Un cri de détresse. Un énième dans une Algérie des sports où les responsables perdurent avec des promesses non tenues faites aux athlètes délaissés et livrés à leur sort.

Le boxeur Ilyas Abbadi, avec des propos percutants, a envoyé, via une vidéo filmée qui a envahi la Toile dans la soirée de mercredi, un crochet du droit à l’encontre des responsables du mouvement sportif du pays, notamment les trois derniers ministres de la Jeunesse et des Sports (Djiar, Tahmi et Ould-Ali, Ndlr) et, surtout, le président du Comité olympique algérien (COA), Mustapha Berraf.

Pour que le coup de gueule passe de l’atelier de menuiserie au plateau de télévision, il aura suffi d’une vidéo pleine de spontanéité postée sur le réseau social. Avec deux participations aux Jeux Olympiques et une dizaine de titres régionaux et continentaux à son actif, il est dans le circuit depuis assez longtemps pour savoir que les choses ne tournent pas rond. Après avoir longtemps pris sur lui et attendu, Ilyas Abbadi a décidé de sortir du silence. « Je ne veux pas me plaindre, parce que je ne me plains qu’au Bon Dieu. Mais j’ai envie de parler pour que les gens sachent ce que nous sportifs endurons dans notre pays», a déclaré le pugiliste sur sa page Facebook pour annoncer son passage sur Ennahar TV. Des mots forts d’un garçon qui, bien que dégoûté et dépité, a su choisir les termes même si on a senti que sa gorge était nouée. Les larmes, on ne les verra pas parce que dans le « noble art » on a l’habitude de serrer le poing. En cette phrase, le médaillé d’or des Jeux Méditerranéens 2013 à Mersin (Turquie) a illustré la disparité entre les athlètes de haut niveau d’ailleurs et d’ici. « Depuis la fin des Jeux Olympiques (Rio 2016), personne ne m’a contacté pour prendre de mes nouvelles. J’ai complètement oublié que j’étais un sportif et que j’ai représenté mon pays dans un évènement de cette envergure. Je me suis retrouvé dans une menuiserie après avoir côtoyé les Bolt (Usain, l’octuple champion olympique du sprint Ndlr) et Neymar (footballeur brésilien et l’une des stars du FC Barcelone). Je suis écœuré, l’envie de boxer n’y est plus. Même arrêter la boxe et l’équipe nationale devient envisageable pour moi. Ce n’est pas que je ne veux plus représenter mon pays. Si ça ne tenait qu’à moi, je voudrai que l’Algérie soit toujours sur le devant du concert des nations, mais j’ai donné tout ce que j’ai sans recevoir la moindre considération », s’est indigné, jeudi soir sur le plateau de la chaîne privée, le natif de Blida. Le Champion d’Afrique à Brazzaville en 2015 trouve « regrettable » ce que subissent les sportifs algériens. « Durant les JO, beaucoup s’attendaient à ce que nous boxeurs brillons mais il n’en fut rien. Certains observateurs se sont même demandés pourquoi nous paraissions émoussés sur le ring. Pour ma part, je boxais avec une constante boule au ventre. Je ne pouvais cesser de penser à ce que je deviendrai si jamais je prenais la porte prématurément. Malheureusement, j’ai été éliminé dès les 8es de finale. Aujourd’hui, mes craintes ont été confirmées. Personne n’a cherché après moi», a-t-il expliqué. Pour ce qui est de la situation sociale, elle est des plus délicates.

L’obligation de se battre au quotidien
Sans rémunération fixe, du moins pas concrètement parce que Mustapha Berraf affirme que l’ «Etat est en passe de finaliser une formule financière» pour ce volet (ça s’éternise), il faut reconnaître que le quotidien d’un athlète algérien ressemble à celui d’un chômeur. Des préoccupations qui ne laissent pas vraiment place à l’ambition. «On n’a ni salaire, ni subventions. On vit des frais de mission (à raison de 8 à 10 euros/jour pour un total de 100 à 150 euros) qu’on nous donne quand on part pour des stages de préparations. Quand on fait des regroupements en Algérie, c’est 800 DA la journée et ça passe à 400 DA quand on dépasse les 10 jours. La boxe réalise de bons résultats mais les boxeurs vivent dans l’indifférence totale», s’est plaint Abbadi qui a terminé 2e du classement WSB l’an dernier. Une place lui ayant valu une qualification aux Olympiades brésiliennes. Tristement réel.

Berraf de sourd à entendant
« J’ai vu la vidéo. J’en suis consterné. Je lui dis que l’affaire des boxeurs est parvenue au Premier ministre pour qu’il leur offre des postes de travail. Le ministre de la Jeunesse et des Sports a pris, lui aussi, ça en considération. Dans la fonction publique les démarches prennent du temps parce que ce n’est pas comme pour une entreprise privée. C’est une question de temps.» Mustapha Berraf n’avait pas la gorge nouée. C’est plus sa langue qui avait du mal à se délayer. Le premier responsable du sport olympique au pays s’est, à la limite, dédouané de cette situation en jetant la balle dans le camp des tutelles étatiques. Ce qu’il faut savoir, c’est que les trois derniers patrons du MJS à savoir El-Hachemi Djiar, Mohamed Tahmi et El Hadi Ould-Ali n’ont rien changé à cette situation. Dans la vidéo amateur filmée dans la peau d’un menuisier, Ilyas Abbadi l’a amèrement concédé. « En 2010, il y avait monsieur El-Hachemi Djiar en poste. Il nous a promis que notre situation évoluera pour le mieux après les Jeux Olympiques de 2012. J’ai pu participer au rendez-vous, mais il n’en fut rien. Après, il y a eu Mohamed Tahmi qui nous a certifié que ceux qui feront de bons Jeux Méditerranéens seront récompensés. J’ai fini en or, mais je n’ai rien eu avec mes compères», a-t-il révélé. « J’en ai gros sur le cœur. Monsieur le ministre de la Jeunesse et des Sports, monsieur le président du COA, vous étiez avec nous au Brésil. On a pu constater votre désarroi lors de nos défaites. On aurait tous aimé rapporter des médailles pour notre pays, mais vous voyez de quoi est fait notre quotidien. Comment voulez-vous qu’on glane des médailles ? Malgré toutes ses contraintes, on a toujours essayé d’honorer notre pays», tempête celui qui a terminé vice-champion d’Afrique à Yaoundé en 2011 à l’âge de 19 ans. Un potentiel gâché duquel on n’a même pas essayé d’en tirer la quintessence. Sous une épaisse et suffocante couche de diluant, Abbadi montre des médailles et des consécrations qui ne lui ont pas permis d’être verni. Le masque autour du cou, à la place des innombrables médailles qu’il a décrochées avec la tunique de l’Algérie, il s’exclame : « La teinture me brûle la poitrine. L’odeur du diluant je la respire tout au long de la journée. La boxe est un sport qui requiert de la force et une condition physique optimales. Je ne pense pas que faire travail pareil soit recommandé ! » «Je peux faire un ou deux JO encore », assure Abbadi. La question qui se pose maintenant est la suivante: durant le séjour au pays de la Samba, les officiels n’avaient-ils pas le temps de s’entretenir avec ses jeunes Algériens pour en savoir un peu plus sur la vie active de l’athlète ? Remarque : on ne se tape la pause avec eux que quand ils ont les cous garnis. Autrement, on s’en lave les mains et on fait la sourde oreille. Loin de la béatitude et du «tout va bien » dont nous gratifient les responsables dans leurs discours de démagos, la vérité est là. En Algérie, on tue les rêves en avortant la détermination. L’indifférence est fatale.