« Et si je les tuais tous madame » est l’étonnant titre du texte écrit par le Burkinabé Aristide Tarnagda, qui est sociologue de formation, et interprété sur scène par le Sénégalais Pape Meissa Gueye. Ce monodrame percutant a été présenté, mardi 18 février, au Théâtre régional Abdelmalek Bouguermouh, à la faveur du 10e Festival international du théâtre de Béjaïa.

Quelque part dans une ville européenne, Lamine, migrant africain, sans emploi et sans perspectives, interpelle une femme au volant de sa voiture alors qu’elle s’arrête à un feu rouge. Avant le passage au feu vert, Lamine s’adresse à « madame » et lui raconte sa vie, ses souvenirs douloureux, l’abandon de son père, les rêves brisés, les désillusions, son ami d’enfance Robert, mort de paludisme parce qu’il n’avait pas les moyens de se soigner… « On leur parle de paludisme, et ils nous parlent de croissance, de développement et d’élections », se plaint-il. « Cela fait des semaines que je fais le pied de grue ici, à cette même place, devant ce même feu, pour juste demander une avis, un conseil, juste savoir ce que vous ferez si vous étiez à ma place, mais personne ne m’a prêté une de ses milliards de secondes, personne ! Que les gens sont dingues, dès que tu les approches, ils pensent que tu es là pour du fric ! Vous avez l’argent madame, moi, je n’ai rien, pas d’argent, pas de travail, pas de maison», se lamente Lamine. Il évoque son épouse restée en Afrique. Une voix lui répond : « Qu’est-ce que je lui dis : où est mon papa? Je veux embrasser mon papa? Je veux rire avec mon papa. Je veux que mon papa m’emmène à l’école» ». Le monodrame est un réquisitoire contre les pères africains qui ont failli.

« Qui est le père de la crise? »
Lamine évoque « le capital » qui a fait des ravages en Afrique, cite des marques connues, parle du pillage des richesses du continent… On comprend vite que le texte de Aristide Tarnagda est engagé, ressemble à un pamphlet contre la situation actuelle de l’Afrique. « Qui est le père de la crise? Le capital. Le capital qui nous voit comme capital, et pas comme des êtres attendus, des espoirs attendus… », insiste Lamine. C’est aussi un texte sur l’attente et sur le départ. « Que personne ne m’attende. Je m’en vais quelque part où on n’attend rien de moi et je n’attends rien de personne. Désolé maman, tu peux partir, mais je ne reviendrai pas. Pourquoi, on m’attend. Qu’attend-on de moi. Attendre, c’est espérer », lance Lamine. Pape Meissa Gueye dit aimer « les textes engagés ». « Ce texte évoque les problème de l’Afrique, de la solitude, de la migration. Il nous reste beaucoup de choses à faire dans notre chère Afrique. Nous sommes souvent victimes de nos dirigeants. A la télévision nationale, chaque soir, les activités du président sont mises en exergue. On ne montre jamais ce qui intéresse la population, on n’évoque jamais les véritables problèmes des gens. Mais, on voit dans plusieurs pays d’Afrique que le peuple est en train de s’affirmer et la société civile en train de se réveiller. Cela nous faisait défaut en Afrique », souligne, après le spectacle, Pape Meissa Gueye, qui est également metteur en scène et coordonnateur du Syndicat national des travailleurs de la culture au Sénégal. Il est grand adepte du théâtre de la rue. « Et si je les tuais tous madame » est en fait une suite d’un autre texte « Les larmes du ciel d’août » d’Aristide Tarnagda, écrit en 2007, et qui évoque l’histoire d’une femme pauvre qui refuse de monter dans la voiture d’une femme riche. La femme démunie dit qu’elle attend le retour de son mari.