Aissa Manseur, consultant agricole, dirige aussi un cabinet d’études et d’expertise agricole. Ce conseiller à l’export également, suit de près l’actualité du monde agricole dans notre pays et contribue régulièrement au débat sur son évolution et les questions économiques qui les sous-tendent. Entretien.

Reporters : Tout d’abord, comment jugez-vous, en termes de production, la situation actuelle de l’approvisionnement du marché en fruits et légumes durant le mois de Ramadhan qui va bientôt s’achever ?

Aïssa Manseur: La première remarque qu’on peut faire, c’est que le marché a été bien approvisionné en différents fruits et légumes, mais, ce qui est anormal, c’est la flambée des prix. Un problème pour lequel on ne peut donner aucune explication économique. Ce qui se passe dans nos marchés est inédit avec des augmentations de prix injustifiées, surtout à la veille du mois sacré. Certes la consommation augmente, mais cela ne peut expliquer les augmentations allant jusqu’à 100% pour certains produits. En l’absence de dispositif de régulation et de contrôle du marché, ce dernier restera entre les mains des spéculateurs qui imposent leur diktat.

 

La rentrée des produits agricoles saisonniers a-t-elle eu un impact positif sur la stabilisation du marché ?

C’est justement ce qui est étonnant, car l’abondance de produits agricoles n’a eu aucun impact sur les prix, contrairement au concept économique universel, qui dit quand l’offre augmente les prix baissent automatiquement. Cette règle ne s’applique pas chez nous. Le plus étonnant également, c’est que les responsables donnent des explications qui ne collent pas, en accusant, par exemple, les intempéries ! C’est aberrant comme argument. Comment deux ou trois jours de pluie peuvent déstabiliser autant le marché ? Accuser celui qui ne peut pas se défendre reste le meilleur moyen de fuir ses responsabilités ! 

 

Si on se réfère aux déclarations des responsables ainsi qu’à la réalité du terrain, il a été constaté une certaine autosuffisance pour ce qui est des légumes et des fruits… 

Effectivement, c’est tout le monde qui se réjouit de cette autosuffisance, mais il faut bien cerner la chose et lui donner l’explication qui convient. Lorsqu’on dit qu’on a atteint une certaine autosuffisance pour un produit donné, cela sous-entend que tous les marchés du pays seront approvisionnés en ce produit en quantités suffisantes et qu’il sera cédé à son juste prix. Est-ce le cas chez nous ? En deuxième lieu, quel est l’intérêt de cette autosuffisance si les produits restent hors de portée d’une large frange de la population durant presque toute l’année ?

Si avancée il y a dans la production de certains produits maraîchers, cela ne peut être que le résultat des efforts des agriculteurs, qui continuent à produire en dépit de tous les problèmes rencontrés, notamment dans la commercialisation de leurs produits. Il est à signaler également que la filière des cultures maraîchères n’a pas bénéficié de soutien, comme c’est le cas pour les autres filières, à l’instar de l’arboriculture et de l’oléiculture, exception faite pour la production de semences de pomme de terre et la tomate industrielle. 

Malheureusement, il n’en est pas de même avec le lait ainsi que les céréales. La production de ces deux catégories de produits reste insuffisante dans notre pays, d’autant plus qu’ils restent parmi les six produits alimentaires les plus importés. Comment expliquez-vous cette insuffisance ?

Les céréales et le lait constituent «des gouffres budgétivores» pour le Trésor public. On a importé dans un passé récent (2014-2015) 5 milliards de dollars de ces produits. Ce sont deux filières qui peinent à se développer malgré tous les efforts budgétaires qui ont été fournis durant l’application du Plan national du développement de l’agriculture (PNDA). Ces deux filières ont bénéficié d’un soutien considérable durant presque deux décennies, mais les résultats restent en deçà des projections tracées.Les céréales sont tributaires des précipitations. Seulement 200 000 à 220 000 ha, sur les 3,5 millions emblavés annuellement, sont irrigués, les rendements obtenus sont très faibles et ne peuvent subvenir au besoin de la population. 70% des importations des céréales (qui atteignent 13 millions de tonnes) sont constituées de blés (blé tendre et blé dur) et le grand problème que nous affrontons reste le blé tendre, produit quasi présent dans toute l’alimentation des Algériens, dont on ne produit que quelque 5 millions de quintaux. On importe près de 7 millions de tonnes (plus de 10 fois la production). Le problème, selon les responsables, est lié à l’utilisation des variétés qui ne s’accommodent pas avec les conditions climatiques du pays. 

 

Puisque c’est un produit stratégique qui consomme plus de 1,5 milliard de dollars annuellement, pourquoi toute cette lourdeur à prendre le problème au sérieux ?

Ce n’est pas la seule entrave au développement de la filière, mais c’est tout l’itinéraire technique de la culture qui n’est pas respecté. L’Etat a beaucoup failli dans la formation et la vulgarisation des techniques modernes de production, ça ne sert à rien de soutenir le matériel d’irrigation sans pour autant prendre en compte tous les besoins nécessaires de la culture. 

Pour le lait, on importe plus de 1,5 milliard de dollars de poudre de lait annuellement, en plus l’Etat consacre un montant de 45 milliards de dinars pour soutenir le lait en sachet afin qu’il atterrisse chez le consommateur à 25 DA le litre. La production laitière en Algérie est basée sur les petits éleveurs dont le cheptel ne peut dépasser les 7 à 10 vaches et qui produisent au maximum 12 litres/vache/jour, là, également, on peut parler de la pratique de l’élevage «traditionnel». Nos éleveurs manquent de formation en techniques d’élevage, en plus des mauvaises conditions d’ambiance des vaches laitières, surtout pour celles importées…

Elles ne peuvent confirmer toutes leurs potentialités de production dans de mauvaises conditions d’élevage.

 

D’après les derniers chiffres du ministre de l’Agriculture, du Développement rural et de la Pêche, Abdelkader Bouazghi, le nombre de fermes agricoles pilotes qui ne sont pas exploitées est de 126; ce qui représente une superficie de 150 000 hectares. Pour l’ensemble des fermes agricoles qui existent dans ce cadre, la production réalisée a atteint une valeur de 300 milliards de centimes, alors que les potentialités réelles de ces entités sont de 800 milliards de dinars. Où sont les lacunes ?

Les fermes pilotes ont été délaissées par les pouvoirs publics malgré toutes les potentialités qu’elles recèlent, des terres des plus fertiles, des équipements, du matériel et des ressources hydriques. La gestion de ces exploitations se fait de façon traditionnelle, ne reposant sur aucune base technique ou scientifique. Le gestionnaire ainsi que les autres employés et ouvriers sont des salariés qui touchent leurs dus quels que soient les résultats de campagne enregistrés, en l’absence de tout contrôle de la part de la tutelle. Personnellement, j’ai visité une ferme pilote, dans la Mitidja, de plus de 150 ha possédant 4 000 arbres d’agrumes, dont la majorité a plus de 70 ans d’âge ! Ils n’utilisent aucun système d’irrigation, si ce n’est des rigoles. Comment une telle entité peut améliorer la production et investir davantage dans la production agricole ? C’est le cas de la quasi-totalité de ces exploitations.

 

Le groupe public agro-logistique  (Agrolog)  a lancé  un appel à manifestation d’intérêt national et international, en mars dernier, destiné aux opérateurs algériens et étrangers en vue d’un partenariat public-privé pour des fermes pilotes, il en a été de même avec  le Groupe Giplait. Mais cette approche n’a pas été maintenue dans le projet de loi de finances complémentaire 2018… 

On ne sait pas vraiment ce qui a été proposé puis abrogé dans la loi de finances complémentaire 2018 en ce qui concerne le partenariat avec les étrangers. On parlait du droit de concession pour les étrangers sans pour autant donner plus de détails. En tout cas, la proposition a été abrogée avant même d’atterrir sur le bureau de l’APN, donc le sujet est considéré comme un non-événement. Quant à l’appel à manifestation d’intérêt, il a été bel et bien national et international. Si la loi ne le permettait pas comment peut-on alors lancer un tel appel ? Dans ce dernier il a été écrit noir sur blanc que la société qui doit naitre de ce partenariat aura le droit de concession.C’est-à-dire la concession ne sera ni au nom de la  partie algérienne ni au nom du partenaire étranger. Jusqu’à preuve du contraire, cette mesure est toujours en vigueur du fait que les appels à manifestation d’intérêt n’ont pas été annulés.

 

300 000 hectares de terres agricoles, selon les chiffres du ministère, ont été «négligés» par leurs bénéficiaires durant une période de 10, voire même 15 ans. A quoi cela est-il dû ?

Personnellement, je ne peux me réjouir de la récupération de ces terres. Comment peut-on distribuer des terres agricoles à des fins d’investissement, puis procéder à leur récupération après 10 ou 15 ans, comme on les a cédés, c’est-à dire des terrains nus. Qui peut supporter les pertes infligées à l’économie nationale et à l’agriculture durant ces longues années ?.

Où étaient les responsables censés contrôler et suivre ces attributions ? La récupération des terres agricoles non exploitées après plus d’une décennie démontre la faillite des politiques agricoles appliquées jusqu’à présent.

 

Le chiffre d’affaires qui a été réalisé pour l’agriculture, en 2017, était d’environ 3 000 milliards de dinars. Pensez-vous que l’Algérie peut réaliser mieux pour l’année 2018 d’autant plus que cette année a été très pluviale ?

Un chiffre d’affaires aussi gros suppose une production importante qui conduit inéluctablement à l’abondance des produits agricoles, ce qui se répercute normalement sur les prix, qui doivent s’inscrire dans une tendance baissière. Est-ce le cas chez nous ? 

A quoi sert toute cette production génératrice d’un important chiffre d’affaires si les produits sont hors de portée d’une large frange de la population ?  Pourquoi alors réaliser mieux si cela ne se répercute pas sur le terrain en contribuant à la préservation du pouvoir d’achat des citoyens ? Vous voyez bien ce qui se passe depuis le début de Ramadhan, les produits ont doublé de prix sans aucune raison apparente, si ce n’est la spéculation et l’absence de mécanisme de régulation et de contrôle de marché. Il ne suffit pas de produire, il faut également réguler et contrôler le marché. En ce qui concerne la bonne saison pluviale, cela ne peut concerner que les cultures céréalières du fait que les autres filières bénéficient toutes de l’irrigation (cultures maraîchères, arboriculture fruitière, oléiculture…). Et pour les céréales, même si on enregistre une amélioration dans la production, elle restera toujours en deçà des besoins de la population qui ne cessent de croître. Notre dépendance de l’étranger en ces produits ne prendra pas fin de sitôt.

Globalement, quelles sont les points forts et les points faibles de l’agriculture dans notre pays ?

Les points forts résident dans le vaste territoire que nous possédons. Des terres agricoles arables, des climats diversifiés, des nappes d’eau souterraines qu’il faut exploiter raisonnablement, des instituts techniques de vulgarisation et de recherche qui, malheureusement, ne peuvent jouer leur rôle dans le développement de l’agriculture faute de moyens, une main-d’œuvre jeune… Les points faibles sont surtout notre passivité, notre négligence et notre laisser-aller.