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jeudi, 19 janvier 2017 06:00

chronique des 2 Reves : Jean El-Mouhouv Amrouche ou l’Eternel Jugurtha

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Jean Amrouche est un prince du verbe, écrit Mohammed Harbi dans sa préface à« Jean El-Mouhoub Amrouche : déchiré et comblé » de Réjane Le Bau.  Jean El Mouhouv Amrouche occupe une place singulière dans la poésie algérienne d’expression française.

Premier poète de langue française qu’a connu l’Algérie, son œuvre contenue dans deux recueils, Cendres (1934) et Etoile secrète (1937), s’est développée avant la génération de 1945. Sa double filiation a été à la fois une source d’inspiration et de déchirement - qui l’apparente partiellement avec Albert Camus, mais dont les engagements seront aux antipodes. Jean Amrouche s’engagea sans réserve dans le combat pour l’émancipation et l’indépendance de l’Algérie.
Son attachement à sa patrie algérienne, il l’inscrivit très loin dans le passé, en s’interrogeant et en faisant revivre une des figures fondatrices, Jugurtha. Ce dernier « prend toujours le visage d’autrui mimant à la perfection son visage et ses gestes, mais tout à coup les masques les mieux ajustés tombent et nous voici affrontés au masque premier, le visage de Jugurtha, inquiet, aigu, désemparé ». En faisant revivre l’épopée d’un résistant à la domination romaine, il s’employa à déchiffrer le message de l’Eternel Jugurtha dont l’un des traits de caractère est la « passion pour l’indépendance qui s’allie à un très vif sentiment de la dignité personnelle ». L’œuvre de Jean Amrouche s’est s’articulée autour d’une double quête spirituelle et identitaire, dont la finalité est le « langage primordial ». Entre deux chemins, l’un vers Dieu, l’autre vers l’histoire, le poète avouaitsa perplexité et ses tourments : « Ah ! Dites-moi l’origine/Des paroles qui chantent en moi ! »
Il pressentait qu’« au-delà du verbe humain » il existe « un langage primordial ». Dans sa double quête des racines et du divin, Jean Amrouche ne reste pas pourtant à l’écart du monde. Son Ebauche d’un chant de guerre en témoigne clairement. « A l’homme le plus pauvre, à celui qui va demi-nu sous le soleil dans le vent la pluie ou la neige. A celui qui, depuis sa naissance, n’a jamais eu le ventre plein. On ne peut cependant ôter ni son nom ni la chanson de sa langue natale. »
Il se savait n’être que l’instrument de cette parole « étrangère » qu’il déchiffrait pour ses frères de destin. Il s’agissait dès lors d’« habiter » un « nom » pour « ne plus errer en exil/dans le présent sans mémoire et sans avenir ». De la méditation individuelle, il s’éleva vers une parole commune en prise sur un drame immédiat sans pour autant renoncer à sa quête de l’universel. Aimé Césaire a dit à son propos que sa grandeur pathétique avait été de « n’avoir sacrifié ni l’amont ni l’aval ni son pays, ni l’homme universel, ni les mânes, ni Prométhée... ».

Pont de communication entre deux communautés
Produit d’une double culture, il est aussi le lieu d’une « dramatique dualité », selon l’écrivain Armand Guibert. « C’est, sans doute, dans cette reconnaissance d’une blessure inaugurale dans l’Esprit de l’Enfance, telle que l’a formulée Jean Amrouche dans son recueil de poèmes Etoile secrète que la littérature algérienne a pris son élan », dira Beïda Chikhi. Pour faire face à ce déchirement, il s’est voulu être un pont de communication entre les deux communautés en conflit. Pour preuve, son engagement inlassable en faveur de négociations pour la paix en Algérie. Tout en affirmant : « Je me suis toujours senti Algérien. »Jean Amrouche avouait : « La France est l’esprit de mon âme, l’Algérie est l’âme de mon esprit. » Rappelons avec Réjane Le Bauque,Jean Amrouchemanifestaun «précoce souci intellectuel quant aux rapports entre l’Occident et le Maghreb. Cela se manifeste clairement, dès 1938, dans ses causeries à Radio-Tunis où il analyse les causes réciproques des relations décevantes entre ces deux blocs, où il prononce pour la première fois le nom de Jugurtha, où il confie ses rêves pour qu’apparaisse « l’aube d’une civilisation planétaire où seraient harmonieusement fondues toutes les valeurs que l’homme a peu à peu tirées de la nuit ». Il ne manqua pas de s’engager contre le fascisme et le nazisme en rejoignant la France libre du général de Gaulle qui avait installé, après le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord, son Gouvernement provisoire à Alger, alors deuxième ville de l’Empire français… Ainsi « dès son arrivée à Alger, en 1943 », Jean Amrouche « rédigea pour les généraux De Gaulle et Catroux une note sur la politique de la France en Afrique du Nord. Le vendredi 10 décembre, il fut reçu à déjeuner et questionné par De Gaulle.Edgar Faure écrit dans ses Mémoires que Jean Amrouche est un de ceux qui ont largement inspiré le Discours de De Gaulle, place de la Brèche à Constantine, le 12 décembre 1943. Amrouche fera un compte-rendu très positif de ce discours à Radio Alger et tout autant du Discours de Brazzaville, en janvier 1944. À partir de ce moment, l’allégeanced’Amrouche à De Gaulle, et sa confiance en lui pour faire évoluer la condition coloniale dans le sens de la justice est totale ». A Alger, il est nommé à l’Office de Radio France où il intervient politiquement sur l’actualité, participe à une émission littéraire, puis dès octobre 1944, à Paris, il est nommé rédacteur en chef adjoint au Journal parlé, et collabore à des émissions d’actualité. En 1948, il lance une émission littéraire hebdomadaire « Des idées et des hommes » où il interroge des auteurs, commente des textes, et qui connut un grand succès. L’émission fut supprimée en 1959 par le Premier ministre Michel Debré pour des raisons politiques…
Une note en bas de page dans Jean El-Mouhouv Amrouche, déchiré et comblé, de Réjane Le Bau (éd. du Tell, Blida, 2009), attire fortement l’attention. C’est un rappel capitalqui nous met sur les traces de cet illustre «compatriote » de Jean Amrouche, Albert Camus, juste au lendemain de la Libération de la France, au moment où il présidait aux destinées du quotidien Combat, né dans la clandestinité de la Résistance, et bien longtemps avant sa consécration par le Prix Nobel en 1957.Nous sommes au lendemain des massacres du 8 mai 1945. En Algérie. Jean Amrouche avait entrepris en six semaines, en 1945, un périple de Tunis à Alger en se rendant à Sétif, Constantine et Tizi Ouzou.

8 mai 1945, un «ébranlement terrible»
D’après ses proches, ces événements furent pour lui un « ébranlement terrible » et entraînèrent une évolution définitive de sa pensée politique. Il en revint avec un reportage au titre significatif : Les Algériens veulent-ils ou ne veulent-ils pas rester Français ? Ce texte de dix pages dactylographiées, dont les trois quarts analysent, nous précisait Réjane Le Bau, « les raisons profondes et lointaines des émeutes, auxquelles d’ailleurs, aussi bien la population que les autorités s’attendaient. Amrouche remonte loin dans le temps puisqu’il rappelle le Projet Blum-Violette échoué et datant d’avant-guerre. Mais il insiste surtout sur les promesses récentes encore une fois non-tenues : les Ordonnances de mars et d’avril 1944 n’ont pas été appliquées, alors qu’elles allaient dans le sens de la justice et de la dignité, malgré ce qu’il nomme « le discours décisif » de De Gaulle à Constantine. Ces émeutes de la faim de l’hiver passé qu’il décrit avec précision et horreur, ne sont en premier lieu ni révoltes économiques, ni le fait de partis politiques, ni d’agents de l’étranger : elles sont, selon lui, d’abord, d’ordre moral, dues au sentiment d’injustice. Une fois encore le Gouvernement de Paris avait reculé devant les colons algériens. Il souligne qu’on ne peut garder une conquête contre la volonté d’une population dont il a mesuré l’évolution des mentalités. Il pose alors clairement la question : « Les Algériens veulent-ils ou ne veulent-ils pas rester Français ? ».
Or, ce reportage lui fut refusé par le journal Combat, qui était pourtant dirigé par « l’Algérien » Albert Camus. Camus avait quitté l’Algérie depuis 1942. Il y passa trois semaines du 18 avril au 7 mai 1945 et rentra à Paris le 8 mai. En apprenant les événements du Constantinois, il écrivit dans Combat, dont il était rédacteur en chef et éditorialiste, une série d’articles. Il y décrivit longuement la misère et l’injustice qui sont le lot de la population indigène, comme il l’avait fait en 1939 dans Alger républicain. Il y mettait en garde les Français d’Algérie contre la haine qu’ils soulèveraient s’ils ne rétablissent pas la justice en faisant des musulmans leurs égaux. Il signalait aussi le changement de mentalité qu’il avait observé chez les « indigènes ». « Ils sont majoritairement contre l’assimilation », écrit-il. Après ces constats, la conclusion de Camus est surprenante, elle manque de réalisme politique puisqu’il continue de penser que la France peut encore « reconquérir » l’Algérie. Il ne sort pas du postulat colonialiste. Quant à l’article proposé par Amrouche qui serait venu après ceux de Camus, plusieurs raisons expliquent son refus : a) la conclusion de Camus est opposée à la sienne, b) il met gravement et sévèrement en cause les Français d’Algérie, et sans doute aussi, c) le peu d’intérêt de l’opinion française sur ce sujet algérien. Ce refus montre bien la difficulté d’un colonisé à s’exprimer dans la grande presse alors même qu’il est parmi les plus compétents sur le sujet ».
Aujourd’hui, en Algérie, après un purgatoire politique - qui donne à penser, dans une certaine mesure, à celui de Mouloud Feraoun à une époque, Jean Amrouche est considéré comme l’un des pères fondateurs de la littérature algérienne de langue française, et plus largement des lettres maghrébines et une source d’inspiration de la quête identitaire.

Dernière modification le mercredi, 18 janvier 2017 23:25

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