Les Etats-Unis pourraient devenir un fournisseur stratégique en gaz naturel liquéfié – GNL – pour l’Union européenne, pour peu qu’ils pratiquent des prix compétitifs. C’est le vœu émis jeudi par le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, en écho à l’ambition des Américains de devenir un acteur majeur du GNL et, plus «insidieusement», d’aider l’Europe à ne plus être dépendante de la Russie.

Pour l’instant, l’Union européenne, qui consomme 360 milliards de m3 de gaz, dont 55 milliards de m3 de GNL, pour une facture de 75 milliards d’euros, n’a acheté que 2,8 milliards de m3 de gaz naturel liquéfié américain en 2017. Et à ce jour, c’est le géant russe Gazprom qui couvre 35% de la consommation de l’UE. Une guerre des prix en vue entre les Etats-Unis et la Russie au bénéfice de l’Union européenne mais au grand dam de ses autres fournisseurs, à leur tête l’Algérie, troisième exportateur de gaz vers l’Europe après la Russie et la Norvège, de très loin distancée par ces deux géants qui assurent, ex aequo, 37% des besoins de l’UE en gaz, alors que l’Algérie en assurait, en 2017, 12,7%, selon l’Office européen des statistiques (Eurostat). La pression pour l’Algérie sera importante car elle tire l’essentiel de ses revenus de la vente des hydrocarbures, mais surtout parce que les Etats-Unis ont décidé de se placer dans l’approvisionnement des Européens en gaz. Sur le marché du gaz, deux tiers des exportations de l’Algérie le sont par gazoducs et le reste par méthaniers sous forme de GNL. Un marché sur lequel le pays est déjà concurrencé – et bousculé – par le Qatar. Mais comment faire face à une Amérique qui, depuis 2016, a expédié une flotte de plus de 40 méthaniers vers l’Europe quand la Sonatrach, elle, en possède 8, la plupart d’acquisition récente. Autre point d’inquiétude : les capacités de production.  Les Etats-Unis possèdent actuellement une capacité de liquéfaction de 28 milliards de mètres cubes, à laquelle devraient s’ajouter 80 milliards de mètres cubes supplémentaires d’ici à 2023, date à laquelle le pays réceptionnera plusieurs complexes de liquéfaction, alors que l’Algérie produit 56 millions de mètres cubes de GNL par an. Si en plus elle doit faire face à une Russie qui cassera sans doute les prix pour affaiblir les Etats-Unis, quel prix l’Algérie tirera-t-elle de son gaz ? Pourtant la guerre du GNL avait déjà commencé bien avant que les Etats-Unis n’envisagent de jouer les trouble-fêtes dans ce qui était, jusqu’à un passé récent, la «chasse gardée» de l’Algérie. «Intouchable» le marché européen ? Non, répondait dans ces mêmes colonnes l’ancien président de Sonatrach Abdelmadjid Attar. «Le gaz naturel transporté par gazoduc peut être livré de façon continue, sécurisée et ne nécessite pas autant d’investissements pour son acheminement que le GNL. D’ailleurs, le GNL coûte plus cher que le gaz naturel, qui demeure un avantage pour l’Algérie […] Aucun producteur de gaz ne peut nous concurrencer à moins de casser les prix […] Ce faisant, il faut le reconnaître, le plus dangereux compétiteur dans le GNL pour l’Algérie, c’est le Qatar, qui vend déjà son gaz à prix sacrifié. Il y aura peut-être de nouveaux GNL venant du Bassin du Levant (Egypte, Israël); à ce moment-là, ce GNL va concurrencer le nôtre», disait-il alors. C’est d’autant plus vrai que la part des approvisionnements de l’UE en gaz naturel originaire d’Algérie a été réduite de près de la moitié entre 2005 et 2015, alors que la part du Qatar a été presque multipliée par cinq. La sécurité de l’approvisionnement de l’UE en énergie primaire risque d’être menacée si une proportion élevée des importations provient d’un nombre relativement limité de partenaires. En 2015, près des deux tiers (64,1%) des importations de gaz naturel de l’UE provenaient d’Algérie, de Norvège ou de Russie, selon une récente note de conjoncture énergétique émise par la Commission européenne. Toutefois, le marché européen est loin d’être acquis pour les Américains. Les prix du gaz américain sont encore loin d’être compétitifs en raison de ses coûts de production et de transport, expliquent les services de la Commission européenne. Mais ils doivent «supprimer les formalités administratives liées aux exportations de gaz naturel liquéfié», rappelait M. Juncker après sa rencontre avec Donald Trump. «La législation américaine exige toujours que les exportations de gaz naturel liquéfié vers l’Europe fassent l’objet d’une autorisation réglementaire préalable».