Dans cet entretien, l’ex-président de la Ligue algérienne des droits de l’homme (LADH), Maître Boudjemaâ Ghechir, recommande aux autorités publiques de mettre un place un cadre juridique spécifique pour traiter le phénomène de la migration. Il estime aussi que le traitement actuel des migrants a besoin d’amélioration pour le rendre conforme aux standards internationaux relatifs aux respects et à la promotion des droits de l’homme.

Reporters : La question des migrants a dominé, ces derniers jours, la scène politique nationale, notamment depuis la déclaration de la porte-parole du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, Ravina Shamdasani, demandant à l’Algérie d’arrêter les «expulsions massives» des migrants. En votre qualité d’expert en droits de l’homme quelle lecture faites-vous de cette situation ?
Boudjemaâ Ghechir : Effectivement, la question des migrants devient un sujet d’actualité, voire une préoccupation majeure, aussi bien pour les ONG que pour les autorités publiques. L’appel lancé par des ONG et la déclaration de la porte-parole du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme,  Ravina Shamdasani, demandant aux autorités algériennes d’arrêter les expulsions massives des migrants et d’assurer à ces derniers une protection et une assistance conformes aux standards internationaux, relatifs au respect et à la promotion des droits de l’homme, témoignent de l’ampleur qu’a  pris ce phénomène.  A mon sens, le traitement actuel réservé aux migrants par les autorités algériennes n’est pas conforme à la législation internationale et souffre de lacunes que les autorités algériennes doivent rectifier dans des délais raisonnables. Il est de l’intérêt de l’Algérie de revoir sa politique envers les migrants subsahariens, et ce, pour éviter qu’elle soit accablée par ces rapports qui soulignent d’une manière régulière des défaillances.

L’Algérie, par la voie de son Représentant permanent à Genève, a rejeté les accusations de la porte-parole du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme et affirme que toutes les opérations d’expulsion des migrants se sont déroulées dans le strict respect des normes internationales en la matière. Qu’en dites-vous ?
Je ne pense pas que le Haut-Commissariat des Nations-unies aux droits de l’homme ait agi sur la base de données infondées. Cette institution des Nations unies est connue pour son sérieux et sa rigueur. Avant de publier quoi que ce soit, ses chercheurs font un travail de recherches approfondies et recueillent tous les éléments d’informations nécessaires. Ils ne vont pas oser faire une telle déclaration en l’absence d’éléments d’information vérifiés. Ce qui est demandé aux autorités algériennes est de revoir leur politique au lieu de tenter de remettre en cause la fiabilité des rapports l’accablant sur cette question.

Les autorités algériennes affirment à chaque occasion que le traitement des migrants se fait en conformité avec la législation internationale…
D’après les informations disponibles, les opérations d’expulsion se déroulent en violation des dispositifs des deux pactes internationaux relatifs aux droits civils et politiques et celui des droits socioéconomiques et culturels que l’Algérie a ratifiés. Ramasser les gens dans les rues et les jeter aux frontières est une méthode qui n’est pas conforme aux standards internationaux. Il y a d’autres manières plus humaines pour lutter contre l’immigration clandestine et tous les trafics qui vont avec. La première des choses à faire est d’ouvrir des centres d’accueil pour ces personnes étrangères qui se trouvent sur le territoire algérien d’une manière illégale. Placer ces personnes dans ces centres d’accueil va affaiblir, pour ne pas dire couper, carrément l’herbe sous les pieds aux réseaux criminels qui utilisent ces migrants à des fins malsaines, comme la mendicité, le trafic de drogue et même dans l’activité terroriste. La seconde démarche à suivre consiste à équiper ces derniers de tous les moyens humains et matériels qu’il faut pour procéder à l’identification et au traitement des demandes d’asile ou autre cas par cas. Les demandes non acceptées seront transférées à la justice, la seule institution habilitée à prononcer les expulsions du territoire national. On ne peut pas expulser quelqu’un sans une enquête préalable. Il y a des cas qui sont protégés par les conventions internationales. Il est recommandé également au gouvernement de mettre des textes de loi relatifs à ce genre de situation pour permettre à la justice d’agir avec efficacité.

Mettre en place ce mécanisme demande des moyens financiers importants dont l’Algérie ne dispose pas pour le moment. Que faire ?
Certes, ce mécanisme coûte cher, mais l’Algérie n’est pas obligée de le supporter seule. Elle peut faire appel à l’aide internationale d’autant plus que ce phénomène touche beaucoup de pays, notamment ceux de l’Union européenne (UE). Du moment que les migrants se trouvant sur le sol algérien et projettent de gagner l’Europe, l’implication financière et technique de l’EU est plus recommandée. Les autorités algériennes peuvent demander aux Européens de s’impliquer directement dans la gestion de ce dossier. L’Algérie peut aussi faire appel aux organismes des Nations unies pour mettre à son service leur compétence et leur savoir-faire en matière de gestion des flux de migrants et de réfugiés. Nous ne devons pas avoir honte de demander l’aide internationale. La coopération avec les parties étrangères, qu’elles soient ONG ou institutions, peut s’étendre à la récolte de l’information. Le partage de cette dernière va certainement aider l’Algérie dans la gestion des flux de migrants.

Pour le moment l’Algérie agit seule ?
Oui, l’Algérie fait étrangement cavalier seul  dans la gestion de ce dossier qui concerne pourtant tout le monde. Je ne vois pas d’inconvénient à associer toutes les parties à ce phénomène dans la recherche de solutions.