Net

Le Théâtre régional d’Oran Abdelkader-Alloula a enregistré cette année une grande affluence du public, notamment du jeune public, dont les recettes de billetterie des spectacles pour enfants ont permis le financement de six nouvelles productions. Ce succès est le fruit d’une stratégie tracée par Mourad Senouci, nommé il y a une année à la tête du TRO et qui a réussi à mobiliser tout le personnel pour faire de ce lieu un véritable pôle culturel, à la reconquête du public amateur de quatrième art. Dans cet entretien, il nous présente les grandes lignes de sa démarche, ainsi que les différents projets sur lesquels il travaille avec son équipe pour consolider ce succès auprès du large public.

Reporters : Depuis votre nomination en tant que directeur du Théâtre régional d’Oran, le 12 juillet 2017, vous avez réussi à relever le défi de conquérir un large public et à enregistrer des bénéfices au niveau de la billetterie, qu’elle a été votre démarche pour réussir ?

Mourad Senouci : Quand j’ai été installé en tant que directeur du Théâtre régional d’Oran, je suis venu avec une stratégie d’un projet qui s’étend sur trois années. Je suis de formation sociologue, j’ai aussi une expérience de journaliste, ce qui fait que j’ai toujours eu un lien direct avec la société. Par ce parcours, j’ai constaté, qu’il n’y a pas un public mais des publics. Cette pluralité de publics implique que l’on doit proposer une pluralité des programmes. Il s’agit aussi d’offrir une pluralité de supports pour la promotion des programmes et entrer en contact avec le public. Car nous avons un public qui préfère écouter la radio, un autre public qui préfère les réseaux sociaux et un autre pour les divers supports des médias. A partir de ce point de départ, qui est complexe et simple à la fois, nous avons tracé une feuille de route avec toute l’équipe du TRO.

Quelle a été la première démarche de cette feuille de route tracée pour le TRO ?

Ma première démarche a été de commencer par le public des enfants, parce qu’au niveau du Théâtre d’Oran la tradition du théâtre pour enfants existe déjà depuis des années. Il fallait juste apporter des ajustements. Avant, le théâtre d’Oran programmait les séances pour enfants le vendredi à 10H et le mardi à 1H. J’ai maintenu la séance du mardi après-midi. Mais celle du vendredi matin, je l’ai changée. Une petite analyse m’a fait comprendre que l’enfant, durant toute la semaine, se réveille tôt pour l’école et donc ce n’était pas évident que le vendredi matin, il puisse se réveiller tôt pour assister à la représentation. Fort de ce constat, j’ai pris l’initiative de décaler la représentation de 10H à 16H. L’autre ajustement est qu’au lieu que cela soit juste une représentation théâtrale, j’ai rajouté un spectacle de divertissements. Ce qui fait que nous avons une représentation théâtrale pour enfants qui est suivie, après un entracte, par un spectacle d’animation divertissant, soit un spectacle de clown ou de magie. On a tenté cette expérience du changement de la formule pour enfants sans être sûrs des résultats. Mais le fait est qu’après un mois de changement d’horaires et d’ajout de spectacle d’animations, la séance pour enfant a affiché complet depuis le mois d’octobre jusqu’à dernièrement. De là, il est important de mettre en exergue, l’importance à accorder dans la programmation d’un spectacle de la disponibilité des gens. En somme le fait de réfléchir sur la disponibilité du public, de proposer un bon produit et de bien communiquer pour sa promotion à travers différents supports sont les différents éléments qui nous ont permis d’atteindre ce niveau de fréquentation. Grâce à cette nouvelle formule, nous avons réussi à gagner un plus grand nombre de spectateurs. Ceci nous a permis notamment au mois de mars passé, d’organiser une opération caritative, où nous avons proposé de payer le ticket d’entrée au spectacle avec un livre. Grâce à cela, on a réussi à réunir trois milles livres avec lesquels on a inauguré une bibliothèque au niveau de l’hôpital pédiatrique d’Oran. Grâce aux recettes de la billetterie, nous pouvons aujourd’hui financer six nouvelles productions sur nos fonds propres. Et c’est un grand pas en avant.

En parlant de la billetterie, quels sont les prix que vous pratiquez au TRO ?

La billetterie varie selon les spectacles proposés. Ainsi les spectacles de musique varient entre 500 et 800 DA. Les pièces de théâtre sont au prix de 200 DA. Les spectacles et pièces pour enfants sont aux tarifs de 100 DA et les stand up varient entre 300 et 500 DA. Le public maintenant paye ses places avec enthousiasme. Encore mieux pour les concerts et les grands spectacles, et maintenant, il réserve pour être sûr d’avoir une place. Aujourd’hui, même pour les spectacles pour enfants, nous avons au minimum une centaine de places réservées à l’avance. Ceci nous encourage à lancer, l’année prochaine, la réservation du ticket et des places numérotées. Par exemple, le premier rang sera réservé à l’avance pour ceux qui ont été les premiers à payer et à réserver leurs tickets, même s’ils arrivent à la dernière minute au spectacle.

Actuellement, vous êtes en pleine production d’une pièce de théâtre de marionnettes, quelle est l’importance de valoriser ce genre de création ?

Au niveau du théâtre, ce qui nous intéresse c’est de travailler avec ceux qui sont capables de nous apporter une plus-value. Il s’agit pour nous de proposer les meilleurs produits possibles. Kada Benchmissa fait partie des meilleurs. En plus de cela, le choix de « Pinocchio » est étudié. Car on veut que les enfants s’ouvrent sur la littérature universelle. Le personnage de Pinocchio a été monté et interprété partout dans le monde, alors pourquoi pas ne pas le faire en Algérie, d’autant plus que les compétences existent. Cela permet aussi à nos enfants de comprendre qu’ils ont un droit sur le patrimoine universel. Cela permet aussi d’ouvrir des perspectives de réflexion à nos enfants. Ce spectacle n’est que le début, nous avons aussi pour l’année prochaine une coproduction avec le théâtre de Constantine.

Après ce succès auprès du public enfant, quelle a été la suite de votre démarche ?

Notre deuxième démarche a été de s’adresser à la jeunesse. Pour les attirer, nous avons programmé des séances de stand-up très prisées par les jeunes. Certes on a eu du public, mais le problème est que l’offre culturelle est d’un niveau très faible. En ce moment, notre objectif n’est pas juste de remplir la salle, mais il s’agit aussi d’avoir un public jeune pour assister à des spectacles de qualité qui divertissent tout en amenant à la réflexion. Aujourd’hui que l’on a conquis ce public, on est en pleine réflexion à ce sujet.

Et quel est concrètement le résultat de cette réflexion envers la jeunesse ?

Nous sommes en train d’explorer trois nouvelles pistes. La première, c’est d’œuvrer à améliorer la qualité du théâtre d’improvisation qui plaît beaucoup aux jeunes. La deuxième idée que nous sommes en train de développer, c’est une coproduction avec une association de la ville d’Oran «SDH » selon un nouveau concept qui s’appelle le théâtre interactif. Il s’agit de prendre des sujets de sensibilisation sur des sujets sociaux à l’exemple du tabagisme et de les aborder sur les planches. Sur scène, il y aura des dialogues avec différents personnages qui vont incarner, le tabac, la maladie, les fumeurs et ceux qui sont contre le fait de fumer, etc. Ensuite, ils ouvrent le débat avec le public, ou le tabac va se défendre en tant que tabac, la maladie aussi, ainsi que les différents personnages qui seront sur scène. Lors de ce débat, si parmi le public, il y a un spectateur qui apporte une contradiction ou une thèse pertinente, il est invité à monter sur scène pour interpréter sur les planches son avis. L’objectif est qu’à travers un genre proche du théâtre, on ouvre les débats sur des thèmes importants qui touchent la société, qui peuvent intéresser les jeunes et en même temps les initie à faire du théâtre et à prendre la parole en public. C’est aussi un moyen de préparer ces jeunes à la pratique théâtrale.

C’est le premier niveau qui va peut-être les encourager à atteindre plus tard le niveau cinq ou six. La troisième piste est de proposer à ces jeunes des pièces de théâtre qui peuvent les captiver. C’est dans cet esprit, que nous avons lancé la coproduction avec le Théâtre national algérien «Arlequin, valet des deux maîtres» qui sera mis en scène par Ziani Cherif Ayad. A travers cette pièce, on veut revenir aux jeunes avec quelque chose de consistant : un théâtre classique qui parle d’amour, où il y a de l’humour et de l’improvisation. Cela permet d’attirer les jeunes mais avec un produit de qualité.

Avez-vous réussi à appliquer la même stratégie pour conquérir le public adulte ?

Le constat pour le théâtre pour adulte est qu’il n’arrive pas à intéresser vraiment ce public. Selon mon analyse, les gens qui ont grandi avec le théâtre, quand il y a eu la coupure des années quatre-vingt-dix, l’ont déserté. Pour les reconquérir dans le programme de cette année, nous avons également programmé deux pièces du répertoire algérien à succès afin de les faire revenir au théâtre. Il s’agit de «Maghror Belahwa» et «Arlequin valet des deux maîtres» autant pour les anciens que pour les jeunes. C’est un grand chantier et ce que l’on considère comme notre point faible est le programme sur lequel on doit travailler.

Vous avez également ouvert l’espace du TRO à diverses animations, quelles sont vos intentions à travers cette initiative ?

En fait, il y a deux propositions, on a ouvert les portes au club de poésie et le café littéraire et en même temps, on a opté pour les concerts de haute facture, tels que le chant lyrique avec des interprètes venus de Paris et de Madrid, également de la musique flamenco. Cette offre nous a permis de gagner un nouveau de public de qualité, qui réserve à l’avance. Certes, ils ne sont pas venus pour le théâtre, mais il était important pour nous qu’ils entrent au théâtre, et c’est à nous de déployer des efforts pour les fidéliser à des spectacles de théâtre.

Concernant les clubs culturels, quel est l’objectif en les accueillant dans l’espace du TRO ?

A Oran, il y a deux clubs de poètes qui n’avaient pas vraiment d’espace pour se retrouver et s’exprimer. Nous leur avons ouvert l’espace du théâtre un mercredi par mois. On l’a fait parce que, premièrement, la poésie est proche du théâtre. Deuxièmement, ce club de poésie possède son propre public. Même si on n’arrive pas à les gagner en tant que public de théâtre, mais au moins on les gagne pour la promotion de la poésie et donc de la culture. Et cela fait partie de nos missions. Mais le constat est que nous avons réussi à les gagner aussi pour le théâtre. Parce que nous avons remarqué qu’il y a beaucoup de gens qui viennent pour le club de poésie, ensuite pour le café littéraire et une partie vient au théâtre. Nous avons fait la même chose avec l’association Petit lecteur qui organise le Festival international du conte. Pendant dix ans, le festival s’est organisé au niveau de l’Institut français et cette année, l’événement a été organisé au niveau du théâtre. C’est là où on a constaté, qu’il y avait des Oranais âgés de quarante ou cinquante ans, qui vivent à Oran mais qui n’ont jamais mis les pieds au théâtre. C’est grâce au festival du conte qu’ils ont franchi pour la première fois les portes du théâtre et ainsi, on a réussi à gagner là aussi une partie qui revient assister aux représentations. La même chose pour l’association « Dromadaire », des jeunes qui organisent les spectacles d’improvisation et stand-up. Ainsi, plus on diversifie nos activités, plus on gagne un nouveau public. Ce qui essentiel pour nous, c’est que les activités que l’on propose ont un lien avec le théâtre qui englobe à lui seul différentes expressions artistiques et culturelles. On a ainsi, le café littéraire, le club de poésie, mais on est aussi ouvert à toute proposition des associations qui ont une activité ponctuelle annuelle et ont besoin de la salle de théâtre.

Justement, le partenariat avec les associations s’étend même en dehors de l’enceinte du théâtre avec l’organisation de votre spectacle de rue «El Haraz »…

Comme je l’ai déjà souligné, notre point de départ est de soutenir et d’accompagner les associations qui activent sur le terrain et qui sont porteuses de résultats positifs. C’est à partir de ce principe que nous avons monté le projet « El Haraz ». J’ai contacté Leïla Touchi qui a conçu et mis en scène le spectacle pour que l’on puisse travailler avec les étudiants. L’association «Bel horizon» organise des sorties et des randonnées. Nous, on leur permet d’animer leurs randonnées et ils nous permettent d’avoir un public en plus. Avec cette association, lors de la randonnée qu’ils ont organisée en mai passé, nous leur avons offert le spectacle « El Haraz». Nous avons travaillé ensemble pour l’intérêt de la culture et de la ville d’Oran. Le résultat est que les gens ont assisté à un spectacle de rue qui a été suivi par plus de deux mille personnes. Il y a des spectacles qui ont été montés avec des budgets colossaux atteignant les milliards de centimes, et ils n’ont pas eu la chance d’être vus par deux mille personnes. Pour nous, c’est un véritable exploit en une seule représentation d’avoir un nombre aussi important de public. Ma conviction profonde est qu’il faut qu’un théâtre soit au cœur de la cité, s’il n’est pas au cœur de la cité, il n’a pas de raison d’être. C’est pour cela que nous travaillons en partenariat avec les associations, avec les différentes institutions de la ville, que ce soit l’APC ou les directions de la jeunesse et des sports mais, également, les représentations étrangères comme l’Institut Cervantès ou le Centre culturel italien. Même les instituts qui n’existent pas à Oran, comme le British Council, veulent aujourd’hui travailler avec nous et cela est un énorme bénéfice pour bonifier l’activité théâtrale à Oran.

Et quel est votre rapport avec les troupes de théâtre amateur ?

Nous avons des rapports de respect avec le mouvement du théâtre amateur. L’année passée, nous avions plusieurs troupes de théâtre amateur qui ont été programmées. Mais l’année prochaine, nous allons lancer une nouvelle formule en consacrant une journée par semaine qui sera intitulée « la journée du théâtre amateur », pour toutes les troupes amateurs de la ville qui veulent se produire au théâtre. On leur consacrera une journée qui est le lundi. Donc c’est une manière de les soutenir, mais c’est aussi une manière d’informer le public de ces spectacles de troupes amateurs pour qu’ils les jugent en tant qu’amateur et non pas en tant que professionnel. Même le prix d’accès à ces représentations est revu à la baisse par rapport aux représentations professionnelles.

Il y a également votre partenariat avec les instituts universitaires. Pourriez-vous nous expliquer l’intérêt de cette passerelle entre l’université et le quatrième art ?

Notre démarche part du principe du partage et de l’échange. L’Institut des arts dramatiques d’Oran formait des diplômés en licences ou en mastère en arts dramatiques, mais d’une manière purement théorique, et certains étudiants n’ont jamais vue un théâtre. Aujourd’hui, le théâtre fait partie intégrante de leur cursus universitaire. Les étudiants, au lieu de faire un mémoire de licence, font un rapport de stage. C’est-à-dire, qu’ils passent chez nous deux mois de stage et c’est sur les planches du théâtre qu’ils présentent leur mémoire. Le bénéfice, c’est que pour ces étudiants en art dramatique, le TRO est devenue un prolongement de l’amphithéâtre. Le bénéfice pour nous, c’est que même si on ne les gagne pas comme auteurs ou comédiens, on va les gagner comme public. Le bénéfice pour nous aussi, en tant que théâtre, c’est que dans notre staff, dans le théâtre d’improvisation, nous avons une dizaine d’étudiants, pour le théâtre de rue nous avons huit étudiants, pour le théâtre interactif, nous avons une dizaine d’étudiants. Sur ces trente étudiants qui pratiquent le théâtre au sein du TRO, d’ici une année, nous pourrons gagner au minimum deux trois comédiens performants qui vont enrichir notre troupe artistique. C’est à dire que, pour la première fois, il y aura des universitaires dans la troupe artistique du théâtre d’Oran. Mais c’est un travail, de longue haleine que l’on fait patiemment. Par exemple, les étudiants qui ont partie du spectacle de rue ont expérimenté certes, des conditions difficiles de représentation, mais le jour où ils seront sur les planches en tant que professionnel, ils ressentiront le mérite d’avoir gagné leur place dans la troupe.

La relation avec l’université est aussi un rapport avec vous en tant que dramaturge, puisque vos pièces sont le sujet de thèse dans divers instituts du pays et même à l’étranger…

C’est un sujet personnel qui ne concerne pas ma mission de directeur du TRO. Mais c’est vrai, c’est une fierté à titre personnel qu’une trentaine de thèses abordent mes travaux en tant que dramaturge. Pour «Metzewadj fi outla», il y a une dizaine de thèses entre mastère et doctorat. Dernièrement, c’était une thèse de mastère en espagnol. De même pour «Imraâ min warak» et «Sadma» qui ont été chacune le sujet d’une dizaine de thèses. C’est un réel bonheur que les étudiants s’intéressent à mes travaux et c’est encourageant.

Même si vous dites que cela est personnel, mais cela a certainement des retombées sur votre gestion du théâtral ?

Je vais vous confier quelque chose. Tous les principes de gestion en direction du public sont puisés de mes dix années d’expérience du succès de « Moutazawedj fi otla». On est deux à la base de ce spectacle, Samir Bouanani et moi. Samir a assuré le rôle du personnage et la mise en scène et moi je suis l’auteur. Mais j’assurais aussi la technique, c’est-à-dire le son, la lumière et la communication. Lui, il assurait l’administration. Cette pièce nous a coûté, il y a dix ans, 10 000 dinars, nous avons chacun mis 5 000 dinars dans la cagnotte. Et pour l’anecdote, le costume qu’il porte sur scène est le costume de son propre mariage. Cela fait douze ans que la pièce est une réussite, la plupart du temps le spectacle affiche complet. C’est le premier spectacle algérien qui a été invité au Etats-Unis, c’est aussi le premier spectacle algérien invité et programmé au Marrakech du rire. Grâce aux bénéfices de ce spectacle, nous avons réussi à produire deux autres spectacles. Le premier, il y a deux ou trois ans, avec Adila Bendimerad, « Hadjartou essabr », et on a aussi produit le spectacle «Adda». C’est-à-dire que ce spectacle en plus de faire rentrer de l’argent, permet de produire d’autres spectacles. Ce spectacle a également été interprété dans divers espaces en dehors du théâtre, dans les écoles, les instituts universitaires, dans les prisons et même dans les hôtels de luxe. Et tout ce qui j’ai appris grâce à ce spectacle en matière de relation publique est que je suis en train d’en faire profiter le Théâtre régional d’Oran.

Selon vous quel est le secret de la réussite et de la longévité de ce spectacle ?

Il faut savoir qu’il y a trois points importants. Premièrement, le thème abordé dans la pièce. Il y a dix ans, c’était quelque chose de nouveau et d’inédit et cela reste toujours d’actualité aujourd’hui, car les mentalités de notre société évoluent très lentement. Ce thème est le rapport de la femme au mariage. Chez nous, en Algérie, une femme qui fait des études, même si elle possède un doctorat et qu’elle n’est pas mariée, c’est une femme qui a échoué dans la vie. Par contre, une femme qui a été renvoyée de l’école dès le collège mais qui s’est mariée, pour notre société elle a réussi sa vie. Cette perception du statut de la femme dans notre société met beaucoup de pression sur la femmes algérienne. Donc dès qu’elle arrive à un certain âge, elle commence à paniquer et accepte de se marier avec le premier venu pour faire plaisir à la société. En conséquence, nous avons dans la société beaucoup de couples qui ont une différence de niveau culturel et d’instruction, où la femme a un niveau plus élevé que celui de son mari, créant ainsi de nouveaux problèmes dans les couples. Le second point c’est le traitement de ce phénomène dans la pièce. Et le troisième, il y a le talent indéniable de Samir Bouanani en tant que comédien qui porte admirablement le sujet face au public. L’autre élément qui peut expliquer le succès de cette pièce est la médiatisation du public. Certes, au début, nous avons fait un effort pour médiatiser cette pièce mais, ensuite, le public s’est lui-même approprié cette médiatisation à travers le bouche à oreille. Nous avons certains spectateurs qui nous ont confiés qu’ils ont vu la pièce plus d’une dizaine de fois et à chaque fois amené du monde avec eux pour la découvrir. En résumé, cela démontre que plus on est proche des thèmes qui touchent profondément la société, plus on se rapproche du public, plus cela marche.

Avez- vous d’autres projets d’écriture en ce moment ?

Comme je savais une année à l’avance que j’allais être nommé en tant que responsable, j’ai pris les devants et j’ai finalisé le projet de «Adda» qui est en diffusion. J’ai un autre texte humoristique qui s’intitule « Je suis un homme et je connais ma sœur», qui va être monté d’ici la fin de l’année. J’ai avancé donc de deux années sur mes projets en tant que dramaturge, pour pouvoir me consacrer à mes responsabilités en tant que directeur du TRO. Je pense que d’ici une année, je vais me remettre à l’écriture. Mais entretemps, j’ai une nouvelle pièce en diffusion et une autre en cours. Dans la vie, il faut être méthodique et organisé. C’est une ligne de conduite que j’ai toujours appliquée pour pouvoir mener à bien mes missions.

En parlant d’être proche du public et de la société, quel est votre avis sur le débat d’absence de textes de qualité dans le théâtre algérien ?

Selon moi, il faut toujours démarrer de la base que le théâtre est toujours la mémoire de la société. Ce qui se passe dans la société se passe dans le théâtre. Certes, les beaux textes existent mais il n’y en a pas beaucoup. En fait, la qualité d’une manière générale dans notre société est minoritaire. C’est un reflet de la société, les bons metteurs en scène et comédiens sont peu nombreux, à l’image des médecins, des architectes, ou tous autres métiers. Dans nos sociétés, les compétences existent mais elles sont marginalisées. Aujourd’hui, c’est aux responsables d’aller chercher les meilleurs et de les mettre en valeur. Il est temps de mettre de côté les affinités subjectives et le copinage. Il faut aller vers les meilleurs car il existe et même s’ils ne sont pas nombreux, la qualité vaut son pesant d’or. C’est-à-dire, il vaut mieux monter une seule bonne pièce que six pièces de qualité moindre et qui ne vont pas attirer le public. Il est temps aujourd’hui dans tous les secteurs d’aller vers la qualité et mener cette bataille-là. Il faut aussi être conscient que quand on va vers la qualité, on va se faire des ennemis. Il faut accepter cela et assumer le fait de se battre et de prendre des coups. Peu importe la réaction de ceux qui ne sont pas pris et de leurs critiques insidieuses et reconstructives. Ce qui est important dans cette bataille de la qualité, c’est que nous avons un public qui réagit. Qui paye ses places, qui est content, qui ramène ses enfants. Ce sont des indices que nous sommes en train d’avancer.

Durant la période estivale, le TRO poursuit-il ses activités ?

L’activité du théâtre se poursuit durant toute cette période estivale jusqu’au 10 août. Nous avons un programme qui se déroule cinq jours sur sept et même si, durant la Coupe du monde, la fréquentation a un peu baissé, mais nous avions par représentation une moyenne d’une centaine de spectateurs dans la salle. Ensuite, à partir du 10 août et jusqu’au 31 septembre, on fait respirer la salle et en même temps on va faire un travail de maintenance. Il faut savoir qu’une salle de théâtre, c’est comme un être humain, elle a besoin d’une pause pour se ressourcer et s’oxygéner. En même temps, cette période de pause a été choisie, car en tant que région côtière, c’est la haute période de la saison estivale. Les gens en plein mois d’août préfèrent être au bord de la mer ou au frais. Même si on met la climatisation à son maximum dans la salle, le bruit des climatiseurs ne permettrait pas de donner des représentations dans des conditions optimales.

En résumé, pouvez-vous nous relater votre stratégie et vos objectifs pour ces trois prochaines années ?

Nous avons été installés sur un projet culturel de trois ans. Parmi les objectifs, former une nouvelle équipe dirigeante du théâtre. Il s’agit aussi de gagner la bataille de la qualité du public à travers la production de qualité et l’amélioration des services. Faire du TRO un pôle culturel important dans la ville. Il s’agit aussi de le moderniser et de le mettre aux normes internationales. Que cela soit au niveau de l’infrastructure et de l’équipement qu’au niveau de l’administration et des différents supports de médiatisation. Il s’agit aussi de former une nouvelle équipe dirigeante qui prendra la relève. Il est important, aujourd’hui, de travailler dans la continuité de la transmission. Cela ne sert à rien de faire toute une stratégie pour améliorer le rendement du théâtre pour que tout s’écroule dès le départ de son directeur. Je considère que si tout s’écroule à mon départ, cela voudrait dire que j’ai échoué. Car je ne travaille pas pour moi, je travaille pour l’histoire et pour le théâtre. C’est dans cet esprit que j’ai formé une nouvelle équipe dirigeante et aujourd’hui la plupart des responsables au niveau du TRO sont des jeunes universitaires. Je voudrais aussi souligner que le succès que nous avons enregistré est un travail d’équipe, je n’y serais pas arrivé tout seul pour atteindre ces résultats aussi encourageants. A chaque étape, on fait une évaluation de ce qui a été accompli, pour savoir ce qui a marché et ce que l’on doit améliorer. C’est une remise en cause et à niveau régulier.

Pour conclure, quelle est la réussite durant cette année passée au Théâtre d’Oran dont vous êtes le plus fier ?

Sincèrement, je considère que ma plus grande réussite c’est l’adhésion de toute l’équipe qui travaille au Théâtre régional d’Oran et qui soutient le projet de sa relance. Ils ont été motivés par les résultats que nous avons atteints rapidement. Ces résultats se sont également répercutés sur eux en tant que personnes. Ils sont fiers de leur appartenance au théâtre d’Oran. Il est important que des travailleurs puissent s’identifier à leur entreprise. J’ai fait confiance à l’équipe et elle m’a suivi. Maintenant, ils se sont appropriés ce projet et adhèrent pleinement à la feuille de route. Même si je pars, dans trois ans, je sais qu’ils sont capables de maintenir le cap. Pour cette première année, je considère que les résultats sont bons, mais ce sont des résultats fragiles et il faut du temps et du travail pour les consolider. Même, si on est encouragé à continuer, on a encore beaucoup de travail à faire. Je tiens, toutefois, à rendre hommage au personnel avec qui je travaille et à qui j’ai imposé un rythme soutenu et qui m’ont suivi. Il faut savoir que dans le staff il y a des personnes qui travaillent dix à douze heures par jour et souvent six à sept jours par semaine. Ce sont des personnes qui sont au service du théâtre et qui ont contribué à sa réussite mais que personne ne connaît. Ce sont les personnes qui sont dans la technique, dans l’accueil dans l’administration, dans la comptabilité que personne ne connaît mais qui travaillent ardemment. Certes, je suis connu en tant que directeur mais le véritable secret de ce succès c’est le travail de toute une équipe et je tiens à lui rendre hommage pour cela. Je le répète encore une fois ma plus grande réussite c’est l’adhésion de tout le personnel du TRO au projet.