On se souvient avec bonheur de «Douce France», ce roman de Karine Tuil (paru en 2007) qui narre l’histoire d’une jeune écrivaine contrôlée et arrêtée par erreur avec des migrants, mais qui, choquée, décide de cacher son identité se retrouvant du coup dans un centre de rétention avec ses compagnons d’infortune, histoire de mieux comprendre ce qu’il advenait d’eux.

Dans son onzième roman «les Choses humaines», la romancière continue son travail de dissection de la matière humaine, en se penchant là aussi sur un fait d’actualité, la condamnation pour viol d’un étudiant américain.
Précédent «#Metoo» et «Balancetonporc», l’affaire «Stanfort» avait fait grand bruit.
Dans une première partie «Diffraction», Karine Tuil installe ses personnages, en chapitres alternés.
Jean Farel, journaliste politique, star de la télévision, «personnalité préférée des Français» et Claire, sa deuxième femme, de vingt ans plus jeune, essayiste féministe très estimée.
En apparence, ils forment le couple idéal évoluant au cœur des cercles intellectuels parisiens et à qui tout semble réussir.
Mais rien n’est moins sûr, du moins définitif, car justement, les apparences sont souvent trompeuses. Jean Farel, mâle égoïste, cynique, sûr de son pouvoir d’agir et de séduire, mène une double vie avec sa collaboratrice et maîtresse (main) tenue dans l’ombre. Sans compter les jeunes stagiaires qu’il poursuit de ses assiduités. Claire est insatisfaite de cette vie, tombe du coup amoureuse d’Adam, un professeur de français, marié à une jeune femme juive très rigoriste. Ils décident pourtant de sauter le pas et de vivre ensemble. Mais tout cet édifice, à la façade en trompe-l’oeil, s’effondre quand Alexandre, un étudiant brillant, fils de Jean et Claire, est accusé de viol par Maya, fille… de ce Adam !
Maya est mal dans sa peau. Elle a vécu le drame de l’école juive de Toulouse, perpétré par un certain Merah et rejette l’intégrisme de sa mère qui l’enferme dans un monde replié sur lui-même.
Lors d’une soirée arrosée entre étudiants, Alexandre a agressé Maya qui porte plainte.
La deuxième partie du livre, «Territoire de la violence» expose les faits.
Et la déflagration qui fait exploser la vie des protagonistes. Paul et Claire doivent se rendre à l’évidence, Alexandre a bien commis ce méfait.
Le lecteur est pris à témoin quand Alexandre raconte sa version des faits minimisant au passage son acte.
Suivra ensuite, dans une dernière partie, «Rapports humains», le temps du procès, à travers les plaidoyers et témoignages.
Les personnalités d’Alexandre et de Maya sont mises à nu, chaque témoin exposant les faiblesses et les qualités de l’accusé et de la victime.
Pour Adam, «rien d’extraordinaire» ne s’est passé.
Son père tente de minimiser, «ces vingt minutes d’action» qui ne vont tout de même pas mettre à mal la carrière de son fils.
Quant à Claire, désormais seule, puisque Adam l’a quittée, elle repasse en boucle, telle une litanie, cette phrase de Victor Hugo dans «l’Homme qui rit» : «La vie n’est qu’une longue perte de tout ce qu’on aime».
Karine Tuil a assurément le sens du détail et réussit à décrire avec précision les états d’âme des uns et des autres.
Elle retranscrit, d’une plume acérée, sans emphase, les rouages de la machine judiciaire et médiatique, implacable. Surtout elle décrit sans fard les rapports de force, entre classes sociales différentes et entre hommes et femmes. Abordant de front «Qui ne dit mot consent». Dénonçant au passage également les réseaux sociaux : «Sur les réseaux sociaux, c’est un lynchage, il n’y a pas d’autres mots, c’est la meute qu’on libère.»
Mais dans ce roman romanesque mais engagé, on trouve en filigrane, la critique de certaines tares contemporaines, le star system à la télévision, les contradictions du féminisme et le repli sur soi des communautés.
Jusqu’à la fin du roman, Karine Tuil happe le lecteur et ne le lâche plus.
Un bémol toutefois, sur la fin de l’histoire, qui remet en scène père et fils.
Jean s’est remarié une troisième fois à une très jeune femme et a retrouvé un poste à la télé après s’être fait virer. Alexandre, qui n’a eu qu’une peine de cinq ans avec sursis, a créé une application «Loving» pour trouver un partenaire sexuel.
Mais qu’est devenue Maya passée par pertes et profits ?n
«Les Choses humaines» Karine Tuil,
éd. Gallimard Collection Blanche