Reporters : Les experts de l’UA parlent d’une bagatelle de 50 milliards de dollars qui est perdue chaque année en Afrique à cause de la corruption. Quelle lecture faites-vous de ce chiffre ?

 

Kamel Rachdi : Il est tout de même faramineux, mais ça reste seulement la partie visible de l’iceberg. Ce chiffre peut même être multiplié par deux ou trois…

Vous paraissez alarmiste à la veille du 30e Sommet de l’UA qui va, justement, aborder la question de la corruption qui gangrène le continent. La situation est-elle si désespérée ?

Sachez que dans le cadre de mon travail à l’université d’Alger, et plus précisément dans un module sur le droit de l’environnement, il m’a été possible de savoir que des responsables de pays africains, notamment des responsables des pays de la région du Sahel, ont perçu des pots-de-vin afin que des déchets toxiques soient enfouis dans les terres de ces pays. C’est dire à quel point le phénomène de la corruption touche notre région en impliquant de hauts responsables du pays.
L’exemple que je viens de citer constitue l’un des aspects de la corruption en Afrique qui ne se limite pas au seul phénomène financier. On peut aussi parler de corruption électorale ainsi que de la corruption qui existe dans le domaine de l’attribution de marchés. Il s’agit d’une entrave réelle au développement des pays africains.

En dehors de son impact économique, peut-on dire que la corruption a aussi ses conséquences sur la sécurité en Afrique ?

Oui, il y a un lien entre la corruption et l’instabilité, dans la mesure où le premier facteur favorise le second. Il faut noter aussi que l’instabilité est l’un des facteurs qui sont à l’origine du phénomène migratoire qui a atteint de grandes proportions en Afrique, notamment dans les pays de la région du Sahel qui est, d’ailleurs, devenue une région de « hors-la-loi ». Il suffit de voir le nombre d’organisations qui agissent en dehors de la loi dans cette région, particulièrement les organisations terroristes et celles qui s’adonnent au trafic d’armes, de personnes et de stupéfiants.

Dans une situation aussi complexe que celle que vous décrivez, quelles seraient les solutions qui doivent être adoptées, surtout contre le phénomène de la corruption ?

D’abord, il faut insister sur le développement. Mais à ce niveau de la réflexion, il y a lieu de se poser une question, savoir si les responsables des pays africains ont les moyens de réaliser leurs politiques.

Quand vous parlez de « moyens », est-ce que vous faites référence au financement ou aux institutions ?

En fait, je parle de tous ces éléments et d’autres, mais j’insiste surtout sur l’impératif d’une volonté politique. Et je me demande si celle-ci existe réellement. Les responsables africains adoptent les mêmes discours sur le développement depuis des années, mais les choses n’avancent pas. De quoi déduire qu’il y a absence de volonté politique vis-à-vis du problème, d’autant qu’il y a insuffisance de moyens.