Un long processus qui arrive à son terme pour l’Eglise d’Algérie, à l’origine, il y a presque quinze ans maintenant, d’un procès diocésain pour la reconnaissance du «martyre» subi et vécu par des hommes et des femmes d’église, tués pour leur foi, mais dont le sang s’est mêlé à celui d’un peuple meurtri durant la décennie noire. C’est tout le sens que veut donner l’Eglise d’Algérie à cette béatification et le message qu’elle veut montrer au monde : musulmans et chrétiens ont cohabité dans l’amitié, la fraternité, par-delà tout ce qui pouvait les différencier et les séparer. Dans cet entretien, Monseigneur Jean-Paul Vesco, évêque du diocèse d’Oran, parle des espoirs et des craintes que suscite cette béatification. Surtout, il s’attarde sur son but : témoigner simplement, aux yeux du reste du monde, que la différence religieuse n’empêche pas de vivre en frères, ni de construire une société ensemble.

D’Oran, entretien réalisé par Samir Tazaïrt

 

Reporters : L’Eglise d’Algérie, plus particulièrement le diocèse d’Oran, s’apprête à vivre en ce mois de janvier un événement très attendu par la communauté chrétienne ; d’ici et sans doute d’ailleurs : la signature, par le pape François, du décret de béatification de 19 religieux assassinés en Algérie dans les années 1990. Dans quel état d’esprit vous trouvez-vous ?
Mgr Jean-Paul Vesco : Je dois d’abord dire que rien n’est fait et que nous n’avons à ce jour reçu aucune information indiquant qu’une telle décision a été prise. Et il n’est jamais bon de se réjouir prématurément ! Ce serait bien sûr une bonne nouvelle pour nous parce qu’il s’agirait d’une reconnaissance de la part de l’église catholique universelle du témoignage de notre petite église qui se veut au service de la société algérienne depuis cinquante ans. L’Eglise d’Algérie a véritablement connu son acte fondateur avec la décision du cardinal Duval, à l’indépendance de l’Algérie, d’appeler les prêtres, religieux et religieuses, à rester dans le pays au moment où tout le peuple chrétien le quittait. Cela avait alors paru scandaleux car le pasteur part avec son troupeau ! C’est en partie pour cette raison que le cardinal Duval avait été surnommé par certains « Mohamed Duval ». Il a lancé cet appel pour que les écoles restent ouvertes, que les dispensaires continuent de travailler. Il est vrai que c’est dans l’esprit de cet acte fondateur que nous vivons depuis cinquante ans. Il s’agit pour nous de témoigner simplement que la différence religieuse n’empêche pas de vivre en frères, ni de construire une société ensemble. C’est ce qui est au cœur de notre vocation d’église, ici ; c’est notre façon à nous d’être témoin de l’Evangile, au nom de notre foi. Evidemment que, si à travers le témoignage de ces personnes dont la vie a été prise, c’est cela qui est mis en lumière, nous en serons heureux. Que ce soit présenté comme un témoignage de vie chrétienne que de pouvoir vivre en fraternité avec des frères et des soeurs de l’Islam, cela a beaucoup de sens à mes yeux. Bien sûr, notre crainte, ce serait que cette béatification, cette mise en lumière de ce témoignage-là, notamment en Algérie, apparaisse tout d’un coup contraire à ce que avons toujours voulu faire. Toute la question est comment arriver à mettre en lumière la discrétion d’une présence sans que cette même présence perde sa discrétion. Ce serait une très mauvaise nouvelle pour nous, église, que cette béatification, subitement, apparaisse comme une histoire de catholiques qui se mettent en valeur sur le dos d’Algériens, de Musulmans, alors que c’est exactement le contraire que nous souhaitons. Vivant au milieu du peuple algérien, nous avons fortement conscience que durant la décennie noire, ce peuple s’est retrouvé bien seul, nous en sommes témoins. L’Eglise s’est toujours opposée au « qui tue qui? » et, au contraire, le fait même de vivre en Algérie lui a permis de ressentir ce sentiment d’abandon. Alors si ces béatifications permettent de faire prendre conscience que ce ne sont pas des musulmans qui ont tué des chrétiens, mais qu’au contraire, c’est tout un peuple avec lequel l’église a voulu rester solidaire qui avait été pris dans l’étau d’un terrorisme à grande échelle; et si elles nous permettent de dire ce que nous répétons partout et tout le temps, qu’en face de 19 chrétiens, il y a eu 100 imams qui ont été assassinés, qu’il y a eu des centaines et des centaines d’intellectuels, des milliers d’hommes des forces de sécurité, plein d’innocents qui ont été ravis aux leurs… si ces béatifications sont l’occasion de montrer la vérité de ce que nous essayons de vivre depuis cinquante ans, alors ce sera une grande joie. Sinon, ce sera terrible !

Selon le frère Thomas Georgeons, postulateur de la cause auprès du Saint-Siège, le décret papal serait signé ce mois-ci. Avez-vous connaissance d’une échéance précise ?
Dans l’Eglise catholique, le processus de béatification est extrêmement codifié. Il est extrêmement ancien, puisque le culte des saints est, pour nous, très important et c’est quelque chose de très sérieux. C’est aussi un processus normalement très long; mais celui-là a été particulièrement rapide vu qu’il avait été enclenché en 2003, avec une première étape qui s’était déroulée en Algérie, où des enquêtes ont été menées sur l’entourage et les personnes qui ont connu les 19 religieux, sur les aspects théologiques de leur vie, leur moralité… Puis une fois ce travail de collecte achevé, sanctionné par un volumineux rapport qui comporte une centaine d’entretiens, le dossier a été transmis à une commission d’évêques à Rome, plus précisément à un dicastère du culte des saints. A partir des enquêtes menées dans les diocèses d’Algérie, celui d’Alger et celui d’Oran, vu qu’ils étaient originaires de l’un ou de l’autre, des experts se prononcent et rendent, à leur tour, un rapport. Nous avons su, effectivement, que parmi tous les dossiers dans le monde entier, le nôtre a bénéficié d’une sorte de diligence de la part du Saint-Père, qui a considéré cette béatification comme une cause très importante pour aujourd’hui, et a avancé très rapidement. Nous avons également su que les experts ont rendu unanimement un avis favorable. Il reste maintenant aux évêques chargés de suivre cette cause de se prononcer. On nous avait annoncé depuis longtemps un vote qui devait avoir lieu entre la fin de l’année ou le début de l’année suivante. Comme ce n’était pas la session de décembre dernier, alors ce sera peut-être celle de janvier. Donc nous nous attendons à un vote possiblement imminent.
S’il est positif, à ce moment-là, le dossier sera transmis au pape François, qui signera alors un décret déclarant bienheureux les dix-neuf personnes concernées. Seulement, ce décret, le pape le signe s’il le veut, quand il le veut ! Pour l’instant, nous en sommes là, dans l’attente du vote des évêques de la commission. Donc nous sommes dans quelque chose qui peut être imminent et à la fois ne pas l’être, voire ne pas arriver du tout. Nous ne pouvons pas du tout présupposer de ces deux décisions. Il est prématuré de s’avancer même si nous sentons bien que tout est possible. Ce qui est certain, c’est que pour le Saint-Père, lorsque, le 1er septembre 2017, nous l’avions rencontré en compagnie de Mgr Paul Desfarges et le frère Georgeons, la cause de béatification revêtait bien cette dimension d’une fraternité plus forte que les différences religieuses et de l’importance de l’humain, qui est d’ailleurs au coeur de son pontificat. Nous avions alors senti que cette cause était importante pour lui; qu’il avait parfaitement compris les risques que le message qu’elle portait ne soit pas audible et compréhensible en Algérie et soit perçu comme un contre-témoignage. Et le pape François, un homme très impressionnant dans son humanité, était là et s’était mis, d’un geste de la main, à se caresser l’autre main pour nous signifier et nous rappeler que les plaies ne sont pas encore cicatrisées ! Il le sait très bien.
Et nous-mêmes savons très bien que c’est une béatification qui intervient dans un contexte où les blessures ne sont pas guéries, et ne le seront jamais. Mgr Pierre Claverie ainsi que tous les dix-huit autres ont voulu être « Algériens » parmi les Algériens. Il ne faudrait pas que cette béatification sorte nos 19 compagnons, et donc notre église, du reste du peuple algérien.

Pour reprendre Monseigneur Desfarges, archevêque d’Alger, qui s’était exprimé dans cette même tribune, « si la signature de la béatification devait l’être, nous souhaiterions qu’elle puisse avoir lieu en Algérie, dans la paix et dans la fraternité avec tous. Si cela était possible et avec l’accord des autorités, nous souhaiterions que ce soit Oran ». Le Ciel vous a-t-il entendus ?
Aujourd’hui, nous n’en sommes pas encore là, simplement parce que ce n’est pas d’actualité. Je rappelle qu’avant d’en arriver-là, il y a deux étapes : la première, qui appartient au Saint-Père, est de déclarer bienheureux nos dix-neuf frères et sœurs. A un moment, ce sera annoncé à l’Eglise universelle, dans le monde entier, où il sera dit qu’il y a 19 nouveaux bienheureux originaires d’Algérie, Mgr Pierre Claverie et ses compagnons. Nous réagirons publiquement à cette déclaration. A partir de ce moment-là, il faudra voir comment célébrer l’événement. Cette célébration nous concerne très directement; elle est davantage de notre ressort et de notre responsabilité. Normalement, les béatifications sont célébrées dans le pays où ont vécu les personnes béatifiées. C’est une règle de l’Eglise catholique qui n’est pas absolue. Dans notre cas, c’est un peu particulier. Nous sommes dans un pays musulman, et, de ce fait, nous nous sommes demandés si nous devions célébrer cette béatification en Algérie ou s’il ne valait pas mieux de le faire à Rome. Entre évêques, nous avons émis le vœu que ce soit fait en Algérie, et plus précisément à Oran. Le moment venu, une fois la béatification rendue publique, et en lien avec les pouvoirs publics, à leur tête notre ministère de tutelle, celui des Affaires religieuses, et les autorités d’Oran, nous verrons si nous pouvons célébrer cet événement sur le sol algérien.
Il aurait pu arriver que le ministère des Affaires religieuses affiche une certaine réticence à ce que la célébration ait lieu en Algérie, mais ce n’est pas le cas. Nous ne ferons rien sans avoir l’aval du ministre des Affaires religieuses. En tout cas, si la béatification a lieu en Algérie, ce qu’on voudrait, c’est que nos amis Algériens se joignent à nous, car notre église est au milieu de cette société, au cœur de ce peuple et nous aimerions montrer au monde cette image. Je crois beaucoup en ces béatifications. J’ai conscience qu’elles sont périlleuses, qu’elles peuvent être instrumentalisées de part et d’autre. Mais nous trouverons le moyen de montrer que des Algériens musulmans et des chrétiens ont pu construire une amitié; une amitié qui se donne à voir. S’il apparaissait que la béatification ne peut pas avoir lieu en Algérie, pour une raison ou pour une autre, alors ce sera en un autre lieu, probablement Rome. Mais dans ce cas-là, nous nous débrouillerons pour qu’il y ait beaucoup d’amis algériens à Rome ! Nous déplacerons l’Algérie à Rome !

Vous avez décidé de donner pour nom à la cause de béatification celui de Monseigneur Pierre Claverie, qui fut évêque d’Oran. Pourquoi lui et pas un autre frère ou une autre sœur ?
Alors, clairement et simplement, c’est le Vatican qui l’a décidé. D’ailleurs, nous avons nous-mêmes appris que la cause de béatification aura pour nom la « Cause du martyre de Monseigneur Pierre Claverie et de ses dix-huit compagnons et compagnes ». Pourquoi le nom de Mgr Pierre Claverie et pas un autre de ses compagnons ? C’est simplement parce que l’église catholique a une dimension hiérarchique et, Pierre Claverie étant évêque, il était normal qu’il soit mis en premier. Mais c’est un choix, dont je me réjouis à plus d’un titre. D’abord parce que Pierre Claverie était un personnage hors du commun, indépendamment de sa mort ! Par sa vie, il mérite d’être un bienheureux. C’est une personnalité lumineuse. Aussi, parce qu’il incarne une belle histoire d’amitié entre un chrétien et un musulman, Mohamed Bouchikhi, assassiné en même temps que lui.

Quel est justement l’héritage spirituel et humain Pierre Claverie laisse-t-il derrière lui et comment l’Eglise d’Oran, sa paroisse, le fait-elle vivre au quotidien ?
C’était un homme très aimé, à commencer par les Oranais. Notre manière de faire vivre son héritage, pour moi en tout cas, c’est de faire vivre sa pensée et sa dynamique profonde. Une phrase l’illustre bien. Il disait : « Nul ne possède la vérité, nul ne possède Dieu, j’ai besoin de la vérité des autres ». En tant qu’évêque, dire que sa religion, et donc aussi toute religion, ne donne pas accès à la plénitude de la vérité, c’est audacieux ! Les religions, christianisme et islam compris, sont des chemins qui mènent à la vérité, mais aucune ne peut prétendre détenir la vérité ultime à elle toute seule. Dieu est plus grand ! Dès que l’on a la prétention de détenir la vérité à soi tout seul, alors les conflits de vérité enflamment le monde, et ils divisent à l’infini les croyants à l’intérieur d’une même religion. Si, en revanche, nous acceptons de reconnaître qu’il nous manquera toujours une part de vérité, dont nous avons besoin, et qui est peut-être chez l’autre, alors la différence religieuse peut devenir une richesse. La vérité se cache dans l’humilité.