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jeudi, 06 décembre 2018 06:00

Master-Class du réalisateur belge Thierry Michel au 9e Fica : L’éthique et l’esthétique du documentaire au service des sans-voix

Écrit par Sihem Bounabi
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La transmission d’une éthique et d’une esthétique était au cœur du Master Class animé, mardi dernier, par le réalisateur belge engagé Thierry Michel, au profit notamment d’étudiants en audiovisuel, où il a œuvré à interpeller l’esprit des présents en posant différentes problématiques, à l’instar de savoir pourquoi on fait un film ? Quelles convictions nous amènent à avoir l’énergie de faire des films ? Et quelle forme esthétique épouser pour le faire ? C’est-à-dire quelle forme d’écriture, de dramaturgie et de poétisation vont être les ingrédients pour faire un documentaire cinématographique ?


Le 9e Festival international du cinéma d’Alger dédié au film engagé (Fica) a organisé, mardi passé à la salle Frantz-Fanon de l’office Ryadh El Feth, un Master-Class animé par le réalisateur belge Thierry Michel, qui a déjà remporté, précédemment au Fica, le Prix du public pour son documentaire «L’homme qui répare les femmes» et participe, cette année, à la compétition avec son dernier documentaire «Les enfants du hasard».
Lors de cette rencontre avec des étudiants, des professionnels du cinéma et des cinéphiles, le réalisateur belge souligne : «Pour faire un documentaire, je pense qu’il faut parfois avoir une pulsion de journaliste. C’est-à-dire être un porte-parole des négociations, traquer le mensonge, traquer les violences et les impostures du pouvoir arbitraire. Ceci est une force en plus du cinéaste qui va aller vers l’esthétique du récit et l’écriture cinématographique.»

Pulsion du journaliste et construction du récit
Il explique, ainsi, que le récit est avant toute chose un décor, des personnages et savoir écrire une situation selon les règles qui n’ont pas changé depuis Aristote. En l’occurrence, savoir développer une situation, montrer tous les conflits et rebondissements à gérer et évidement une conclusion. Thierry Michel précise à ce sujet que l’«on est dans la fiction, mais la fiction du réel. Chacun de nous est porteur d’une fiction, simplement, c’est le cinéaste qui va la structurer et lui donner sa force cinématographique à travers sa propre vision du monde». Ajoutant que ce qui est aussi nécessaire c’est d’«avoir un besoin, une volonté d’un message à transmettre, de savoir ce que l’on veut dire. Et comment on veut le dire. Si on n’a pas de message à transmettre je pense qu’il faut s’abstenir».
Lucide sur le métier de réalisateur de documentaire qu’il pratique depuis plus de trente ans sur des sujets aussi divers que les enfants de la rue au Brésil, la révolte des militants étudiants iraniens contre la dictature religieuse, ainsi que plusieurs documentaires sur le Congo qui lui ont valu plusieurs arrestations, expulsions et même un procès en Belgique, Thierry Michel insiste auprès de son auditoire sur le fait qu’un documentaire est avant tout du travail et de la persévérance. En soulignant que «le documentaire est un sport de combat de haut niveau et de longue haleine, il y aura tout le temps des obstacles, des censures, des menaces. Ce qui va vous donner l’énergie de continuer, c’est d’avoir cette capacité de résister et être bien ancré dans ses positions». L’autre point soulevé par l’animateur du Master-Class, c’est de savoir à qui le film veut-il s’adresser ? En ajoutant que «personnellement, je fais un film pour le grand public. Je me pose toujours comme question comment ce film va être perçu par le public ? Car c’est invraisemblable comment la lecture d’un film peut être différente d’un pays à un autre». Il mettra également en exergue le pouvoir fédérateur d’un documentaire des différents publics à travers le monde. Ceci en citant l’exemple de son expérience avec son documentaire «L’homme qui répare les femmes», qu’il a présenté dans trente pays et qui est, actuellement, sous-titré en 28 langues. «L’homme qui répare les femmes» a remporté dix-sept prix, dans des festivals cinématographiques à travers le monde, dont le Prix du public, en Algérie, à Mexico, à Montréal et au Brésil. A ce sujet, Thierry Michel affirme que «le Prix du public est pour moi le plus précieux. Parce que c’est au public que je m’adresse avant même les jurys». Le poignant documentaire relate le combat du Dr Denis Mukwege pour soigner et aider les femmes et des fillettes, dont la majorité a moins de 5 ans, victimes d’atroces sévices sexuels dans un Congo où le viol est utilisé comme une arme de guerre. Il aide aussi ces femmes et fillettes à se reconstruire tout en se battant contre l’impunité des bourreaux. A peine trois ans après sa sortie, le documentaire aujourd’hui a encore plus d’échos pour porter la parole de ce combat, d’autant plus que le Dr Mukege a reçu cette année le prix Nobel de la paix.

La responsabilité fondamentale de l’éthique intellectuelle
Abordant la question de l’éthique du réalisateur du documentaire, l’intervenant citera à ce propos l’intellectuel Edouard Saïd, qui exprime notamment «ce besoin intérieur d’aller au-delà de l’écran de l’expérience immédiate et marque l’existence des intellectuels dans toutes les sociétés» Ainsi, il mettra en exergue que le cœur du sujet est cette responsabilité de l’intellectuel qui doit s’affranchir des idées toutes faites, des stéréotypes, mais également de toutes les affirmations complaisantes pour le pouvoir de toutes les idées conventionnelles et de toutes les certitudes faciles. «On doit s’affranchir également de toute l’orthodoxie de partis et de dogmes. Et je pense que nécessairement l’intellectuel a une notion de résistance, c’est-à-dire de dénonciations de l’oppression et de refuser le silence prudent», martèle-t-il. C’est de ses principes que Thierry Michel, devant un auditoire captivé, revendique sa position de journaliste, car les journalistes payent le prix lourd de leur engagement de pouvoir dire la vérité. Il mettra également en garde les étudiants contre les tentatives du pouvoir d’enrôler les intellectuels, «de les mettre à leur service de manière parfois généreuse et c’est là, où il va falloir résister pour incarner et exprimer une vision du monde», souligne-t-il.

Transmission du flambeau de maître
à élèves
A cause d’un problème technique, ou du hasard qui fait parfois bien les choses, faute de pouvoir montrer les extraits de différents documentaires préparés pour argumenter ses propos, Thierry Michel présentera un documentaire intitulé «L’homme de sable» dédié à son parcours et réalisé par l’un de ses anciens élèves, José Luis Penafuerte, devenu réalisateur à la renommée internationale maintes fois primé, notamment pour son documentaire «Moelback, génération radicale».
Dans «L’homme de Sable», on voit comment Thierry Michel a, lui aussi, été inspiré par son propre maître en la matière, en l’occurrence le cinéaste Paul Mayer. «Une personnalité forte qui a un passé lourd». En effet, par un autre hasard de la vie, jeune étudiant, Thierry Henry va rencontrer le grand cinéaste et deviendra son assistant pendant quelques années. Il faut savoir que Paul Meyer a été jeune engagé dans les Brigades rouges lors de la guerre civile en Espagne, qu’il a été interné dans un camp de concentration, qu’il a été dans la résistance et a créé un théâtre prolétarien à la Libération avant d’être dans le cinéma. Dès lors, «il y a toute cette expérience humaine de ce personnage qui va devenir un maître et qui me transmettra son éthique, son esthétique et son regard sur le monde».
A propos de l’esthétisme, Thierry Michel explique dans le documentaire qui lui est consacré, en répondant sur le choix qu’il fait souvent de faire ses propres cadrages. «La mise en scène passe par le cadre et on n’a pas le temps dans le documentaire de toujours expliquer au cameraman exactement ce qu’on veut», précise-t-il ces propos, en ajoutant que «cadrer, c’est enfermer, c’est définir comment s’inscrit le personnage dans l’espace. Et puis, il y a un lien quand on cadre quelqu’un dans un film. Ce lien est presque sensuel et physique, comme une relation qui s’opère. Cela permet de faire un découpage immédiat. En somme, la mise en scène, c’est un peu enfermer les personnages et leur extirper parfois ce qu’il y a de plus existentiel et de plus intime».

Stratégies pour mettre
à nu l’oppression
La responsabilité intellectuelle chez un réalisateur de documentaires, abordée au début du Master-Class, est également soutenue dans le film dédié à Thierry Michel dans lesquelles il souligne sur grand écran : «Je pense que c’est une responsabilité que l’on doit avoir comme intellectuel de mettre à nu, de déchiffrer et de décoder tous les subterfuges de l’oppression et des pouvoirs totalitaires qui sont également la cible idéale pour nos caméras, si on a le pouvoir de le faire. Pour cela, à chaque fois, il faut adopter une stratégie, car filmer le pouvoir demande d’être un stratège, c’est-à-dire avoir un peu de ruse». Un autre conseil, sur cette stratégie à adopter qui reviendra lors des débats qui suivront la projection, est que pour faire un documentaire, il est aussi important de ne pas dévoiler d’emblée son sujet. Il cite à ce sujet, Mao Tsé-toung, qui dit : «Pour attaquer à l’Est, il faut dire que l’on attaque à l’Ouest», ainsi «il ne faut pas toujours dévoiler ces batteries au départ parce qu’il faut être comme le vers qui entre dans le fruit. Ceci, afin d’arriver à observer et mettre à nu ce pouvoir omnipotent», estime le réalisateur spécialisé dans les documentaires engagés.
Dans «L’homme de sable», il est également mis en exergue, à travers des extraits, les nombreux documentaires de Thierry Henry, dédiés au Congo, ancienne colonie belge, pays africain étranglé à son indépendance par trente ans de règne du dictateur Mobuto, ensuite de Kabila, et, aujourd’hui, qui continue à subir les pires maux. En 2011, pour son documentaire «L’affaire Chabeya, un crime d’Etat ?» Thierry Michel revient sur l’assassinat de Floribert Chabeya, un militant des droits de l’homme reconnu et estimé mondialement, pour son ONG «la voix des sans-voix». Chabaya, représentait un symbole de résistance à tous les régimes qui se sont succédé au Congo et dont il n’a cessé de dénoncer les atteintes de droit et de liberté à la personne humaine. En juin 2010, il est retrouvé assassiné à 30 km de Kinsacha, alors qu’il se rendait à une convocation de la police. Thierry Michel explique à José Luis Penefuerte que «je n’ai eu que des ennuis depuis que j’ai commencé ce film et je sens un isolement politique, même en Europe, et même en Belgique, ainsi que de nombreuses pressions».

La complétude sereine
de l’«Homme de sable»
Malgré toutes les entraves, les arrestations, les expulsions, les procès, les cachots sordides, Thierry Michel poursuivra son combat pour offrir d’autres images que celles des discours officiels, afin de construire une mémoire de ces «sans-voix» à travers le monde. Ceci, tel un écho à l’un des intervenants dans le film qui souligne qu’«aujourd’hui, je pense que dans le monde entier, on est en train de reculer dans le domaine de la liberté d’expression. Mais si on ne parle pas, on donne une légitimée à la répression».
Au final, à propos du choix du titre «L’homme de sable», qui pourrait paraître contradictoire avec le vécu de Thierry Michel, qui a réalisé un documentaire sur le fleuve Congo, qui habite au bord d’un fleuve et dont même la boîte de production est au bord d’un fleuve tel qu’il le confie avec espièglerie au public présent à ce Master-Class organisé par le 9e Fica. On découvre à la fin du documentaire, qu’en fait, c’est la réponse qu’il avait donnée sur la question sur une photo où il dit, dans l’atmosphère d’une chambre noire, où il continue à développer ces photos à l’ancienne, que «quand l’homme devient homme de terre, en forme de sable, donc il trouve l’apaisement et la sérénité dans son intégration, en l’occurrence au sable, à la mer et au soleil». Dès lors «cela renvoie à des archétypes que l’on porte tous, à des images fondatrices pour notre inconscient qui nous mène où l’on voit. Et voilà, ce film l’a mené vers cette sérénité et cette complétude».
Thierry Michel conclura sa réflexion, face à la caméra de Penafuerte, telle une mise en abîme que «chacun a fait son travail, la petite trace de son existence. Que cela soit par ses enfants, par ses œuvres, ou par ce qu’il a fait. C’est comme une goutte d’eau qui tombe sur l’océan qui, un tant soit peu, marque son temps. Ce sont les cycles des générations. Chacun est là pour passer, on n’est pas là pour rester. Et le tout ? Si on veut passer par cette grande porte, c’est de transmettre».

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