Pokemon Go app download for android. Get Prisma app for android and edit pics. prisam apk.

Bannière SAAFI 2018

lundi, 10 septembre 2018 06:00

Evoquant la souveraineté des commissions de visionnage : Mihoubi monte au créneau pour justifier les «réserves » sur les films «Ben M’hidi» et «Fragments de rêves»

Écrit par Sihem Bounabi
Évaluer cet élément
(0 Votes)

Face à la polémique, d’une ampleur internationale, qui continue d’enflammer les médias et les réseaux sociaux, à la suite de l’interdiction de diffusion du long métrage «Larbi Ben M’hidi», réalisé par Bachir Derais, et plus récemment du documentaire «Fragments de rêves», de Bahia Bencheikh El Fegoun, le ministre de la Culture Azzedine Mihoubi, est monté au créneau, samedi dernier, pour confirmer l’interdiction de projections et d’exploitation des deux œuvres cinématographiques mettant en exergue la souveraineté des commissions de visionnage. Evoquant des «réserves et observations» pour le premier et des raisons «purement professionnelles, et non une censure » pour le second.


En marge d’une cérémonie en hommage à Mahmoud Derouiche, au Palais de la culture à Alger, le ministre de la Culture Azzedine
Mihoubi a affirmé, dans une déclaration faite au journal électronique TSA, dans la soirée du 8 septembre dernier, que le film « Ben M’hidi» «ne sera pas projeté en Algérie tant que le réalisateur, Bachir Derrais ne se conforme pas aux observations émises par le Comité du Centre national d’études et de recherches sur le mouvement national qui relève du ministère des Moudjahidine ». Sur le même site, répondant à la question « s’agit-il d’un retour à la censure ? », Azzedine Mihoubi a répondu : « Non. Il n’y a pas de censure. Ces mesures existent partout dans le monde. Je peux vous donner des dizaines d’exemples dans les pays les plus démocratiques. Il y a toujours des réserves. C’est tout à fait ordinaire », a-t-il répondu. Toutefois, le ministre de la Culture tente de nuancer ces propos, en soulignant : «Nous allons, sans doute, veiller à trouver des solutions. Mais, il est difficile de projeter le film dans la version voulue par le réalisateur. Cette version n’est pas conforme au texte du scénario écrit par Mourad Bourboune, avec tout notre respect pour les efforts fournis pour réaliser le film. »

L’arsenal juridique pour justifier l’interdiction
Azzedine Mihoubi insiste sur le fait que l’interdiction de la diffusion et de l’exploitation du film sur Ben M’hidi relève purement « de considérations juridiques ». Il a, dans ce sillage, rejeté la proposition faite par Bachir Derrais de constituer une commission indépendante. En estimant que « tout ce qui se dit dans les plateaux de télévision ou dans les médias sur la proposition d’un autre comité n’a aucun rapport avec la législation qui codifie ce genre d’actions. Nous sommes tenus de nous conformer à la loi. » Il précise ainsi sur le site de TSA : «Nous respectons les noms proposés mais seul peut se prononcer le comité du Centre d’études et de recherches sur le mouvement national et la Révolution. Les membres du comité sont des spécialistes du domaine de l’Histoire. Ils ont émis des réserves en comparant entre ce qui a été filmé et ce qui est écrit dans le premier scénario.» Pour rappel, Djamel Eddine Miaâdi, directeur du Centre de recherche sur le mouvement national et la Révolution du 1er Novembre 1954 , avait souligné, mardi dernier, à l’APS que le réalisateur et coproducteur du film,
Bachir Derrais, avait reçu « des réserves et des observations » de la part d’une commission de visionnage, composée d’experts et d’historiens et qu’il « se doit de prendre en considération, en vertu de la loi sur le cinéma et du contrat liant les deux parties, avant de projeter le film ». Le même responsable avait souligné que les réserves émises par le Centre de recherche sur le mouvement national et la Révolution du 1er Novembre 1954 au sujet du film sur Larbi Ben M’hidi font partie d’une procédure réglementaire tout à fait ordinaire et en adéquation avec les lois régissant la production cinématographique, a indiqué mardi le Directeur du centre. En vertu de la loi 11-03 sur le cinéma, publiée en février 2011, « l’exploitation des films et des supports de communications est soumise à un visa », rappelant que le centre de recherche veille à la «véracité des productions vu l’interdiction par le même texte du financement et la production d’œuvres portant atteinte aux religions ou à la Révolution de novembre et ses symboles ». Coproducteur et réalisateur du film, Bachir Derrais avait réagi en diffusant la lettre de la commission sur les réseaux sociaux et les médias, déclenchant ainsi une véritable polémique. Il avait ainsi tiré la sonnette d’alarme sur l’interdiction de son film, en déclarant que le contenu du film rejeté par la commission « est une dangereuse forme de censure et une atteinte à la liberté de création cinématographique », estimant que son travail est resté « fidèle aux écrits de grandes figures historiques ». Par ailleurs, évoquant l’aspect financier du film, le nerf de la guerre, le ministre de la Culture a rappelé, sur le site du TSA, qu’une grosse subvention a été accordée sur la base du scénario initial. Il semble que le réalisateur a choisi une autre voie pour réaliser le film. On verra ce que cela va ressortir de la rencontre avec le comité. Le réalisateur doit répondre à ce qui lui a été signifié. Il n’y a aucune volonté d’arrêter le film mais nous sommes tous obligés de respecter la loi. Il n’y a donc pas de polémique ». Ajoutant que « l’Etat finance des films qui évoquent le parcours de personnalités historiques pour les préserver et pour qu’elles deviennent un symbole. L’Histoire est une question sensible. Comme la religion, ça obéit à des règles. » Le ministre de la Culture a aussi confirmé l’engagement d’un audit sur la production du film sur Ben M’hidi. « C’est tout à fait naturel. Les établissements qui relèvent des ministères de la Culture et des Moudjahidine vont faire un audit pour voir comment la subvention a été utilisée pour produire le film. Il y a eu un audit par étapes. Mais, le film est terminé. Et puisque le réalisateur est également producteur exécutif du film, il doit présenter toutes les justifications des dépenses engagées. »

Novlangue : quand «réserves» remplace «censure»
Jouant sur les mots, le ministre de la Culture tente aussi de calmer le jeu, en réfutant le terme censure, préférant le remplacer par les termes «réserves» et « observations ». Faisant tristement rappeler, la Novlangue, de George Orwel, dans son roman d’anticipation « 1984 ». Il est à préciser que la Novlangue est « une simplification lexicale et syntaxique de la langue destinée à rendre impossible l’expression des idées potentiellement subversives et à éviter toute formulation de critique de l’Etat, l’objectif ultime étant d’aller jusqu’à empêcher
l’« idée » même de cette critique ». Le constat est qu’un film interdit de diffusion est un film censuré. La question maintenant consiste en la possibilité de poser un véritable débat public. Ceci par rapport à la constitution de ces commissions et de leurs droits de vie ou de mort sur une œuvre cinématographique, rappelant un certain totalitarisme d’une époque bien sombre. Pour le film sur Ben M’hidi, si la justification est de refuser de porter atteinte à un symbole historique de la Révolution algérienne avec les deniers de l’Etat, pourquoi avoir attendu que le film soit achevé pour réagir ainsi ? Si la commission est souveraine et que le film consacré à Ben M’hidi revêt une telle importance politique, pourquoi les deux ministères, celui de la Culture et des Moudjahidine, avec tout leur arsenal juridique et leurs commissions n’ont pas daigné faire le suivi tout au long du tournage du film ? D’autant que le ministre de la Culture était lui-même présent à plusieurs séquences de tournage. Aujourd’hui, cette  « censure » déguisée sous forme de « réserves », évoquant également la véracité des faits, comment alors expliquer le soutien de ceux qui sont les plus à même de défendre l’honneur du martyr et du symbole de la Révolution algérienne, en l’occurrence, la famille Ben M’hidi qui a visionné le film de Bachir Derrais. En effet, suite à l’annonce de l’interdiction de projection, la famille Ben Mhidi suivie de la famille du colonel Ouamrane, ex-chef de la Wilaya IV, et l’un des colonels présents au Congrès de la Soummam, ont apporté leur entière soutien au réalisateur et réclament que l’interdiction soit levée et le film diffusé. Il serait temps de prendre des leçons du passé, ou à trop vouloir mythifier les symboles de la Révolution algérienne, en leur ôtant leur part d’humanité en tant qu’individus, avec leurs erreurs, leurs joies et leurs espoirs, la fracture intergénérationnelle ne fera que s’aggraver.
Une fracture également entre ceux qui pratiquent le cinéma en Algérie et la tutelle. Où la liberté de création, celle de proposer un autre discours, une vison différente, est de plus en plus menacée, risquant de rompre un dialogue social bien fragile. Le plus bel hommage que l’on puisse faire à Larbi Ben M’hidi, serait de faire confiance au spectateur algérien, de laisser le libre arbitre au peuple algérien d’apprécier ou non le point de vue du réalisateur. Un peuple algérien qui a soif de liberté, d’espace de débats et de reconquête de sa propre histoire et de ses repères identitaires. Ce peuple, dont le vaillant martyr Larbi Ben M’hidi a fait confiance avec sa célèbre citation : «Jeter la révolution à la rue, le peuple s’en chargera.»

Laissez un commentaire