L’Algérie célèbre aujourd’hui le 67e anniversaire de la glorieuse guerre de libération qui a mené le peuple algérien vers l’indépendance après 132 années vécues sous le joug colonial français, dont la triste réputation continue aujourd’hui à s’écrire et se raconter en interminables épisodes de crimes commis contre des innocents.

Par Feriel Nourine
Crimes contre l’humanité et crimes de guerre perpétrés au quotidien durant de nombreuses décennies d’une colonisation horrible et affreuse, et dont les repères commémoratifs reviennent chaque année, l’un après l‘autre, rappeler à l’armée coloniale française sa barbarie sans égale et mettre l’Etat face à la question mémorielle. Les dates ne manquent pas, en effet, pour condamner la France coloniale d’avoir mené en Algérie une guerre fondée sur une idéologie de purification ethnique ayant pour objectif de remplacer les populations autochtones par des apports de populations étrangères. Des historiens et des chercheurs estiment à cinq millions et demi le nombre d’Algériens victimes de ces crimes, soit plus de la moitié des habitants de l’Algérie sous occupation coloniale.
C’est pourquoi, 59 années après avoir été chassée d’Algérie, après la lutte armée qui lui a été livrée par les enfants de ce pays durant 7 années et demi, la France reste toujours redevable vis-à-vis des Algériens qui lui demandent de reconnaître ses crimes. Autrement dit, si nos glorieux moudjahidine en ont fini avec l’armée française le 5 juillet 1962, le peuple algérien attend toujours des autorités françaises qu’elles en finissent avec la question mémorielle qui continue à peser sur les relations entre les deux pays depuis cette date, et qui prend progressivement de nouvelles dimensions au rythme de l’histoire qui avance en levant davantage le voile sur le passé colonial de la France en Algérie.
Cette revendication se fait pesante depuis quelques années, elle l’est devenue davantage ces dernières semaines, après les propos provocateurs du président français Emmanuel Macron, il y a un mois. Ce dernier a, pour rappel, considéré que «l’écriture de l’histoire en Algérie» après la guerre d’indépendance, avait été faite par un «système politico-militaire» basé sur «une rente mémorielle». Des propos qui avaient immédiatement suscité la colère d’Alger, d’autant qu’ils intervenaient dans un contexte déjà tendu de la «crise» des laissez-passer consulaires et des «restrictions» à la délivrance de visa aux Algériens. Et la réaction algérienne a notamment été le rappel de l’ambassadeur à Paris dès samedi, en plus de l’interdiction du survol de l’espace aérien aux avions militaires français.
Le chef de l’Etat français tentera, quelques jours plus tard, de rattraper le coup en faisant jouer la carte de l‘apaisement à travers le nuancement de ses déclarations, mais la balle était déjà partie, touchant dans le mille la sensibilité des Algériens à l’égard de tout ce qui se dit sur eux par les responsables français. Depuis, le dossier de la mémoire entre les deux pays s’est fait une place privilégiée dans l’actualité nationale, et même à l’internationale, à travers les sorties diplomatiques, alors que les appels à la criminalisation du colonialisme français se font de plus en plus entendre par la voix de hauts responsables au sein de l’Etat, de parlementaires, de partis politiques ou encore d’historiens.

Ministère des Moudjahidine : «Le traitement des dossiers suit son cours»
La montée au créneau a d’ailleurs coïncidé avec la commémoration des massacres du 17 Octobre 1961 à Paris, intervenue deux semaines après la provocation signée Macron, et elle se poursuit ces derniers jours dans cette ambiance exceptionnelle que provoque la célébration de l’anniversaire du déclenchement de la lutte armée parmi les Algériens.
Dans une interview accordée à l’APS à la veille de cette célébration, le ministre des Moudjahidine et Ayants droit, Laïd Rebiga, n’a pas manqué de noter qu’elle intervient «dans une conjoncture marquée par les défis de la Mémoire, sans cesse défendue par les enfants de l’Algérie, notamment ces derniers jours après l’acharnement observé sur l’histoire de notre glorieuse nation».
Rappelant que le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, avait donné, depuis la prise de ses fonctions, «à la mémoire nationale la place qui lui sied en reconnaissance aux énormes sacrifices consentis par le peuple algérien pour sa liberté et son indépendance et à la mémoire des chouhada ainsi qu’en consécration des valeurs du 1er Novembre 1954», M. Rebiga a affirmé que le traitement des dossiers liés à la Mémoire suivait son cours, citant notamment les explosions nucléaires au sud algérien, les disparus de la guerre de libération, les archives et la récupération des crânes et des restes mortuaires des chouhada conservés sur l’autre rive.
Tous ces dossiers sont «en souffrance actuellement et faisaient auparavant l’objet de discussions communes dans le cadre des commissions de haut niveau et des groupes de travail installés à cet effet», a-t-il dit, ajoutant qu’outre ces dossiers, son ministère «s’apprête à mettre en place des approches scientifiques basées sur les faits historiques, la recherche académique et les données numériques concernant les Algériens déplacés et exilés durant l’époque coloniale, et d’autres questions liées au dossier des crimes du colonialisme abject de 1830 jusqu’à 1962».

Mohamed El-Korso : «Remettre sur la table le projet de loi criminalisant le fait colonial»
De son côté, l’historien Mohammed Ould Si Kaddour El-Korso estime qu’il était «impératif» de remettre sur la table le projet de loi criminalisant le fait colonial, tout en recommandant de tenir des assises sur l’histoire et la mémoire avec la participation d’universitaires et de spécialistes «reconnus» et «crédibles».
«Il serait impératif de remettre sur la table le projet de loi criminalisant le fait colonial qui doit être peaufiné par des spécialistes de renom», a déclaré à l’APS M. El-Korso à l’occasion de la commémoration du 67e anniversaire du déclenchement de la Guerre de libération nationale. En ce sens, il a souligné la nécessité d’impliquer des universitaires dans des assises scientifiques sur l’Histoire et la mémoire. «Ce qui fait cruellement défaut aujourd’hui, c’est un plan d’action fiable devant englober tous les aspects de la question de la mémoire et ce projet doit être porté par des spécialistes crédibles et reconnus», a-t-il soutenu. M. El-Korso n’hésitera pas à plaider pour un «front anticolonial» à l’échelle des anciennes colonies françaises pour demander des excuses et exiger des réparations, dans le but de faire en sorte que la France «ne s’abrite pas derrière des lois d’amnistie pour se prémunir contre toute poursuite judiciaire».
Il a souligné que les faits historiques criminalisant la France «ont été signés des mains de leurs auteurs», alors que les mesures prises par les politiques et militaires français durant la Guerre de libération nationale «constituent d’autres preuves irréfragables à inscrire dans le dictionnaire des crimes coloniaux français en Algérie».
Revenant sur la remise en cause de l’existence de la nation algérienne avant l’invasion française en 1830, M. El-Korso estime que «cela ne date pas d’aujourd’hui, car le président français Emmanuel Macron a tout simplement copié ses prédécesseurs sans les citer, puisque bien avant lui, des universitaires, des essayistes, des politiques et, bien évidemment des présidents français, ont tenu le même langage». Ainsi, il soutient que les dernières déclarations du président Macron «ne participent en rien dans l’aplanissement de l’historique contentieux entre l’Algérie et la France et ne trompent que ceux qui y croient ou feignent d’y croire pour des raisons autres qu’objectives».
Pour amener les universitaires et les historiens à s’impliquer dans une démarche obligeant la France à faire face à ses crimes coloniaux commis en Algérie, Mohamemd El-Korso estime que «trois conditions doivent être réunies, notamment l’accès aux archives, la recherche qui doit être au service de la science et de la connaissance objective, et la mise en œuvre de méthodes scientifiquement éprouvées, basées sur les faits historiques».
A ce propos, «il est impératif de faire la distinction entre la recherche historique proprement dite et les discours sur l’histoire qui ne servent aucunement la discipline. Bien au contraire, l’argumentaire est le maître mot dans toute recherche. Il constitue la preuve à faire valoir auprès de qui de droit», conclut l’historien.