Le Festival Lumière de Lyon est une manifestation originale et unique en son genre, organisée dans la deuxième métropole de France par l’Institut Lumière, qui met en valeur le patrimoine cinématographique mondial avec la réédition en copie neuve des grands classiques. La fidélité d’un public très nombreux témoigne d’un vrai engouement pour cette programmation qui revisite l’histoire du cinéma.

Par Dominique Lorraine
Cette 13e édition lyonnaise s’est terminée en beauté, dimanche 17 octobre, avec la remise du Prix Lumière à la Néo-Zélandaise Jane Campion, première réalisatrice à recevoir donc ce prix et première femme récompensée d’une Palme d’or pour «la Leçon de piano», en 1993. «Le cinéma m’a donné ma vie et je suis surprise qu’il ait tant marqué les femmes. Venir à Lyon, où a été inventé le cinéma, c’est comme venir à Bethléem. Merci Lyon, merci pour votre accueil : vous aimez le cinéma comme moi je l’aime», a-t-elle déclaré très émue. Et comme pour lui faire écho, la cinéaste italienne Alice Rohrwacher, de lui confier publiquement : «J’ai grandi dans un monde où le féminin était synonyme de délicat et fragile. Toi tu es la démonstration qu’on peut être fragile et forte, délicate et sauvage. Merci pour nous. Je n’ai qu’un mot, Maestra» !
De «Un Ange à ma table» (Grand Prix du jury à la Mostra de Venise) à «Bright Star», son cinéma est empathique : «Les gens dont la société a honte et qu’elle met de côté sont les seuls que j’aime, qui m’intéressent et que je respecte. La société est un rouleau compresseur effrayant», a-t-elle précisé.
Ce prix, qui souligne une contribution exceptionnelle à l’histoire du cinéma, a été attribué lors de précédentes éditions entre autres à Francis Ford Coppola, Wong Kar-wai, Jane Fonda, Milos Forman, Catherine Deneuve.
La rétrospective «L’Amérique de Sidney Pollack» côtoyait celle de «Gilles Grangier – du cinéma populaire» et «Une Nuit Jurassic Park». Ce fut aussi l’occasion de rendre hommage au compositeur Philippe Sarde, dont la musique a accompagné les plus grands films comme «Les Choses de la vie», de Claude Sautet, ou «L’Horloger de Saint-Paul» et «Coup de torchon», de Bertrand Tavernier. Plus de deux-cents films mis en musique, du «Guignolo» de Georges Lautner, à la «Grande Bouffe» de Marco Ferreri : «Changer d’univers, inlassablement, permet de ne pas se laisser enfermer dans un style, dans une cage. Le poison, c’est de faire toujours la même chose», estime le musicien qui a toujours refusé de céder à la mode du moment.
Dans la section «Histoire permanente des femmes cinéastes», une rétrospective de la Japonaise Kinuyo Tanaka, avec six longs-métrages qu’elle a tournés entre 1953 et 1962, première réalisatrice à s’imposer au sein d’une industrie nippone alors exclusivement masculine. Avant de passer derrière la caméra, elle fut une actrice diaphane dans les films de Mizogushi comme «Contes de la lune vague après la pluie» et «La Vie d’O’Hara femme galante». En 1958, Keisuke Kinoshita lui offre l’un de ses plus beaux rôles dans «La Ballade de Narayama».
Au total, plus de deux-cent-cinquante films à son actif. Contre l’avis de Mizoguichi qu’elle avait épousé, elle devient réalisatrice elle-même, la première femme japonaise à pratiquer cette profession. Ses films, six au total, parmi lesquels «La Nuit des femmes» sont d’une splendeur peu commune.
Enfin, un vibrant hommage a été rendu à Bertrand Tavernier, cinéaste lyonnais qui fut depuis sa création président de l’Institut Lumière, et a tiré sa révérence en mars dernier. Ce fut un beau moment de partage avec des témoignages de comédiens et d’intermèdes musicaux tirés de ses films. Magnifique Jeanne Cherhal reprenant la chanson «La Commune est en lutte» du «Juge et l’assassin». Plus de trois mille spectateurs étaient présents pour saluer ce cinéaste qui avait la «caméra à la place du cœur».
Le réalisateur a commencé à écrire ses mémoires. Trois comédiens, Samuel Le Bihan, Raphaël Personnaz et Jacques Gamblinen ont lu la préface : «On ne se réchauffe pas à la douleur des autres», listant tous les artistes amis ou proches qui avaient disparus et citant Frédéric Dard : «Les morts, si nous avions su que nous les aimons autant, nous les aurions aimés davantage.»
Le maître de cérémonie, Thierry Frémaux, directeur de l’Institut Lumière et du Festival, son ami «depuis toujours et pour toujours», déclara non sans humour : «Il y a eu les obsèques de Victor Hugo à Paris, il y aura désormais la célébration de Bertrand Tavernier à Lyon». L’auteur de «La Vie et rien d’autre», grand cinéphile devant l’éternel, il est l’auteur d’une bible sur le cinéma américain «50 ans de cinéma américain» et d’un documentaire de 3h15 «Voyage à travers le cinéma français», infatigable passeur d’images, méritait bien cette soirée émouvante. Rappelons que dans son documentaire «La guerre sans nom», il avait abordé sans fard les traumatismes de la Guerre d’Algérie du côté de ceux qui firent leurs classes dans les djebels algériens. «Formidable», disait toujours Tavernier quand il s’extasiait devant un film. Ce 13e Festival Lumière, fidèle à son image, a été formidable ! <