Nedim Gürsel, romancier turc, est à la tête d’une brillante œuvre littéraire. Elle s’est imposée en Turquie comme en Europe. Dans son recueil de nouvelles, «les Lapins du commandant», il en avait consacré trois à l’Algérie qu’il avait visitée. Il a, notamment, soutenu une thèse de littérature comparée sur Nazim Hikmet et Louis Aragon, Ecrivain, il n’a pas manqué d’avoir eu affaire  à la censure. Les rives du Bosphore demeurent pour Nedim Gürsel le creuset vivifiant des passions humaines et de sa libre écriture. Comme l’exil, un «dur métier», comme le proclamait son emblématique compatriote Nazim Hikmet.  Son roman «l’Ange rouge» évoque sa figure.

Il y a bien longtemps, j’ai eu le privilège de le découvrir et de nouer le contact avec le romancier turc Nedim Gürsel au commencement de son brillant cheminement littéraire. Dans son recueil de nouvelles, «les Lapins du commandant», il en avait consacré trois à l’Algérie qu’il avait visitée : L’Algérie, un mot, un son qui remonte à l’enfance de l’auteur et qui, magie linguistique aidant, est associée en turc au grésillement du poisson sur la poêle… Dans Alger, cité écrasée par la canicule, l’auteur se terre dans sa chambre d’hôtel, rêve de désert pour se rafraîchir ! Les hélices du ventilateur déclenchent un enchaînement d’images et de pensées qui révèlent une connaissance étendue de l’histoire de notre pays. La Casbah est loin d’être une évocation exotique. C’est la Casbah des jours héroïques que Gürsel, à la faveur de ses lectures, de ses amitiés, de fugitives séquences cinématographiques, «revisite» et combien proche de l’atmosphère natale…

L’ART DE TISSER, ENJEUX DE SOCIETE ET DE POUVOIR

J’’ai pu renouer le fil interrompu de l’échange avec Nedim Gürsel.
Nedim Gürsel, romancier turc et chercheur au CNRS, est aujourd’hui à la tête d’une œuvre littéraire et de travaux de recherche qui l’ont imposé en son pays et en Europe. Il est né à Gaziantep dans le sud-est de l’Anatolie en 1951. Il a effectué ses études en tant qu’interne au lycée français d’Istanbul où il passa son baccalauréat en 1970. Parti initialement en France pour des études à la Sorbonne, où il a soutenu, en 1979, une thèse de littérature comparée sur Nazim Hikmet et Louis Aragon, il a été contraint à l’exil à la suite du coup d’Etat militaire de 1980 en Turquie. Aujourd’hui, il est donc l’auteur d’une vingtaine de romans, nouvelles, essais et récits de voyage, pour la plupart traduits en français et dans de nombreuses autres langues. Nedim Gürsel est aujourd’hui un des écrivains majeurs de la Turquie contemporaine.
Yéchar Kemal, l’un des géants de la littérature turque a écrit, très tôt, à son propos : «Nedim Gürsel est l’un des rares écrivains qui ont apporté du nouveau à notre littérature». Son récit «un Long été à Istanbul» (Gallimard, 1991) a reçu le prix de l’Académie de langue turque, la plus haute distinction littéraire de son pays. Il confirmait ainsi son art à tisser les fils d’une histoire, en l’imbriquant avec les enjeux de société et de pouvoir inauguré avec un recueil de nouvelles «les Lapins du commandant» (Messidor, 1985) et «la Première femme» (Seuil, 1986).
Nous avons pu renouer le fil interrompu de l’échange. Gürsel. Au cœur de nos entretiens, il y a évidemment la figure du grand poète turc Nazim Hikmet auquel ce dernier avait consacré un travail de recherche universitaire à la fin des années soixante-dix quand l’œuvre et la figure de Nazim Hikmet sentaient le soufre et étaient bannies de Turquie. Singulier parallèle, Gürsel avait à diverses reprises, hier sous les militaires, et plus récemment sous le gouvernement d’inspiration islamiste de l’AKP. Son roman, édité en Turquie et traduit en français sous le titre «les Filles d’Allah» (Seuil, 2009) a été poursuivi devant les tribunaux pour «avoir dénigré les valeurs religieuses d’une partie de la population»…

UN DEMI-MILLION 
DE SIGNATURES
Nazim Hikmet, le plus grand poète turc du XXe siècle, fut banni et déchu de sa nationalité après avoir subi une vingtaine d’années de prison. Destin à la fois mythique et tragique que celui qui se voulait «un ingénieur de l’âme humaine». Petit-fils d’un pacha ottoman et fils de gouverneur, Il avait rejoint, lors de la guerre d’indépendance, Mustapha Kamel, le père de la Turquie moderne. Au tournant des années vingt, il avait embrassé les idéaux communistes qu’il définissait, en tant que poète, comme «amour des pieds jusqu’à la tête». Il en paya le prix fort et mourut en exil à Moscou en 1963. L’incroyable est arrivé, le 5 janvier 2009, quand, par un décret gouvernemental au lendemain d’un Conseil des ministres, sa nationalité turque –dont il fut déchu en 1950 – lui fut rendue à titre posthume… Sa réhabilitation avait été revendiquée en 2001 par une pétition signée par un demi-million de Turcs. Mais le sel ou l’ironie de l’histoire est qu’elle n’a été possible que sous un gouvernement d’obédience religieuse… L’histoire a de ces ruses étonnantes.

L’ANGE ROUGE

Nedim Gürsel, après avoir consacré au début des années 1980 une thèse universitaire à Nazim Hikmet, lui consacre un roman «l’Ange rouge», Prix Méditerranée 2013. A cette occasion, l’auteur a répondu à nos interrogations à propos de sa fascination pour Nazim Hikmet. Etait elle d’ordre littéraire surtout ? Ou son engagement politique est-il à ses yeux emblématiques d’un monde dont il aurait la nostalgie ? Voici ses précisions : «Il est vrai que j’ai une certaine fascination pour Nazim Hikmet qui fut une des grandes figures poétiques du XXe siècle. S’il est au centre du récit dans mon roman «l’Ange rouge», c’est parce qu’il a eu une vie très romanesque. Dans le même temps, son engagement politique me semble emblématique de cette génération de grands poètes communistes tels Aragon, Neruda ou encore Rítsos. A travers Hikmet, mon roman interroge le XXe siècle qui fut à mon sens le siècle du communisme. Mais je n’ai pas pour autant de la nostalgie de ce siècle dont Nazim disait qu’il était fier. Ce n’est pas mon cas. Le siècle passé fut celui des grandes tragédies comme les deux Guerres Mondiales et les camps de concentration, mais il engendra aussi des révolutions comme celle de 1917 qui suscita de grands espoirs avant de s’effondrer avec la chute du mur de Berlin, dont il est beaucoup question dans mon roman.»
Aujourd’hui, alors que Nazim Hikmet est méconnu et qu’on se suffit de mettre en avant son engagement communiste du temps, où la guerre froide battait son plein, ne peut-on pas penser que ce serait une injustice à l’égard du grand poète humaniste qu’il fut et qui n’a pas manqué d’exprimer ses réserves sur le stalinisme ? Ne disait-il pas lui-même «Les chants des hommes sont plus beaux qu’eux-mêmes» ? Son œuvre lui survit-elle ?

«LES LENDEMAINS QUI CHANTENT»
Quel «bilan» fait Nedim Gürsel du cas Hikmet ? La réponse ne tarde pas : «En Turquie, Nazim Hikmet est encore très présent sur la scène politique. Ses poèmes sont récités, ses livres réimprimés. Ce n’est pas le cas dans d’autres pays, où il a beaucoup de succès, comme la France, par exemple, ou la Russie. Il ne fut jamais stalinien mais ses poèmes contre Staline ont été écrits après le 20e congrès du parti communiste soviétique. Il croyait «aux lendemains qui chantent», à la victoire finale. Il est resté jusqu’à la fin de sa vie à l’idéal de sa jeunesse». Il s’en explique lui-même dans son poème intitulé «le Facteur».

«Dans la sacoche de mon cœur
J’ai apporté des nouvelles de l’homme,
Des nouvelles du monde et du pays,
Des nouvelles du loup, de l’arbre et de l’oiseau.
Au point du jour, comme au cœur de la nuit,
J’ai partagé entre les hommes ce courrier,
J’ai fait mon métier de poète.
C’est ainsi que je fus facteur»

Dans son roman, «l’Ange rouge», Nedim Gürsel mêle le réel à la fiction. Peut-on dire qu’on n’est pas loin de «Mentir vrai» d’Aragon ? «Il s’agit d’un roman et non d’une biographie de Nazim Hikmet. Mais à travers le personnage de biographe qui nous introduit de plain-pied dans la vie du poète, notamment personnelle, le récit s’enrichit d’éléments réels. «L’Ange rouge» relève de la fiction et qui dit «fiction» ment vrai selon les termes d’Aragon, réplique le romancier.
Fait étonnant, au moment même où le gouvernement d’inspiration islamique réhabilitait Nazim Hikmet et son œuvre, jugée indésirable dans son pays depuis des décennies, Nedim Gürsel, faisait l’objet d’une poursuite judiciaire pour blasphème. Faut-il penser d’une incompatibilité entre islam politique est la liberté d’expression ? La réplique ne manque pas de s’appuyer sur l’épreuve que le romancier avait traversée : «Le gouvernement d’Erdogan a réhabilité Nazim Hikmet pour réparer une injustice mais n’a jamais adhéré à son idéologie.»

LES RIVES DU BOSPHORE

«Le jour où le Premier ministre déclarait que la Turquie n’était plus un pays qui poursuivait ses écrivains, je me trouvais devant le juge pour défendre mon roman «les Filles d’Allah». La Turquie reste toujours un pays plein de contradictions en ce qui concerne la liberté d’expression. Sur ce plan, on ne peut pas dire qu’elle a beaucoup avancé.» L’enquête judiciaire, ouverte en 2008 par le procureur de la République turque, avait abouti à un non lieu. Mais le tribunal de grande instance d’Istanbul avait annulé cette décision et renvoyé l’écrivain devant les tribunaux…
Nazim Hikmet est considéré aujourd’hui comme le premier écrivain turc à avoir évoqué les massacres commis contre le peuple arménien -et rappelons également ses réserves critiques, voire acerbes contre le stalinisme. Bien qu’il vécût et mourût en exil à Moscou…
Nedim Gürsel, quant à lui, poursuit vaille que vaille son œuvre littéraire, en dépit des tracas de la censure. Il est devenu un maître de la nouvelle. Son dernier, en l’occurrence, «Etreintes dangereuses» (Le Passeur, 2018) aux retrouvailles avec la cité natale, Istambul : «Je revois Istanbul avec ses coupoles de plomb et ses fiers minarets.
Lignes courbes et verticales d’une ville à la fois masculine et féminine qui s’est depuis longtemps douloureusement implantée dans ma chair…», écrit-il. Nostalgie de la ville et de la première femme (évoquée déjà dans un roman qui lui valu un prix pour sa contribution en faveur du rapprochement des peuples grec et turc. Les rives du Bosphore demeurent pour Nedim Gürsel le creuset vivifiant des passions humaines et de sa libre écriture. n