Agé de 58 ans, Salim Nekkal est professeur en hématologie et banque de sang. Il est aussi chef de service au CHU de Béni Messous. Il répond à nos questions sur la situation de la santé en Algérie.

Reporters : Nous ne pouvons parler de la santé en Algérie sans évoquer la tension qui persiste actuellement dans le secteur avec la grève des médecins résidents. Quel est votre avis sur cette situation ?
Salim Nekkal : C’est une situation inédite de par sa gravité pourtant prévisible. Les résidents sont des étudiants et donc en formation. Les revendications formulées mériteraient d’être hiérarchisées pour être résolues. Cette situation devient insoutenable et son impact négatif sur la corporation durera longtemps. Mon avis est de réfléchir à long terme dans un cadre global à notre politique de santé. On ne peut la dissocier des mutations de notre société et des attentes légitimes de notre population.

Il est dit aussi que l’autre point noir de la santé est le départ à la retraite du personnel paramédical, alors que la formation ne suit pas. Est-ce une situation pénalisante pour la prise en charge des malades ?
Nos collaborateurs paramédicaux ont un rôle admis et reconnu par tous les collègues. Nous vivons depuis une décade une indisponibilité croissante des personnels paramédicaux en raison probablement d’une prévision erronée, mais surtout d’une répartition inadaptée entre les différentes structures de santé. Cette activité est des plus dures, épuisante et psychologiquement difficile, d’où la nécessité de mesures particulières comme des rémunérations motivantes, des possibilités de carrières et des écoutes régulières par des professeurs.

Quelle est la situation de la formation des médecins et des paramédicaux en Algérie ?
La formation en général, celle des études médicales et paramédicales en particulier, souffre à mon avis des mêmes difficultés qui sont les conséquences du parcours depuis les premières années à l’école. Ceci semble général, mais c’est mon avis. On ne peut exiger un niveau à partir du baccalauréat, il doit résulter d’un processus réfléchi depuis l’école. Les programmes spécifiques sont corrects, mais l’acquisition théorique contraste avec une réduction des stages pratiques en raison du nombre en constante croissance, notamment pour les études médicales. Une évaluation exhaustive des besoins dans tous les domaines me semble vitale pour la mise en place d’une politique de santé pérenne.

Quel est votre avis sur la gratuité des soins ?  
Tout un programme ! La notion de la gratuité des soins est très relative… Pour avoir côtoyé le secteur «public» depuis plus de 30 ans, l’angoisse des malades et des travailleurs, et compte tenu de l’immensité de notre pays, justifie la nécessité pour l’instant de cette possibilité (la gratuité) pour des franges de nos malades. Le système doit être rénové oui. Par ailleurs, la sécurité sociale et la solidarité nationale doivent cohabiter intelligemment. La démagogie n’a plus de place quand il s’agit de santé. Le courage politique par contre est incontournable.

La gestion de nos hôpitaux mérite-t-elle une formation spécifique ?
Oui, évidemment, nous avons constaté parfois à nos dépens les moments intolérables que vivent nos structures de santé et faire porter la responsabilité aux seuls gestionnaires est injuste et fausse. Il s’agit comme pour tous les postes de responsabilité de disposer d’aptitudes, de faire montre de qualités spécifiques et d’expérience, un élément clé, reste à mon avis indispensable. La gestion doit être collégiale entre tous les acteurs et bannir la dualité administration-personnels de santé me semble vital.

Est-ce que votre secteur rencontre des problèmes dans la collecte de sang en raison d’une mauvaise interprétation de l’islam et de la religion ?
Notre centre de transfusion a une activité traditionnelle de prélèvement sur les donneurs lors des prières du vendredi et de façon systématique pendant le mois sacré du Ramadhan. Je pense que c’est le cas pour la majorité des centres, il n’y a donc aucun souci bien au contraire.

Quelques mots pour clore cet entretien ?
Notre secteur traverse une zone de turbulence et j’ai toujours eu l’impression que nos concitoyens exigent parfois à juste titre « un traitement »  particulier lorsqu’ils sollicitent les hôpitaux publics. Je reste confiant et notre jeune, très jeune nation saura réagir et permettre d’avoir l’offre de soins qu’elle mérite, les compétences sont indéniables vous n’avez qu’à voir les parcours élogieux de nos collègues algériennes et algériens de par le monde.
Recueillis par Abdelkrim Tazaroute