Dans son roman, «1994», paru en octobre dernier aux éditions Barzakh, Adlène Meddi restitue une époque, celle de la douloureuse période des années 1990. Roman noir construit autour de deux dates clés (1994 et 2004), ce texte plonge dans la violence des années noires, et se réapproprie une mémoire, en nommant les choses.

Nommer pour donner un sens à une profonde douleur, à une terrible cruauté, à une jeunesse volée, à une mémoire mise en attente, à un deuil reporté. Non pour changer le passé ou le justifier mais pour avoir un avenir et surtout un présent.

La mort du père, ou du «Dieu le père», Zoubir Sellami, en 2004, agit comme un déclencheur. Elle est une libération pour Amin, un des personnages centraux du roman «1994» d’Adlène Meddi, paru aux éditions Barzakh, en octobre dernier. La mort réveille toutes les blessures du passé qui n’avaient jamais cicatrisées, et Amin peut enfin sortir de l’emprise de son père, faire son deuil et réparer le passé. Mais le peut-il réellement ? N’est-il pas trop tard ? Cela ne dépend pas vraiment de lui, en fait. Car, lorsqu’une blessure se réveille, lorsqu’un souvenir remonte, la douleur est souvent plus grande, plus profonde. Béante. Empêché de faire son deuil, Amin vit avec un passé refoulé et un présent difficile à vivre. Il sombre dans la dépression et se retrouve interné dans un hôpital psychiatrique. L’année 1994 ressurgit. Ses années au lycée Abane Ramdane, son adolescence, Kahina, Mehdi, Salim, son quartier d’El Harrach, le groupe clandestin de lutte antiterroriste qu’il a formé avec ses amis, Sidali, le colonel Zoubir Sellami (qui deviendra plus tard général au sein des services spéciaux), les tout puissants Structure et Sanctuaire «le moribond», le «terrifiant» Aybak… et enfin, le secret qui l’empêche de vivre, et qui l’a obligé à rejoindre l’académie militaire, et contraint son ami Sid Ali à l’exil et exposé la famille de ce dernier à l’humiliation. De l’autre côté de la Méditerranée, Sid Ali, lui aussi victime de cette «guerre» sans nom, vit la mort du général Sellami comme une possible libération. Sid Ali, un mort-vivant (il vit sans mourir ou meurt sans vivre, chaque jour un peu plus) lui aussi, retourne sur les lieux où tout a commencé. Il revient sur ses pas, sur les ruines de ce passé, les Atlal, et se recueille au cimetière d’El Alia, comme Menach, un des personnages de «La Colline oubliée» de Mouloud Mammeri. Héros d’une autre époque, d’une autre guerre ; héros de Taâssast qui ne reviendra jamais sur la colline oubliée après son adieu à Mokrane. L’adolescence d’Amin et Sid Ali a été volée, ils ont quitté le monde de l’innocence trop vite, rattrapés par la violence, par le côté sombre de l’âme humaine, par un secret qui les a aliénés, détruits. Roman noir dans sa construction et ses procédés, «1994» restitue, avec justesse, sobriété et force, une époque douloureuse, extrêmement violente, selon différents points de vue. De l’univers de l’adolescence, on bascule dans celui de Zoubir, de ses supérieurs et ses collègues. Le lecteur est plongé dans le monde du secret, du silence, du non-dit… de la «guerre».

Puissance du non-dit et très belles pages sur El-Harrach
Adlène Meddi raconte la puissance du non-dit, signe de très belles pages sur El-Harrach, et déconstruit le rapport au père. Il tue le père magistralement pour libérer ceux dont on a étouffé les voix. Dans cet univers tragique et violent dressé par Adlène Meddi, des âmes en peine, en perdition, cherchent un sens à ce qu’elles ont vécues, n’acceptent pas de tirer un trait sur un passé qui fait toujours mal. Car, ce n’est pas parce qu’on ne nomme pas les choses qu’elles n’ont pas existées. Et la plus grande prouesse de ce roman, intime, qui continent en même temps plusieurs d’autres romans (adolescence volée, le non-dit et le refoulé, le deuil) –un éclatement–, est le fait de nommer les choses. Ce roman, d’une écriture noire, dit la nécessaire urgence de nommer les gens (morts, fantômes, disparus, bien vivants mais condamnés à mourir continuellement), et de donner un nom à une «guerre», celle de la «décennie rouge», une sépulture à des victimes, une formulation à un traumatisme, un sens à la justice… De mettre des mots sur une douleur. C’est une (ré)appropriation d’une mémoire : une mémoire mise en attente et un deuil reporté. Ce que nous dit aussi «1994», c’est qu’on ne peut changer le passé mais qu’on peut réparer le présent. On peut le regarder, se souvenir pour se sentir vivant. Nous sommes vivons parce que nous nous souvenons… Et se promettre de ne jamais le reproduire.

• «1994» d’Adlène Meddi. Roman, 348 pages. Editions Barzakh, Alger, octobre 2017.
Prix : 900 DA.