Haram à la Mecque. Selon les interprétations, il est fait mention d’une valeur de 500 à 50 000 pour une prière effectuée à Masjid Al Aqsa. Une miséricorde divine qui n’a pas d’égal que la valeur des prières aux deux mosquées de Médine et la Mecque. A ce titre, la ville d’El Qods tient une place importante dans les sentiments nationaux israélien et palestinien. L’Etat d’Israël a fait de Jérusalem-Ouest sa capitale en 1949 puis a fait de Jérusalem «réunifiée» sa capitale après la conquête de la ville en 1967. Depuis, l’ensemble des pays du monde ont retiré leur ambassade de la ville, lui contestant ce choix. Pour la communauté internationale, Jérusalem-Est est considérée comme «occupée». Jérusalem a été proclamée «capitale éternelle» d’Israël en 1980 puis capitale de la Palestine en 1988, bien que l’autorité palestinienne n’y siège pas. «La Cisjordanie appartenait à la Jordanie, donc mon séjour fut le plus normal. Je trouvais refuge dans une sorte de couvent qui faisait fonction d’auberge de jeunesse. A partir de Jérusalem, je trouvai une occasion pour visiter la mer Morte et les villes de Bethlehem. Une aubaine pour aller sur les traces de Jésus Christ, à une chapelle de Bethlehem, on nous montra la grotte de naissance. A la sortie on me remit un diplôme sous forme de certificat de visite. Au retour après une baignade dans la mer Morte, je rejoignis mon autocar qui continuait sa tournée ; le chauffeur s’appelait Dinar. Retour à Jérusalem. J’aimais errer dans les ruelles où l’on ne pouvait distinguer entre un juif et un arabe. Ils déambulaient côte à côte sans la moindre gêne. Cette médina avait un air de sacré des temps médiévaux. Une atmosphère très détendue où la religion sévit en premier lieu. La mosquée d’Omar, aussi prestigieuse que celle de Médine, tient lieu d’ancrage profond des musulmans. Mosquée du Rocher (Masdjid as-Sakhra), où le Prophète (QQSL) a pu accomplir son ascension (Hayt el Bouraq pour les musulmans, le mur des lamentations pour les juifs). Une prière en rapport avec le pèlerinage (al-Quods) fut accomplie comme complément ; je revenais souvent pendant mon séjour. Par une fameuse porte, on pouvait apercevoir l’autre côté de la ville israélite», raconte Réda Brixi dans son livre «Pèlerinage à la Mecque en Scooter en 1963». Le Qutb, le soufi Sidi Boumediène (1125-1197) qui repose à El Eubbad (Tlemcen) aurait participé aux côtés de Salah Ed Dine Al Ayyoubi (1138-11193), appelé Saladin par les Occidentaux, au combat libérateur de Jérusalem en 1187 au terme de la mémorable victoire de Hattin ; il aurait perdu un bras dans la bataille. Un quartier dit Hay El Maghariba, attenant au temple de Jérusalem, existe dans la ville d’El Qods, représentant le waqf de Sidi Boumediène : «Le lieu occupé par le Waqf Abû Madyan a une valeur exceptionnelle pour l’Islam tout entier, et aussi, très particulièrement, pour l’Islam maghrébin», souligne L. Massignon (1951) qui précise que «c’est bien son petit-fils qui a répertorié en 730/1320 les propriétés offertes à son grand-père par Salah Ed Dine (L. Massignon, 1951).

Tourisme religieux
Selon le Pr Djilali Sari, l’un de ces immeubles renfermait une mosquée et une zaouïa destinée à l’hébergement des pèlerins maghrébins, le tout localisé dans le quartier dit Hay Al Maghariba, en plus du domaine d’Aïn Karm, renfermant des terres incultes et de labours, des locaux d’habitation pour les fermiers, des jardins avec sources et puits pour l’irrigation. Par ailleurs, il est spécifié que les revenus qui s’y rattachent depuis le XIVe siècle ont été toujours destinés aux Maghrébins résidant dans la ville sainte ou de passage, se rendant aux Hedjaz, et le cas échéant aux Maghrébins nécessiteux résidant à la Mecque et à Médine, et le cas échéant au profit des deux villes saintes. Il faut savoir que dans la mosquée de Sidi Boumediène (Tlemcen), on conserve toujours le testament des habous éponyme placardé (gravé) sur une colonne de ce haut lieu de culte. Il faut savoir que les Musulmans se rendaient depuis les années 1940 jusqu’à 1967, à El Qods, alors gérée par la Jordanie, à l’occasion du pèlerinage aux Lieux Saints. Nous revoyons encore cette photo de Hadj Abadji, coiffé du keffieh (foulard palestinien) et son épouse Hadja Zoulikha, accrochée au mur de la qoubba de Dar Lagha de derb Sidi El Wazzane (Bab el Djiad). El Hadj Abdeslem Lachachi, négociant, par ailleurs mécène, se souvient de son voyage à La Mecque dans les années 60 lorsqu’il prit d’Alger un avion (DC6) de la compagnie Alitalia à destination de Nice avec des escales à Rome et Beyrouth pour arriver enfin à Amman qui est relié à Djeddah par route (1 450 Km). Prix du billet : 1 100 DA (1 650 DA avec frais de visa). Auparavant, en 1967, deux mois avant l’annexion de Jérusalem par Israël, il se rendit d’Amman à El Qods par taxi, où il effectua une visite à la fois spirituelle et touristique : la mosquée El Aqsa, Djama’ Essakhra (dôme  du Rocher ou mosquée d’Omar), le musée,  Beit Lehm(Bethleem), El Khalil (Hebron)… El Hadj Ghouti Trari fit lui aussi un «saut» à El Qods. Juste après l’indépendance, une fièvre spirituelle s’empara des Algériens pour accomplir le pèlerinage à La Mecque. Deux modes de voyage prévalaient à l’époque, par mer (en bateau) ou par route (en autocar ou en voiture) via la Tunisie, la Lybie et l’Egypte. A ce titre, les transports Bendimered avaient la cote à cette époque car «universellement connus en Afrique du Nord pour leurs services rapides par cars de grand luxe parcourant journellement plus de 10 000 km. A ce titre, un «voyagiste» de fortune, Si El Hebri Tchilali, organisait le pèlerinage en autocar via la Tunisie. Certains partaient en solo par train dans les années 1893, depuis Tlemcen jusqu’à Tunis. El Hadj Abdelkader Bendi Abdellah, tisserand de son état, un habitué des Lieux Saints, aurait fait 18 fois le pèlerinage. Et pour cause. Au fil du temps, il tissa des liens avec les «Touwafine» en leur rabattant des clients à titre de «guide», si l’on croit son fils Abdeslem, professeur à l’UABT. En 1964, ce hadj invétéré s’acheta à titre collectif une voiture 404 au prix de 16 000 DA et s’embarqua à bord  avec trois autres passagers pour La Mecque. Un certain Fendi Bendra de Bab el Djiad aurait fait le pèlerinage à dos de mulet en 1944.
Avec 150 douros (louis) dans la poche et comme viatique du «qadid» et des pâtes «dhrihmate»,«m’qatfa», «tarechta» et «zra’». A cette époque, le bateau à voile, qui venait du Sénégal à destination de Tunis faisait escale à Alger et prenait quelques pèlerins, en l’occurrence moins d’une dizaine de Tlemcen, à destination de Djeddah. Circuit : Caire-Amman-Damas… La compagnie française Transports aériens intercontinentaux (TAI) avait pris l’initiative d’organiser, en 1947, le transport par avion de 44 pèlerins marocains de Casablanca à Djeddah. Le succès remporté par ce premier voyage incita la compagnie à se spécialiser dans ce transport dans les années suivantes. Ainsi, en 1949, ses avions ont parcouru 25 000 Km pour amener à Djeddah 500 pèlerins d’Alger, Casablanca, Dakar, Niamey, Tananarive, Nairobi, Damas, Bagdad et Abadan… En 1951, Messali Hadj (Hadj est son prénom) se rend en pèlerinage à La Mecque, où il rencontre l’émir Abdelkrim El Khattabi, le lion du Rif ; il est reçu par le souverain wahabite, puis au Caire, où il rencontre le secrétaire général de la ligue arabe. A souligner que la «omra» faisait suite au pèlerinage, constitue aujourd’hui une nouvelle formule de voyage spirituel organisé par les opérateurs tours.
En février 1963, le globe trotter et néanmoins fidaï Réda Brixi, la vingtaine, fera le voyage à La Mecque avec un… Scooter (moto) et réalisera un reportage qui sera par la suite publié sous forme de livre intitulé «Pèlerinage à la Mecque en Scooter en 1963» (paru aux éditions GAL, Alger 2008).Nombreux sont les amateurs qui s’embarquèrent dans les transports en commun, il y avait encore ces cars de couleur jaune citron des TRCFA, des voitures particulières, le bateau et pratiquement pas d’avion. Les pèlerins n’avaient pas besoin d’un passeport spécial, le visa de l’Arabie accordé sur place et la voie est libre. Les carnets de vaccination, nouveauté pour tout le monde, étaient la principale préoccupation vu que les vaccins étaient tout juste suffisants, selon ce motard pas comme les autres qui a dû subir les aléas du voyages liés aux contrôles frontaliers, le change, le vent de sable, la chaleur, les pannes… A noter que la formule maritime, version Cnan, depuis le port d’Oran, fut abandonnée dans les années 1970 au profit d’Air Algérie. En effet, aujourd’hui, nos pèlerins sont gâtés puisqu’ils sont transportés dans des Boeing avec tout le confort requis. On parle même de Hadj VIP et semi-VIP. Autres temps, autres mœurs. A Tlemcen, c’est à partir de l’aéroport Messali-Hadj qu’était organisé ce «pont» aérien spirituel à destination des Lieux Saints suivant un protocole officiel fait d’allocutions, d’instructions et de bénédictions. Une initiative louable de l’ex- wali Hadj Abdelouahab Nouri qui décida, dès la saison 2008, de faire programmer les vols à partir de sa juridiction (Tlemcen) mû par des motivations humanitaires… Une décision qui n’aura pas perduré au grand dam des candidats au hadj ou la omra puisque c’est le retour à la case de départ, c’est-à-dire l’aéroport international Ahmed-Ben Bella d’Es-Senia (Oran). Lors de la cérémonie d’ouverture commerciale de la ligne aérienne Tlemcen-Alicante depuis l’aéroport international Messali -Hadj de Zenata (Tlemcen) qui a eu lieu récemment, le délégué régional d’Air Algérie Djamel Meziane nous confiera : «Nous bataillons pour avoir la omra (des vols à destination des Lieux Saints depuis Zenata, ndrl). Il faut avouer que c’est le retour du hadj qui constitue l’événement par rapport à sa famille qui vient l’accueillir en grande pompe à Es-Senia. Arborant pour la circonstance une tenue blanche immaculée, le passager de marque est escorté, tel un «moulay el malik» à coups de klaxons par un cortège où caméscopes, portables et appareils numériques se disputent le meilleur souvenir à immortaliser pour la postérité. Le Selfy est de mise pour la circonstance.

Sur les pas des ancêtres
Fort respectueux de la tradition, El Hadj Sari Ali, un octogénaire, adepte du soufisme, ne dérogea pas au rituel de Sidi Boumediène, en hommage à ses ancêtres les Hadj Eddine, où il alla tout d’abord se recueillir avant de retrouver ses siens à la maison. Selon les us et coutumes à observer en cette occasion, la halte à El Eubbad au sein du mausolée du saint patron de la ville accompagnée d’une prière dans la mosquée éponyme est un passage obligé aussi bien à l’aller qu’au retour. El Hadj Hami y accomplit la prière du Maghreb. Avant le départ, des fidèles confiaient jadis au hadj des messages de vœux écrits en guise d’ «exvoto» que l’heureux pèlerin devait déposer sur le sanctuaire du Prophète à Médine. Autrefois, au retour de La Mecque, les pèlerins rendaient visite à Sidi Daoudi, premier saint patron de Tlemcen, avant de se diriger vers Sidi Boumediène en passant par Bit Errich ; là, ils y égorgeaient et déplumaient de la volaille pour prépare un festin en l’honneur du saint patron de la ville où l’eau de l’oued Metchkana y était abondante. Ils y passaient la nuit à psalmodier et à réciter des chapitres du Saint Coran. Il faut savoir que Bit Errich était situé près des ruines de la Metchkana (à l’emplacement aujourd’hui du café Soussi) ; cette «maison aux plumes» fût également le gîte du légendaire poète paralytique Rouh El Ghrib qui y vivait en solitaire comme un ermite, après avoir eu les jambes brisées sur ordre du monarque de l’époque pour avoir osé se promener du côté d’El Ourit où se baignait la belle princesse Zakia. L’occasion nous avait été donné d’assister à la cérémonie dite «Charq». Dans le jargon tlemcénien propre aux femmes, on utilise ce vocable pour désigner l’invitation ou la fête y afférente, soit la célébration par les parents, proches et alliés du retour heureux du hadj pèlerin. D’ailleurs, on exprime en cette occasion ses vœux avec la formule vernaculaire «mara’ charq’ak» (ça sera ton «tour» la prochaine fois) ; on dit également qu’on est invité au «charq (de flana)…». Par effet de métonymie hypocoristique (via un glissement de sens), une caractéristique dans la tradition orale, le mot «Machreq» (région), c’est-à-dire l’Orient par rapport à l’Arabie (Hidjaz), s’est vraisemblablement métamorphosée en diminutif «Charq» (pèlerinage ou hadjj). Quant au rite dit «ayam tachriq», où on faisait sécher la viande en guise de victuailles à l’instar des Indiens d’Amérique et des Maghrébins, l’appellation est liée au procédé de «dissection» et de préparation de cette chair animale qui, une fois apprêtée, est appelée «khli’» ou «qaddid».
A son retour des Lieux Saint, le Hadj, en dépit de la fatigue, a une mine «lumineuse» (yachraq, m’naouar) ; son visage est comme auréolé. La perlèche qui apparaît sur la peau en hiver à cause probablement du vent froid «chargui» est appelée dans le dialecte tlemcénien «charqi». La situation géographique de Minen qui se trouve à l’est (charq) de la Mecque serait une autre interprétation de «tachriq». Une autre expression spécifique à la gent féminine demeure encore en usage à titre de marque de sympathie : il s’agit de «tahmid» (substantif) dérivé du verbe «n’hamed (ou)» qui signifie «Que Dieu qui a fait revenir aux siens el hadj ou el hadja (du charq) soit loué»… Revenons à la cérémonie proprement dite qui coïncida opportunément, faut-il le souligner, avec Awel Mouharrem doublé du vendredi. Arrivé de Sidi Boumédiène, le cortège spirituel se transforma en procession confrérique dans le quartier résidentiel de Kiffane. Le groupe Chabab el kawtar du Mechouar en tenue fessia entonna «Tala’ el badrou alayna», un madih chanté par Banat En-Nedjar à Médine en guise de bienvenue à leur cousin le Prophète Mohamed (QSSL) pour «célébrer» sa hidjra de La Mecque. Une pléiade de femmes en chedda resplendissante formait le comité d’accueil devant la villa. Des youyous fusèrent dans l’air. Une scène qui n’est pas sans rappeler le protocole réservé au cortège monté du marié s’immobilisant devant la maison familiale ou la salle de fête. Un verre de lait est offert au hadj et des dattes fourrées sont distribuées aux convives. Les appareils et autres caméras entrèrent en action. On est reçu dans un salon spacieux. Comme par un accord tacite, les «derqaoua» et mounchidine s’assoient sur un tapis en position de tailleur alors que les convives s’installent confortablement sur des «sedari» agrémentés de «warakiate» (bancs traditionnels avec coussins). Auparavant, on présenta tour à tour les vœux et les félicitations à l’illustre hôte, El Hadj Sari, qui était encadré de Hadj Lachachi et de Cheïkh Trari. Ce dernier ne se fit pas prier pour déclamer, tel un leitmotiv, le dikr «labayka allahouma labayk», repris en chœur par l’assistance. Contrairement aux femmes, gardiennes de la tradition communicative en l’occurrence, les convives mâles préfèrent, pour être dans l’air du vent, la formule triptyque savante «hadj mabrour oua sa’youn machkour oua den’boun maghfour(in challah) au lieu du classique «mabrouk alik»… C’est les mouridine de la zaouï dite de Cheïkh Benyelles de Ars Didou qui donneront le ton avec la récitation de la «Salat el machichia» et la qacida «El-Lotfi’a». L’accomplissement de la prière d’el ichaâ aura causé un tantinet de «dérangement» alors qu’elle aurait pu être différée vu les circonstances. Lors de l’intermède, et sur le style du ténor syrien Nakachbendi, le talentueux Abdelmadjid Benaïssa, «guide» du groupe Chabab el kawatar, une voix voluptueuse qui promet dans l’oratorio, interpréta en solo et avec brio des «ibtihalate» via un ampli (micro) avant d’ «impliquer» sa chorale dans un sama’ «el madad» qui ne laissa pas indifférent les adeptes des différentes zaouïas présents lesquels «improvisèrent» une hadra dans une communion exceptionnelle. Cette cérémonie sera clôturée par un dîner copieux offert en l’honneur des convives…
La réception dite «teqiel» ou «charq» avec hrira et merqa bel assel, qui est donnée le lendemain après-midi est réservée aux femmes (la famille et les proches). En guise de cadeaux mais aussi à titre de baraka, la Hadja rapportait de La Mecque la «tassa» pour le hammam de la mariée, un tapis oriental pour la prière, une tenue pour la circoncision «thara», et des gadgets «kaléidoscope» manuels pour les enfants pour visionner des images de la Kaâba…
Certains hadjs s’entendaient avant d’arriver au pays pour organiser le mois suivant une selka à la maison à leur retour.
Pour cela, ils firent ramener une dizaine de talebs qui récitèrent le Coran toute la soirée en compagnie des hommes de la famille. On leur prépara un bon dîner composé de couscous garni et de m’hamer.