20 avril 1980-20 avril 2018 ! Trente-huit ans après le « Printemps berbère », tamazight est reconnue et consacrée comme langue nationale et officielle par la Constitution. Son enseignement est assuré dans 38 wilayas, tandis qu’une Académie est en préparation et qu’Yennayer, premier jour de l’An berbère, est célébrée comme journée « chômée et payée ».

En près de quatre décennies, les lignes ont donc bougé. Elles sont sorties loin du cadre des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix pour s’orienter dans le sens de l’histoire et de la réconciliation de l’Algérie avec son identité, voulu par des générations de militants qui ont œuvré à associer avec intelligence – dans leur lutte difficile et réprimée au cours de l’histoire récente – la question de l’amazighité à celle de la démocratisation.
Là est le constat partagé par tous les observateurs qu’on a pu solliciter à la veille de la journée du 20 avril, pour laquelle de riches programmes sont prévus en guise de retour sur le passé – l’interdiction d’une conférence de Mouloud Mammeri à l’université de Tizi-Ouzou en avril 1980 et les manifestations réprimées – mais d’ouverture surtout sur l’avenir et des grands chantiers qui restent à réaliser dans un contexte politique totalement décrispé en ce qui concerne la question identitaire, mais qui invite aussi à un surcroît d’efforts et de capacité à éviter les écueils hérités d’un passé d’incompréhension et de clivages politiques et idéologiques réels ainsi que de réussir l’édifice institutionnel et scientifique, appelé à promouvoir et diffuser tamazight selon l’article 4 de la Constitution de février 2016 et sa reconnaissance comme «langue nationale et officielle ».

Dans ce cadre, le gouvernement a annoncé
« la finalisation » de l’avant-projet de loi portant création de l’Académie de la langue amazighe. Son contenu sera rendu public après son examen par le Conseil des ministres « dans les prochaines semaines, avant sa présentation au Parlement durant ce premier semestre, comme décidé par le président Abdelaziz Bouteflika», a-t-on indiqué sur le portail du Premier ministre.
Ahmed Ouyahia l’a encore confirmé lors de sa conférence de presse du 14 avril dernier. Cette académie rattachée à la présidence de la République et qui « s’appuie sur les travaux des experts », selon les termes de l’article 4 de la Loi fondamentale, « est chargée de réunir les conditions de la promotion de tamazight en vue de concrétiser, à terme, son statut de langue officielle ». Elle se penchera, entre autres, sur le caractère avec lequel cette langue sera transcrite, surtout que le sujet fait l’objet d’une polémique entre partisans du caractère latin, ceux de l’arabe et ceux du caractère tifinagh. Un dossier dont le caractère ardu et sensible a été souligné, le 16 avril dernier, par le président de la République.
« En plus de tous ces chantiers, j’ai tenu à apporter une dynamique qui a permis au peuple algérien de s’approprier, dans la sérénité, son amazighité qui, quand bien même défendue par Cheikh Abdelhamid Ben Badis, a fait l’objet de dissensions, de la part de certains et de manoeuvres politiciennes, de la part d’autres, à une époque de notre histoire contemporaine », a déclaré Abdelaziz Bouteflika à l’occasion de « Youm El Ilm », la Journée nationale du savoir.

Le combat continue
Par chantiers, le chef de l’Etat faisait sûrement allusion à toutes les étapes franchies en ce qui concerne tamazight. La dernière est la reconnaissance d’Yennayer, premier jour de l’an amazigh, comme journée fériée. Lors du Conseil des ministres, tenu le 14 mars dernier, un projet de loi amendant et complétant la loi de juillet 1963 fixant les fêtes légales, pour formaliser l’ancrage légal de l’inscription d’Yennayer sur la liste des fêtes légales du pays, avait été adopté.
Une décision sans précédent prise par le chef de l’Etat et dont l’objectif est de consolider l’unité et la cohésion nationales des Algériens. «Cette mesure, comme toutes celles déjà prises au profit de notre identité nationale dans sa triple composante islamique, arabe et amazighe, confortera l’unité et la stabilité nationales, alors que des défis multiples internes et régionaux nous interpellent», avait indiqué le Président lors de cette réunion. En légalisant Yennayer, l’Etat aura réparé une injustice et éliminé tout doute sur l’ancrage amazigh de l’Algérie, coupant ainsi l’herbe sous les pieds à certains ennemis qui cherchent à travers cette cause à allumer le feu entre Algériens.
Trente-huit ans après le « 20 avril 1980 », la généralisation de l’enseignement et de l’usage de tamazight est une réalité qui sonne comme un printemps retrouvé, mais dont la moisson est à attendre. Selon les chiffres du ministère de l’Education nationale, son enseignement est passé de 11 wilayas, en 2014, à 38 durant l’année scolaire 2017-2018. Le nombre d’élèves étudiant la langue amazighe monte à près de 350 000, encadrés par 2 757 enseignants. Et pour l’année 2018-2019, quelque 300 enseignants supplémentaires de la langue amazighe seront recrutés, selon la ministre, qui veut vite atteindre l’objectif de généralisation de son enseignement aux 48 wilayas du pays. Il reste maintenant à évaluer sérieusement la qualité de cet enseignement et à réfléchir aux moyens de le généraliser partout en Algérie car le parcours n’est pas achevé.
Pour beaucoup d’acteurs et militants, la consécration de tamazight n’est pas encore totalement gagnée.
Certains s’en inquiètent avec véhémence et une exagération n’est pas à négliger, telle la députée du RCD, Lila Hadj Arab. « Le combat n’a pas abouti à 100%. Dans la Constitution, tamazight est considérée comme une langue secondaire, ce qui dénote la mauvaise foi de ce pouvoir. Ils ont verrouillé la Constitution concernant l’arabe et l’Islam, qui sont irréversibles et donc intouchables, contrairement aux textes de loi sur tamazight, qui peuvent faire l’objet d’amendements à tout moment », a cru savoir cette parlementaire, qui s’est exprimée lors d’une conférence animée en début de semaine à Boumerdès. Tout l’enjeu est de la contredire.