Ce 14e vendredi s’est singularisé à Alger par une vague d’interpellations et d’arrestations sans précédent dès les premières heures de la matinée.

Par Zoheir ABERKANE
Des dizaines de jeunes et de moins jeunes embarqués vers différents commissariats de la wilaya d’Alger. Leur tort ? Arborer un drapeau de manifestant, quel qu’il soit, ou même sans, et de se trouver sur l’axe Didouche Mourad – Audin – Grande Poste. Seules les personnes âgées ou les enfants ont échappé à la « rafle ». Sur les réseaux sociaux, Samir Larabi, journaliste et militant, publie une photo de l’intérieur du fourgon cellulaire. Il écrit : « En compagnie d’une vingtaine de citoyens dans un fourgon cellulaire, on ne connaît pas encore notre destination ». Rafik, photographe qui suit le Hirak depuis le début, est sorti pour repérer les lieux comme à l’accoutumée, avant de prendre son matos. Devant les interpellations systématiques, il est sauvé par deux baguettes de pain, achetées précipitamment dans une épicerie. Quelqu’un sorti faire des emplettes, ne manifeste pas apparemment. D’ailleurs, quelques-uns des manifestants qui ont réussi à se regrouper place Khemisti, avaient une baguette de pain sous le bras… Et particularité de cette journée, la présence pour la première fois, d’une escouade féminine des URS. Envisagerait-on des arrestations de femmes ?
La Grande Poste ceinturée par des véhicules de police
Quelque trois cents personnes ont berné le dispositif policier en empruntant les petites ruelles et se sont retrouvées, aux alentours de 11h, face à la Grande poste, désormais interdite dans la totalité de son périmètre, ceinturée par des véhicules de police et une armada de policiers.
En face, ces téméraires du Hirak, scandaient leur indignation et leur colère face à des policiers aux visages impassibles.
On reste groupé, vigilant surtout. Ce premier rassemblement est truffé de policiers en civil, souvent trahis par le grésillement de leurs talkiewalkies et leur regard suspicieux.
Çà et là, des groupes de discussions se forment. Très souvent, autour de personnalités connues comme Bouchachi, Bouakba ou encore des anonymes, mais qui ont des choses à dire. Des jeunes voudraient en démordre car, disent-ils, « la liberté s’arrache et ne se donne pas ! », vite repris par des personnes plus âgées, arguant de « Silmiya », mais sans vraiment les convaincre. Des femmes aussi crient leur douleur et rappellent à l’assistance la répression des étudiants, mardi dernier. L’attroupement grossit doucement. Les inconditionnels du vendredi sont là. Les Daltons, reconnaissables à leur combinaison jaune aux rayures noires. Le carré des femmes, même endroit, même heure. Même détermination. Le carré de la gauche et ses banderoles rouges. Et le Dr Oulmane, médecin à la retraite, militant et féru de dessin à ses heures perdues, arborant, comme chaque vendredi, une pancarte de son cru. Cette fois-ci, sa cible, ce sont les élections promises par Gaïd Salah, avec la sentence « Manvotiouch Gaâ ». Les mots d’ordre repris à l’unisson, sont incisifs à l’égard du Chef d’état-major. Les quelques rares soutiens qui ont tenté d’imposer des mots d’ordre pro-Gaïd sont chassés manu militari. Bousculés, insultés, mais jamais violentés. A la Grande-poste, ils étaient quand même une dizaine à se faire rabrouer par une foule en colère ! Tentatives d’infiltration ? Aux abords de la place Khemisti, des policiers ciblent les manifestants isolés. Point d’interpellation, mais confiscation de toute pancarte anti-Gaïd Salah… Quatorze heures moins le quart. Les manifestants post-prière du vendredi n’arrivent toujours pas. «Wech, l’imam a décidé de réciter sourate El Baqara dans son intégralité ou quoi ? », dira un manifestant. L’inquiétude est sur quelques visages. D’autant plus que des informations confirmées font état de barrages filtrants dont celui des bananiers, avec l’arrestation de bon nombre de manifestants en provenance de Béjaïa et de Tizi. A quatorze heures arrivent « Ouled bab El Oued » au pas de course. Le dispositif de sécurité se resserre puis leur cède le passage. Il n’y a pas de heurts. Juste une colère immense de citoyens face à des policiers qu’ils considèrent comme leurs enfants, leurs frères. « Vous protégez le gang des voleurs ! » leur lancera un vieux. « Soyez dignes d’être Algériens » assènera une dame. Et la foule de scander en chœur : Peuple, Armée et Police tous des frères, mais Gaïd Salah nous a trahi». La place Khemisti enfle et déborde progressivement aux alentours. Puis, arrivent les renforts d’Hussein-Dey, Bachdjarah, Bourouba, El Harrach. Arrivés au croisement Tafourah, ils invitent les manifestants coincés à la Grande Poste à les rejoindre.

Une marée humaine se dirige vers la Place des Martyrs
Les manifestants s’engouffrent à contre-sens dans la rue Asselah Hocine. Une marée humaine se dirige vers la Place des Martyrs, arborant mille et un drapeaux et hurlant sa détermination.
Boulevard Che Guevara, la foule avance d’un pas décidé, malgré le jeûne et la soif. Les équipes de secours bénévoles sont aux aguets. Les manifestants s’aspergent d’eau, même si le ciel s’est assombri, devenant plus clément. Dans la foule, une frêle silhouette se démarque : Louisa Aït Hamadouche a troqué son statut de politologue, fine observatrice de la chose politique, contre celui de manifestante hirakiste. Elle scande à gorge déployée « Djoumhouria machi caserna » (République et non une caserne) avant d’entamer l’hymne national Quassaman.
Les manifestants arrivent place des Martyrs, heureux de leur nouvelle destination. Scandant, chantant, hurlant leur haine du système et leur amour d’une Algérie nouvelle.
La place des Martyrs, serait-ce là le nouveau symbole du Hirak à Alger ? Un superbe pied de nez aux autorités qui ont cru à la confiscation des places fortes à l’instar du tunnel des facultés, appelé dès le début « Ghar Hirak » (grotte du Hirak) en référence à la célèbre grotte hira, et les marches de la Grande poste. Peut-être assisterions-nous, dans quelque temps, sous prétexte de préservation des vestiges archéologiques sous la place des Martyrs, à la fermeture de cet espace…