« De nos frères blessés » est une pièce qui revient sur le cas Fernand Iveton, militant anticolonialiste français, exécuté en février 1957 à Alger, mais dont l’affaire reste encore inconnue en France.

Sorti en 2016, le roman du Français Joseph Andras « De nos frères blessés », édité à Alger par Barzakh, connaît plusieurs vies. Il sera bientôt traduit sur grand écran avec le long-métrage d’Hélier Cisterne. Et il est déjà adapté aux planches avec la pièce qui porte le même titre par Fabrice Henry. La pièce a été présentée lundi 17 février 2020 au théâtre Abdelmalek-Bouguermouh de Béjaïa, à la faveur du 10e Festival international du théâtre de Béjaïa. La question qui se pose pour ce genre de travaux est toujours comment adapter un roman sur scène ? Fabrice Henry a d’emblée choisi d’impliquer le public au spectacle en brisant le quatrième mur. Thomas Resendes, acteur, salue les présents avant le début de la pièce. En fait, il s’agit d’un début non conventionnel. Tous les acteurs, qui ne jouent pas de rôle,  mais racontent de longs passages du roman, sont dans la salle. Ils se relaient avant de monter et de remonter sur scène pour s’installer sur des chaises posées sur une scène nue. Ils narrent, appuyés parfois par une lumière crue, le tragique sort de Fernand Iveton, ouvrier communiste français, exécuté le 11 février 1957, après avoir été condamné à mort dans un procès expéditif au tribunal militaire d’Alger le 24 novembre 1956.
Militant pour l’indépendance de l’Algérie, Fernand Iveton a posé une bombe dans un placard dans une usine à gaz au Hamma à Alger, en novembre 1956. Une bombe qui n’a pas explosé. Fernand Iveton a veillé à ce que l’engin explosif, confectionné par Taleb Abderrahmane et remis par Jacqueline Guerroudj, ne soit pas mis là où les autres ouvriers travaillent pour ne pas faire de victimes et a exigé que l’heure de l’explosion soit retardée au soir. Le but de l’opération du FLN était de provoquer une panne d’électricité à Alger. Iveton est dénoncé par le contremaître Oriol qui l’a vu quitter l’usine sans le sac de plage qu’il avait dans les mains lorsqu’il est entré.
Exécution dans la froideur du matin
Le roman de Joseph Andras relate l’arrestation, l’interrogatoire, la détention et le procès de Fernand Iveton et revient sur sa rencontre avec la Polonaise Hélène, son épouse, et sur son engagement politique anticolonialiste. Fernand Iveton était peiné par les exactions des soldats français contre les civils, le lynchage à mort des passants à Alger après les attentats du FLN, l’humiliation des villageois obligés de se mettre à genoux pour saluer le drapeau français… Des passages entiers sont racontés dans la pièce par quatre comédiens, dont François Copin et Clementine Haro. La torture subie pendant trois jours par Fernand Iveton, dont le corps a été brûlé à l’électricité au commissariat central d’Alger, est racontée par les comédiens suscitant beaucoup d’émotion dans la salle. Autant que le moment d’exécution dans la froideur du matin à la prison Serkadj (Barberousse) d’Alger. François Mitterrand, alors ministre de la Justice, et René Coty, Président, ont refusé de le grâcier le 10 janvier 1957. « Je vais mourir, mais l’Algérie sera indépendante », a crié Fernand Iveton avant qu’il ne soit exécuté par le sinistre Fernand Meyssonnier.

« François Mitterrand ne voulait pas entendre parler d’Iveton »
Avec une scénographie simple, Fabrice Henry a réussi à dévoiler tout le drame de Fernand Iveton en s’appuyant sur la vidéo et la musique qui ont complété le récit narratif des comédiens. Le public est sollicité pour lire deux lettres de prison envoyées à Hélène par Fernand. Des spectateurs montent sur scène pour élaborer un tableau final bien dessiné par le metteur en scène. La pièce « De nos frères blessés » s’interroge sur le sens de la justice. Fernand Iveton, seul Européen exécuté durant la guerre de libération nationale par le régime colonial, est mort pour l’exemple, faire « taire » l’opinion publique française, en colère après les attaques à l’explosif du FLN en pleine ville pour desserrer l’étau sur les maquis. Au final, Fernand Iveton est mort sans tuer personne. « La lecture du roman m’a fait découvrir que des Français étaient du côté de l’indépendance de l’Algérie. En lisant le livre, j’ai constaté que je connais très mal la guerre d’Algérie et qu’en France on n’en parle presque jamais. J’ai proposé le texte à l’équipe. Nous avions envie de plonger dans cette écriture pour en apprendre plus sur l’Algérie, mais aussi sur nous en tant que Français d’aujourd’hui. Il y a énormément de liens entre la France et l’Algérie, beaucoup de Français qui sont d’origine algérienne. S’intéresser à notre histoire, c’est aussi s’intéresser à notre présent et construire notre avenir », a déclaré Fabrice Henry, lors du débat qui a suivi la présentation du spectacle. Selon lui, Fernand Iveton n’est pas connu en France à ce jour. « Quand  j’ai lu le roman, je pensais qu’il s’agissait d’une fiction. François Mitterrand, qui a aboli la peine de mort en 1981, avait refusé la grâce à Fernand Iveton, comme il l’avait refusé à une centaine d’Algériens. Il ne voulait pas entendre parler de Fernand Iveton. Il a mis tout cela sous scellés. Notre génération est la première à recommencer à s’intéresser à la guerre d’Algérie. Cela revient dans la société française en ce moment », a ajouté Fabrice Henry, soulignant que la pièce a été bien accueillie en France.n