Les « 5+5 » réunissent chaque année depuis leur création en 1990 les ministres des Affaires étrangères des pays de la Méditerranée pour discuter des dossiers aussi divers que la sécurité, la coopération économique, la formation universitaire ou l’environnement.

Il n’a jamais été rien d’autre qu’un cadre informel de concertation et, donc, non engageant ses Etats membres sur les questions qu’ils discutent et échangent leurs points de vue. Il fut pourtant un temps où cette « réunion des ministres des Affaires étrangères des pays du dialogue 5+5 », c’est sa dénomination officielle, occupait volontiers l’attention des médias nationaux et saturaient les colonnes de notre presse. C’était au temps de l’espoir sans doute naïf que le Nord et le Sud de la « mare nostrum » étaient en mesure de construire un partenariat légèrement débarrassé des logiques du rapport de force et des ambitions de puissance, susceptible d’être un modèle de concertation pour au moins faire oublier les tourments et les guerres en Méditerranée orientale. C’était au temps du « Processus de Barcelone » dont le sens aujourd’hui s’est totalement brouillé pour ne pas dire presque perdu, le temps où, côté européen, des ténors de la diplomatie comme le Français Hubert Védrine ou l’Espagnol Javier Solana appelaient avec le talent qu’on leur connaît à « repenser » la relation méditerranéenne. Un appel dont a cru qu’il était enfin entendu lorsque, à l’initiative de la France, a été lancée en 2008 l’Union pour la Méditerranée, un processus tout aussi mal engagé et n’autorisant à parler maintenant et raisonnablement, même si l’UMP continue encore de fonctionner par quelques projets importants, que du bilatéral et de l’Euromed comme politique de concertation entre les pays du Nord et du Sud… Mais, pour rester dans l’espace et la géopolitique de la seule Méditerranée occidentale, c’était surtout avant 2011 et avant la Libye ! « Le nous avons tant à faire ensemble », pour reprendre un slogan euro-méditerranéen lancé à Paris en 2008, a été remplacé par « nous, les Occidentaux, allons faire la guerre au nom de la démocratie aéroportée » et la dictature ubuesque de Kadhafi – pas mieux ! – a été bombardée, écrasée et remplacée par ce chaos général qui fait mourir dans nos eaux les migrants tous les jours et fait courir les jihadistes à nos frontières et sur nos dunes. Mais, paradoxe des paradoxes, c’est ce désordre qui semble remettre au goût du jour un cadre comme celui des « 5+5 » dont l’ordre du jour essentiel, hier à Alger, était la sécurité et ce sont ces troubles qui conduisent aux gestes certes symboliques, mais ô combien importants comme celui auquel on a assisté hier après la venue dans notre pays du chef de la diplomatie marocaine, Nasser Bourita, et l’accolade qu’il reçut de son homologue algérien, Abdelkader Messahel.
Si le problème libyen est loin d’être réglé et la situation en Méditerranée très peu apaisée, à l’Ouest comme à l’Est, il y a dans cette accolade le signe rassurant que deux responsables maghrébins, algérien et marocain, en dépit des questions et des contradictions lourdes qui opposent leurs Etats respectifs, peuvent se parler et s’éloigner de la rhétorique belliciste qui a marqué leur relation durant ces derniers mois et ces dernières semaines en particulier. C’est très peu pour un Maghreb dont l’horizon indépassable reste l’intégration, selon la lettre et l’esprit de la charte de Tanger de 1958, mais rêvons et rappelons-nous l’adage « qui peut le moins peut le plus ». Osons-même contredire Voltaire qui disait qu’« il faut une tragédie pour conserver la nature du dialogue ».