C’est dans une atmosphère de recueillement et de dignité, au cimetière El Kettar, que le monde du cinéma a fait, hier, son dernier au revoir au réalisateur Moussa Haddad, incontournable artiste, inoubliable intellectuel, qui a donné au 7e art certaines de ses plus grandes œuvres, à la fois profondes, libres, drôles et toujours populaires, à l’image du mythique «les vacances de l’inspecteur Tahar», certainement le long-métrage ayant fait le plus d’entrées dans nos salles, et généré le plus de recettes – et de vocations – de toute l’histoire du cinéma algérien.

La cérémonie a ainsi réuni la famille du défunt, ses proches et amis, parmi lesquels le cinéaste Ahmed Rachedi, les acteurs Ahmed Benaïssa, Hassan Benzerari, Hakim Dekkar… ou encore l’ancien responsable de la cinémathèque, Boudjemaâ Kareche, et son actuel directeur, Salim Aggar. Tous, ont le souvenir d’un réalisateur à «l’esprit libre», d’un «homme cultivé», d’un artiste resté proche du peuple et de sa jeunesse. L’acteur Ahmed Benaissa, qui a tourné dans deux films de Moussa Haddad, «Ouled novembre» (les enfants de novembre) en 1975 et le tout dernier «Harraga Blues» (1999), nous dira que leur rencontre avait eu lieu en 1965, lors du tournage d’un autre monument du cinéma «La Bataille d’Alger» de Gillo Pontecorvo, «il était première assistant pour le film “la bataille d’Alger”, il m’avait même sollicité afin de participer au casting pour le rôle d’Ali la Pointe. En toute sincérité je me rappelle avoir eu peur. Je pensais n’avoir pas l’âge et j’ai sûrement bien fait, Brahim Hadjadj a été excellent dans ce rôle». Restés néanmoins proches, à une époque où «tout le monde se connaissait», comme nous l’a souligné plus tôt dans la matinée, une de ses consoeurs et amies, madame Zehira Yahi. L’acteur Ahmed Benaïssa ajoute, à propos du réalisateur Moussa Haddad, et sa façon de travailler, qu’il respectait toujours la liberté et le talent de chacun, «c’est un grand cinéaste, il était humain dans ses relations avec nous (…) il nous laissait une liberté pendant les tournages. Je me souviens d’une scène dans “Ouled Novembre”, quand l’on m’annonce que mon frère a trahi, les éclairages du tournage étaient prévus pour une action autour d’une table. Mais durant le tournage, j’ai préféré me lever et aller à la fenêtre ce qui n’était pas du tout prévu. Là, Moussa Haddad au lieu de m’imposer une façon de jouer, a au contraire modifié les éclairages pour suivre ce que je faisais». Souvenir qui rejoint le témoignage que nous fait madame Zehira Yahi, la spécialiste en histoire du cinéma, notamment connue du grand public comme commissaire du Festival international du cinéma d’Alger (FICA), dans la matinée d’hier : «Je suis très triste (…) J’ai bien connue Moussa Haddad, et depuis très longtemps. Je travaillais à la radio lui à la télévision. A cette époque nous n’étions pas très nombreux, nous nous connaissions tous (…) il venait souvent à la radio, à la Chaîne 3, où il fréquentait l’équipe de Allalou et Smati. C’est comme cela que l’on a continué à se voir jusqu’à il y a quelques mois». Elle ajoute ainsi que Moussa Haddad était aussi connu pour être à l’écoute des jeunes, en suivant les changements de la société. «Il avait une véritable proximité avec ses collaborateurs. J’ai pu lire certains scénarii de ses films, et je peux vous dire que les résultats étaient parfois différents du texte de départ. Je pense qu’il s’adaptait aux situations, pas au sens d’improvisation, mais cela découlait probablement de sa maîtrise et de son aptitude à exploiter l’instant, de son intelligence de situation… et cela n’est pas très courant.»
Réalisateur dont la filmographie est, par ailleurs, conservée «dans son intégralité» à la Cinémathèque algérienne, son directeur, monsieur Salim Aggar, nous a annoncé, hier, que le tout premier film Moussa Haddad, «la toute première apparition du personnage de l’inspecteur Tahar», sera prochainement numérisé et présenté au public. «La Cinémathèque conserve aujourd’hui l’ensemble de la filmographie de Moussa Haddad, et nous avons également retrouvé, ce qui est peut-être la seul copie de son premier film, “l’inspecteur mène l’enquête”, et qui est aussi la première apparition du personnage de l’inspecteur Tahar.» La bande, qui était dans les archives de la Cinémathèque, avait été tournée en 16mm, «ce qui, à l’époque, était le standard de la télévision», ajoute-t-il, nous faisant savoir que le film, un huis clos se déroulant dans une villa, sera également au centre d’un hommage que prépare la Cinémathèque d’Alger. le prochain FICA, prévu pour sa part du 7 au 14 novembre, devant consacré un part de son programme à une «pensée», un hommage à l’artiste disparu.

Témoignages et hommages au monument du cinéma

Hakim Abdelfettah, 1er assistant-réalisateur, directeur technique des RCB
«Grand tu es, grand tu resteras. Tu as fait du vrai cinéma. Les pépites cultes que tu as laissées, sont en chacun de nous imprimées.
Tu as été l’artisan et tu es l’artiste, de ces destins cinématographiques avant-gardistes. Tes personnages sont indétrônables, et tes images mémorables. Mes yeux d’admirateur, te voyaient tel un sublime créateur. Tu m’as pris sous ton aile, tu m’as montré ton humanité, et ton aura de déité, s’est installée dans ma pensée. De petite pellicule vierge que j’étais, tu as su imprimer des images, pour faire de moi la bobine, que je suis aujourd’hui. Grâce à toi, je projette et me projette dans ce monde, où tu m’as couvert de ton ombre chaude, humble et majestueuse. Tel un père, tu m’as écouté, sans te moquer, sans me juger, mais avec des commentaires avisés.
Je ne saurais dire ma chance de t’avoir côtoyé. Je suis ton œuvre et je le porte fièrement. Je te remercierai toujours infiniment. Ta mémoire est sauve et ton art gravé. A jamais dans l’autel des faiseurs de merveilles. Mon école de cinéma pour moi, c’est toi».

Mohamed Ali Allalou, producteur et animateur radio Chaîne 3
«On était à la radio on faisait une émission jeune “contact” avec Khaled Louma, Hakim Laroussi et Aziz Smati. Un matin il est venu nous voir et dit “j’ai envie de faire quelque chose avec vous…” Et on l’a fait. C’était la 1re fois que je rencontrais ce monument, il était beau et il avait de la classe, il parlait peu et il sentait bon. Nous sommes début 1985 la musique algérienne explosait les ondes de la Chaîne 3 malgré les multiples interdictions. Il ne connaissait pas grand- chose au mouvement musical qui se produisait à ce moment-là. Il nous a écouté longuement et d’un ton calme “voilà les enfants je vous laisse carte blanche juste n’oubliez pas qu’on va faire de la télé et pas de la radio je veux juste que vous vous prenez du plaisir et vous amuser”. C’était un homme libre qui aimait la jeunesse. Avec les potes on a écrit quelques fausses pubs (oui la pub n’existait pas encore) Contacté quelques groupes… on s’est amusés comme il a dit. Il est à l’origine de Bled music. Cet homme s’appelait Moussa Haddad, il nous a quitté en ce jour grandiose où la jeunesse qu’il aime tant est sortie en force pour sa liberté».

Nadjet Taibouni, spécialiste du cinéma
«Moussa le maestro de l’image. On disait à l’ENPA nous ton équipe de “Mad in” (1993) : avec Moussa 12-2= 14». Tu étais exactement ça, on savait le début du tournage de la journée mais jamais on ne pouvait programmer la fin! Une pensée ce soir aussi à ton assistant Hafid Amalou (réalisateur chaine III) Allah yerahmou!
Que de belles anecdotes avec Moussa, je t’ai évoqué tout à l’heure, avec une de nos amies, le souvenir des M’hadjeb, Marlboro,go… On a pleuré et on a éclaté de rire. Tu es aussi ce beau mélange de joie et de tristesse, la joie de te voir et la tristesse de te perdre !»

Amine Chibane, artiste
«La disparition de Moussa Haddad n’a pas seulement de conséquences sur le cinéma algérien et mondial, mais aussi sur la révolution pacifique du peuple algérien».