Les Rencontres cinématographiques de Béjaïa (RCB), organisées par l’association Project’heurts, reviennent, aujourd’hui, pour une 17e édition du 21 au 26 septembre sous le slogan «Raconte tes luttes aux RCB», en écho au mouvement populaire algérien qui marque la scène sociopolitique depuis le 22 février dernier.

Le plus ancien rendez-vous des cinéphiles algériens maintient ainsi son occupation de l’espace public culturel dans un esprit de découverte et de partage de la créativité cinématographique nationale et internationale avec une part belle à la production locale avec plus d’une vingtaine de nouvelles œuvres à découvrir sur la trentaine de films au programme. Parmi la grande nouveauté de cette année, l’ouverture de la manifestation, prévue aujourd’hui à 19 heures à la Cinémathèque de Béjaïa, sera marquée par la présentation d’un conte musical intitulé « Diaphanum ». Cette performance artistique alliant conte, chant et musique sera animée par le conteur et musicien Fayçal Bellatar, spécialiste des récits et chants kabyles, et la chanteuse Samira Brahmia. Toujours dans le même esprit de lutte pour la préservation de la mémoire collective et de la quête identitaire, le film qui inaugurera les projections des 17es RCB est «A Mansourah on nous a séparés», de Dorothée Myriam Kellou. Dans ce documentaire, la réalisatrice, accompagnée de son père Malek, retourne sur la terre et le village natal pour lever le voile sur une histoire familiale et nationale marquée par la tragédie des camps pendant la guerre d’indépendance d’Algérie. Où des centaines de milliers d’Algériens ont été forcés de quitter leurs villages, déplacés par l’armée coloniale française et regroupées dans des camps. 

Les Lutte …s du singulier au pluriel      
Le ton de cette édition est donné avec l’affiche signée par le photographe Bruno Hadjih, où une image vaut mille mots. Ainsi, c’est sous le souffle des luttes individuelles et collectives que l’édition 2019 des RCB offrent la part belle à des œuvres qui se conjuguent à des actes de résistance, contre les injustices et l’amnésie. Dès demain, à raison de trois séances par jour, les férus de cinéma auront à découvrir des courts, moyens et longs métrages sous forme de documentaire ou de fiction à 14, 17 20 heures. Parmi les nouveautés à découvrir en avant-première à cette 17e èdition,  «Vendredi est une fête », un court métrage de 45 minutes, de Samir Ardjoum, ancien directeur artistique des RCB, qui passe derrière la caméra, pour filmer Réda Seddiki, un jeune humoriste tlemcénien qui se retrouve au cœur des marches populaires contestant le système. Les cinéphiles sont également conviés à découvrir le long métrage  «Babylone» de Sid-Ahmed Semiane, connu pour son ton incisif. Le cri de révolte de la jeunesse est également présent à travers de nombreuses œuvres, à l’instar de « Premier cri », un film musical de Rami Aloui et Nadir Mohammedi, « Une histoire dans ma peau », de Yanis Kheloufi, sur le militant Kader Affak, et le poignant « Nar » (feu) de Meriem Achour Bouakkaz, sur le tragique phénomène de l’immolation. Dans le registre de la lutte individuelle, avec le choix de l’exil pour des lendemains meilleurs, au programme des projections de cette édition, «Derwisha» de Leïla Berrato et Camille Mitterrand, abordant les conditions de vie des migrants subsahariens à Alger. Le film de la clôture aborde également la thématique de l’émigration et de ses désillusions avec « Mon cousin l’Anglais », troisième film de Karim Sayad, qui avait déjà participé aux précédentes éditions des RCB avec «Des moutons et des hommes ». Dans ce nouveau documentaire Karim Sayad a filmé son propre cousin dans sa condition d’émigré qui veut rentrer au pays, en investissant une partie de l’intimité familiale. Par ailleurs les luttes citoyennes au Maroc  s’invitent également dans la capitale des Hammadites avec «Amussu» (mouvement),  un documentaire du Marocain Nadir Bouhmouch qui donne la parole aux révoltés amazighs du mouvement de l’oasis d’Imider, dans l’Atlas marocain, engagés dans leur long combat contre la plus grande mine d’argent en Afrique qui pollue leur eau depuis près de 50 ans. Il est aussi prévu la projection de « The Vice of Hope », un film italien d’Edorado Angeus mettant en scène également le combat d’une femme. Les luttes de la femme dans la société et sa présence dans le septième art sont aussi présentes cette année aux RCB avec notamment la projection de « Parkour(s) », une tragi-comédie de Fatma-Zohra Zamoum, et les courts-métrages de jeunes réalisatrices algériennes autour de la condition féminine en Algérie, produites dans le cadre d’ateliers initiés par Habiba Djahnine. C’est dans cet esprit qu’une table ronde sera organisée autour de la thématique « cinéma et femmes » où les participant pourront assister à la projection inédite du film sonore « Mon peuple, les femmes » de Sara Bouchar.  Il est à noter que, contrairement aux années précédentes ou les cinécafés et les tables rondes se déroulaient au Théâtre régional de Béjaïa, cette année elles auront lieu dans le cadre exceptionnel  de la Casbah qui a été restaurée.

Education à l’image pour les 7 à 12 ans
C’est sous la thématique « Un ticket pour le cinéma » atelier et carte blanche pour « Aflam »  que seront organisés des ateliers pédagogiques associés à des projections de films destinés à un jeune public (entre 7 et 12 ans) assurées par Charlotte Deweerdt. Les organisateurs précisent à ce sujet qu’il s’agit  « d’utiliser le contexte plein air et le format court des films pour jouer sur l’espace de réception, créer un espace de discussions, d’échanges et proposer une activité au début de la séance pour susciter la curiosité, tester les imaginations, voir ensemble et discuter des films ». Lors des ateliers destinés au jeune public, il est également précisé qu’il s’agit de tester un jeu pédagogique, inspiré du dispositif « scinaimant » (Tilt, Matteo, Alhambra) qui consiste à inventer une histoire à partir d’un photogramme. Un «dispositif souple pour exprimer ses idées, se remémorer les histoires, apprendre quelques notions de cinéma », souligne-ton dans la présentation des RCB. Ainsi, dans cet atelier, des images sont extraites du film « Tikitat a Soulima » du Marocain Ayoub Layoussifi.  Dans ce film, les enfants sont conviés à suivre l’histoire du cinéma « Marhoba » qui, pour sa dernière séance avant sa fermeture définitive, projette « Spider-Man 3 ». Hassan, onze ans, veut absolument y aller. Mais il n’a pas un centime et sa mère refuse de le laisser partir avec ses copains. Peu importe, Hassan n’a qu’une seule idée en tête, voir le film coûte que coûte. Programmé dans le même esprit, le court métrage « Jam et Djinn » du Tunisien Hichem Ben Ammar. Il est à noter que ce court métrage a été produit par l’association « L’Art Rue » d’après des scénarios collectifs conçus par des enfants de 7 à 14 ans du quartier de la Kherba, à Tunis. Toujours dans le cadre de cet atelier d’éducation à l’image et la carte blanche donnée à l’association «Aflam» de Marseille, le jeune public pourra également découvrir les courts métrages « Netfa football club », une production franco-tunisienne réalisée par Yves Piaf. Plusieurs autres ateliers d’éducation à l’image figurent aussi au programme de cette édition pour les plus grands dont «l’éthique du filmable » avec l’universitaire tunisienne Sihem Sidaoui, «de l’écrit à l’écran » animé par Alexendre Oppecini, « Programmation et animation d’un ciné-club » encadré par Manuel Sanchez et celui qui sera animé par Célia Oudni sur le maquillage et effets spéciaux au cinéma.

«Straub Algérien !» Master Class animé par Saâd Chakali
Pour la 17e édition des Rencontres cinématographiques de Béjaïa, mercredi 25 septembre à 10H, un Master Class sera animé par le critique de cinéma Saâd Chakali Hakali, consacrée à I’œuvre de Jean-Marie Straub, intitulé « Straub Algérien ! » est au programme. « Celle-ci sera sous forme d’adresse fraternelle lancée au cinéaste dont l’oeuvre s’est originairement levée dans le refus catégorique de faire la guerre aux Algérien-ne-s, ce non qui sera – a été celui d’Antigone », souligne-t-on dans la présentation de ce Master Class. Ajoutant que « Straub algérien ! » parce que son cinéma, dédié aux peuples qui manquent à leur place, a pour l’un de ses actes fondateurs le refus en 1958 de faire la guerre en Algérie. Le temps est venu désormais de vérifier sur le terrain qu’il y a des gestes de soulèvement qui sont contemporains». Ainsi, au programme de ce Master Class, une programmation de courts-métrages à coloration esthétique « straubienne » , à l’instar de «Gens du lac » de Jean-Made Straub , suivi par « C’était la jungle de Christophe Clavert », « Main pour main » de lan Menoyot et Juliette Achard, et « Madame Baurès » de Mehdi Benallal (2019, 18 min.), en présence à  la Cinémathèque de Béjaïa des trois réalisateurs pour discuter autour  des films de Jean-Marie Straub et sa compagne Danièle Huillet.

Projection extra-muros à Aokas
L’autre nouveauté pour ces 17es  Rencontres cinématographiques de Béjaïa, c’est le partenariat avec l’association « Tadukli », pour l’organisation de projections de films au théâtre de verdure d’Aït Aïssa  dans le village d’Aokas, afin de soutenir les habitants du village qui ont construit par leurs propres ressources un théâtre de verdure. Tout au long de l’année, une programmation culturelle y est assurée par l’association « Tadukli ». Les projections seront suivies de débats avec les réalisatrices et les réalisateurs. Pour rappel, organisées annuellement depuis 2003, par l’association Project’heurts, les RCB sont la plus ancienne manifestation internationale cinématographique en Algérie. Elles ont pour objectif d’offrir une plateforme d’échange et d’expression aux professionnels du cinéma et sont également une occasion pour le public de découvrir des films récents en provenance de plusieurs pays. Plébiscitée par les cinéphiles venus de différentes wilayas pour assister à la manifestation, l’association Project’heurts souligne que « cette fidélité du public est le reflet de notre engagement où chaque spectateur, chaque citoyen vit l’expérience du cinéma pour une partage des valeurs,  nouer des liens et réduire les distances entre les sociétés et les peuples ». Il est à noter que l’édition de cette année a failli ne pas être organisée à cause de la censure étatique du film «Fragments de rêves» de Bahia Bencheikh El Feggoune, programmé à la clôture de la 16e édition des RCB. Leïla Aoudj, directrice artistique des Rencontres cinématographiques de Bejaïa (RCB), avait confié dans nos colonnes, lors de l’annonce de la reprise des RCB, «depuis septembre dernier, on a annoncé l’arrêt des RCB parce que l’on ne pouvait pas travailler de manière libre». Elle enchaîne que «finalement les choses se sont faites naturellement, on est sortis comme tous les Algériens pour reprendre l’espace public. Nous, à notre niveau, on a aussi voulu récupérer notre espace cinématographique et donc c’était très important, symboliquement, pour nous, de montrer le film «Fragments de rêves » de Bahia Bencheikh El Feggoune, là, où il devait être montré pour la première fois, c’est-à-dire à la Cinémathèque de Béjaïa ». « C’est en quelque sorte réparer un peu les choses, réparer cet acte manqué», souligne-t-elle. Ajoutant qu’« à partir de là, cela allait de soi que les RCB allaient reprendre car c’est une manière de reprendre l’espace cinématographique». Et c’est dans le même esprit de liberté, de résistance et de découverte que les cinéphiles sont conviés à assister en masse aux différentes activités de 17e édition des RCB.