La «révolution» du 22 février 2019 aurait libéré la parole des Algériens. Il serait, depuis cette date, plus libre de dire ce qu’ils pensent, ce qu’ils espèrent et surtout ce qu’ils veulent. Pourtant, les insultes et les tentatives de ridiculiser ses adversaires n’ont pas cessé depuis la réélection du Président Bouteflika en 2014. Des atteintes à la personne, d’autres à des groupes ou des catégories sociales se sont multipliées au fil des jours et des semaines.

Par Amine Echikr
La première expression insultante à faire son apparition dans le nouveau lexique politique nous vient des monarchies du Golf. «Allégeance» et «partis de l’allégeance» ont remplacé, comme par miracle et à une vitesse grand V, les partis majoritaires. Une référence à la monarchie alors que l’Algérie est républicaine. Cet élément de langage est utilisé, dans un premier temps, par la presse arabophone avant d’être utilisé par la presse francophone puis, par les médias publics sans que les dits partis ne s’en offusquent.
L’escalade des mots haineux se poursuivra avec l’apparition du concept de brosse «chitta». Autrement dit, aucun des soutiens de l’ancien président ne le fait pour des convictions, des idées ou une vision. Le prix de la «chitta d’or» a même été instauré sur les réseaux sociaux, permettant ainsi de ridiculiser bon nombre d’animateurs de la vie publique, certains d’entre eux ont même pensé en faire un argument politique en se revendiquant d’être parmi les plus grands «brosseurs» du Président. Une
atteinte à l’honneur des personnes ayant un handicap fait son apparition après l’élection présidentielle d’avril 2014. Elle prendra le nom de la «brouette», référence à la chaise roulante qu’utilise Abdelaziz Bouteflika pour se déplacer. Cette atteinte à la dignité des personnes handicapées sera fortement utilisée par les caricaturistes de la presse algérienne.
Face à ce déferlement, particulièrement sur les réseaux sociaux, les leaders de l’A lliance présidentielle répliqueront avec des mots encore plus violents. Le vocabulaire et les éléments de langage utilisés, lors des discours de campagnes électorales, choqueront y compris les militants de leurs propres partis et organisations.
Les débats prennent de plus en plus la forme d’invectives, laissant les idées et les politiques en dehors des joutes politiciennes.
Cette forme d’expression, à la fois vulgaire et attentatoire aux personnes, se développe avec la montée en puissance de la 3G et de la démocratisation des Smartphones. Sur les réseaux sociaux, tout le monde a droit à la parole et s’exprime suivant ses propres codes et son éducation. A cela, s’ajoute l’anonymat qui permet toutes les dérives. Avec les réseaux sociaux apparaissent les «influenceurs». Ces derniers, sans que l’on sache exactement ce qui les motivent, «balancent» sur les réseaux tout et son contraire. Des attaques contre les vies privées, des accusations gratuites et parfois rémunérées. Des journalistes professionnels, en mal de célébrité, se lancent dans cette nouvelle mode que permettent les réseaux sociaux.
Les fake news et les insultes se multiplient sur les réseaux pour ou contre l’alliance présidentielle. Le citoyen lambda comme les politiques ou les journalistes professionnels se perdent en conjectures. De nouveaux experts font leur apparition par la grâce d’une fausse ouverture aux télévisions privées. Les concepts n’ont plus de sens. La parole est libérée comme entre amis autour d’un café. Pas de limites fixées, pas de modération possible, seule l’ambition ou la haine se dispute le nombre de like et de partages.
Les campagnes électorales de 2017 ont été les pires en matière de discours et de programmes. Le statu quo annoncé a réduit la campagne électorale, hors slogans, à des anathèmes et insultes. Les enjeux consistaient à savoir qui allait devenir député et/ou membre du Conseil de la Nation. Pour cela, la «chkara» a fait son apparition dans les accusations. La corruption des chefs de parti et de leurs proches est mise en avant. Les accusations de corruption ou de fraude se multiplient. Dans les faits, c’est la médiocrité du discours et les insultes qui ont emporté les élections. Cette tendance s’accentuera, malgré l’entrée dans le débat de professeurs de droit constitutionnel, de sciences politiques et des acteurs d’une autre génération. Le débat quitte la politique pour entrer dans le juridisme. A côté, sur les réseaux, les accusations de fraude et de corruption se multiplient sans qu’aucune preuve ne soit apportée.
Les choix industriels du gouvernement sont mis à mal par une campagne contre les assembleurs automobiles surnommés pour l’occasion «gonfleurs de pneus». Les injures font florès sur les réseaux et cette tendance va s’accentuer.
Tous les protagonistes utiliseront la même terminologie haineuse. Elle débutera avec les chants des supporters des clubs de football et gardera la même tendance. Certains commentateurs iront jusqu’à rendre hommage à cette culture de la haine et de l’insulte. Une vidéo circulant sur les réseaux inspirera la nouvelle insulte. Deux jeunes venus assister au meeting des supporters du candidat Bouteflika se plaignent d’avoir reçu un sandwich sans cachir (saucisson qui tire son nom de casher et qui est pour beaucoup une des seules sources de protéine animale). Il n’en fallait pas plus pour voir tous les supporters du candidat Bouteflika se voir affubler du surnom de «cachiriste». Une manière de les humilier en les comparant à des personnes affamées. Ce vocable changera de destinataire après la démission du président pour être attribué à tous ceux qui soutiennent la tenue d’une élection présidentielle. Ces derniers ont été les premiers à utiliser cette insulte qui, comme un boomerang, reviendra vers eux en raison de leurs soutiens aux différents candidats à la présidentielle. Nous passerons évidement sur la main de l’étranger, la traîtrise à la nation, la haine de l’islam et autres vocables et concepts utilisés par les uns pour insulter les autres. L’exclusion de l’appartenance nationale et le patriotisme sont les deux concepts les mieux partagés entre les citoyens algériens. L’intervention du commandement de l’ANP dans le débat politique a introduit deux nouveaux concepts, à savoir la «bande», «les lécheurs de rangers» et les «zouaves». Ces nouvelles insultes sont dues à une conception de la citoyenneté toute algérienne et qui se résume, depuis 1965 et le «redressement révolutionnaire», à «si tu n’es pas avec moi, donc tu n’es pas Algérien». Avec cette nouvelle vague d’anathèmes, toute personne, selon ses convictions politiques, est, soit une vendue, soit traître à la révolution dite Hirak, soit corrompue. Aucun argument ou explication n’est donné pour étayer telle ou telle thèse. La «bande» serait en prison et c’est elle qui continue de manipuler les citoyens. Les citoyens qui veulent l’élection présidentielle sont «soumis» à l’ANP et les «zouaves» veulent la division du pays.
Ces derniers, auxquels on se doit d’ajouter «basissya-novembarya», relèvent des clivages que connaît la société algérienne depuis son Indépendance. Plateforme de la Soumam vs Appel du 1er Novembre 1954, francophone vs arabophone, laic vs islamiste, militant identitaire vs militant de la chariaa… La lutte pour le pouvoir a toujours usé d’arguments remontant à l’histoire récente ou lointaine de l’Algérie. Faute de projections dans l’avenir, les exclusions et les insultes prennent la place des arguments. Pourtant, l’invective, l’insulte et l’anathème n’ont jamais permis d’assoir une politique ou de changer un régime.
Les quelques voix sensées se font rares et sont inaudibles dans ce brouhaha révolutionnaire. Au fur et à mesure qu’approchera l’échéance du 12 décembre, il est certain que de nouvelles insultes verront le jour et seront considérées comme argumentaire et éléments de langage. Le débat, le dialogue se font loin des anathèmes mais, pour cela, le pouvoir comme le Hirak doivent pouvoir entendre et écouter l’autre.

«De l’inutilité des débats virtuels»

A l’heure où les internautes s’empoignent sur les réseaux sociaux au sujet de thèmes extrêmement variés, il convient d’analyser la manière dont la plupart des utilisateurs s’investissent dans cette forme de «démocratie numérique», affirme Geoffroy De Brabanter.

Par Geoffroy De Brabanter*
Cela fait un bon moment qu’un sentiment morose et pessimiste m’éprend chaque fois que je prends la peine de lire les débats d’opinions qui fleurissent sur les réseaux sociaux. La plupart du temps, je constate, en effet, que ce mode de discussion virtuel substitue systématiquement le débat d’idées aux formes les plus pernicieuses de rhétorique sophistiquée, vous savez, cet «art d’avoir toujours raison» qui ne lésine devant aucun moyen pour atteindre son objectif, quitte à manipuler, tromper ou séduire. Entre les arguments d’autorité («C’est l’expert qui l’a dit donc c’est vrai !») et les généralisations hâtives («On a toujours le choix !»), c’est peut-être la stratégie dite de «l’homme de paille» qui caractérise davantage les sophistes 2.0. Cette stratégie consiste à construire un adversaire fictif en caricaturant les thèses à combattre de manière à les rendre plus facilement réfutables. C’est typiquement ce genre de mécanismes qui apparaît lorsque, suite à un débat de société quelconque, un individu lambda est taxé de «bobo», de «mouton» ou de «réactionnaire» – il s’agit en fait d’attaques ad hominem qui essentialisent un interlocuteur en l’identifiant à cette classe non désirable que forment les soi-disant «bobos», «moutons» ou «réactionnaires».
En plus d’être généralement violents et bourrés de certitudes infondées, ces types d’arguments ne permettent jamais de trouver une solution au problème de fond qui est en jeu dans la discussion. Quand on sait que ces joutes verbales véhiculent un entrelacs complexe de valeurs et de ressentis multiples, seule une attitude critique capable de mettre au jour les concepts qui sous-tendent nos opinions peut être en mesure de nous faire progresser sur ces sujets épineux. Mais cette attitude dite «philosophique» qui identifie, questionne puis déconstruit la kyrielle de concepts que nous mobilisons quotidiennement – la plupart du temps de manière contradictoire – devra nécessairement passer par une discussion réelle, «en chair et en os», définie et encadrée. C’est pourquoi j’ose affirmer que les débats virtuels sont majoritairement inutiles et contre-productifs. Voyons cela en détail.

Radicalisation des positions
Lorsqu’un internaute décide de réagir à tel commentaire qui suit un article de presse ou à tel tweet particulier, il le fait habituellement parce que la thématique abordée résonne en lui de manière singulière. C’est donc déjà l’émotion qui guide son action. Mais sachant en outre qu’il est susceptible d’être lu par un nombre potentiellement élevé d’utilisateurs, il peut être tenté d’user de mécanismes sophistiques divers (de manière souvent inconsciente) pour rallier le plus de lecteurs possibles dont les likes garantiront la supériorité de son argument dans un contexte où la majorité des intervenants s’exprime sur un mode assertif. Et c’est bien là où le bât blesse : en soutenant vaille que vaille qu’ils détiennent la vérité, les individus qui participent au débat virtuel ne cherchent généralement plus à convaincre leurs interlocuteurs à travers le raisonnement logique, mais bien à les persuader en les amenant à croire ce qu’ils veulent qu’ils croient. Comme nous l’avons dit précédemment, ce phénomène s’accompagne souvent d’attaques verbales virulentes ou d’attitudes condescendantes qui forceront dès lors la plupart des individus à réagir sur le même mode d’expression. Des notions de psychologie élémentaire nous apprennent, en effet, qu’une personne attaquée de la sorte, plutôt que de changer de point de vue, optera probablement à son tour pour une réplique offensive. Rajoutons que même le commentaire se voulant le plus neutre possible risque d’être mal interprété par la communauté virtuelle étant donné que celle-ci n’a pas accès au surplus de sens qu’amène habituellement le comportement non verbal dans la discussion réelle. Le risque encouru par cette escalade rhétorique où la raison brille par son absence est dès lors la radicalisation des deux positions qui s’affrontent, là où une écoute mutuelle sans jugement a priori révélerait bien plus de points communs qu’on ne le pense entre des individus que tout semble opposer.
Cette expérience positive, je la constate principalement dans les cours et animations philosophiques que j’anime avec des publics très variés. La clef de ce succès relatif – mais porteur d’espoir à l’heure où l’on ne s’écoute que trop rarement – est à chercher dans le cadre particulier qu’une discussion philosophique implique. C’est ce dernier point que je voudrais maintenant brièvement aborder.

Des règles éthiques, techniques et intellectuelles
Ce qui distingue la discussion philosophique de la discussion de «café du commerce» se situe avant tout dans la présence d’un animateur qui ne prend pas directement part à la discussion mais qui demeure le garant du cadre nécessaire à l’attitude philosophique précitée. Celui-ci se caractérise par une éthique de la discussion qui articule un ensemble de règles éthiques, techniques et intellectuelles. Les règles éthiques concernent grosso modo la prise de parole et le respect d’autrui (demande préalable auprès de l’animateur pour toute intervention, proscription des attaques ad hominem…) afin d’éviter le brouhaha agaçant et virulent auquel donnent généralement lieu les discussions non cadrées. Les règles techniques demandent aux intervenants de s’exprimer de la manière la plus claire possible afin que leurs propos soient intelligibles par l’ensemble des participants, l’animateur veille alors à questionner les éventuels présupposés qui sous-tendent telle ou telle argumentation avant d’en proposer une évaluation collective. Enfin, les règles intellectuelles incitent les participants à penser véritablement ce qu’ils énoncent, le but étant non pas de persuader autrui en ayant recours à des techniques rhétoriques diverses mais bien de le convaincre par le biais du logos. Ajoutons à cela un climat bienveillant à visée constructive et vous verrez jaillir une intelligence collective hors du commun.
Car c’est bien de l’Autre, de ses pensées et de ses affects, que nous apprenons à mieux nous connaître nous-mêmes en questionnant certaines de nos évidences les plus plates qui ne résistent que très rarement à l’enquête rationnelle. Quand on sait que cette attitude philosophique nécessite une quantité importante d’humilité et de tolérance, voire d’altruisme, qui sont des valeurs chères à nos sociétés démocratiques et pluralistes, on ne peut que l’encourager en gardant en tête que chaque être humain est en mesure de penser correctement si les conditions le lui permettent – Descartes ne disait-il d’ailleurs pas que le bon sens était la chose du monde la mieux partagée ? Ceci m’amène finalement à penser que mon sentiment pessimiste de départ n’est que le reflet des limites de la «démocratie numérique» dans laquelle personne ne s’écoute et tout le monde s’empoigne alors que le dialogue entre individus de chair et d’os encadré par une éthique de la discussion engendre une intelligence collective insoupçonnée. En attendant, et comme je l’avais notifié à Nicolas Vadot suite à sa décision prise récemment de quitter le réseau social Facebook, il n’est pas utile de se pourrir la santé mentale outre mesure à travers la participation à ces débats virtuels et même leur lecture.

*Assistant au département «Sciences, Philosophies et Sociétés» de l’UNamur
In lesoir.be

La presse au temps de «l’Etic»
Facebook, Twitter et d’autres réseaux inquiètent les pouvoirs de par le monde. Ils sont utiles. Ils donnent un instantané de ce qui préoccupe les citoyens. Ils sont des relais d’opinions et permettent
même de cartographier l’écart qui existe entre les discours, les promesses et la perception des réalisations des gouvernants. D’autres y ont trouvé les vertus du recrutement. Partis politiques et organisations terroristes, chacun selon ses objectifs, s’investissent pour y recruter leurs adhérents. Face à cette déferlante, la presse n’a pas encore trouvé les moyens de s’adapter. L’information «citoyenne» va plus vite que le journaliste. Les instantanés produits par les photos sur Facebook comme les infos de 140 caractères sur Twitter ne pourront pas remplacer un article documenté, un reportage vécu ou une analyse expérimentée.
La presse a développé le même complexe que les politiques face aux réseaux sociaux et la vitesse de circulation d’une information, vraie ou fausse d’ailleurs, grâce à Internet. Pourtant, les journalistes savent que le scoop est de donner le premier une information à condition qu’elle soit vérifiée. La vérification de l’information fait toute la différence entre le professionnel et le blogueur. Le citoyen a besoin d’informations et non de rumeurs. L’information, seul le journaliste est à même de la fournir en prenant les précautions d’usage.
Pris en défaut, en raison d’une concurrence avec des médias qui n’en sont pas, les journalistes se font rappeler à l’ordre par des chefs de parti et des ministres de la République. Ces appels au respect de l’éthique et de la déontologie se sont multipliés jusqu’à en devenir exaspérants. Il serait sûrement malvenu pour un journaliste de rappeler aux ministres et aux chefs de parti qu’ils doivent également respecter une certaine éthique en raison des charges qui sont les leurs. Le combat pour une presse libre et pour le droit du citoyen à l’information est incessant quel que soit le régime ou le pays. Il est le combat de tous. Du citoyen au premier responsable d’un pays, la liberté ne se négocie pas. Elle peut s’organiser, se réguler mais elle ne peut avoir de limites sinon les appels au crime, à la haine raciale, au sexisme, etc.

Hier, les Tic étaient mis sous surveillance. Aujourd’hui, la presse nationale est saluée d’un côté et culpabilisée de l’autre pour «son manque de professionnalisme». Un jour pourtant, il faudra apprendre à vivre avec une presse libre et une opinion réelle. La démocratie n’est pas qu’une question d’urnes et d’élections, elle est aussi le vivre ensemble, l’acceptation de la critique et de l’opinion différente.
Pour cela, les réseaux sociaux ne remplaceront jamais les médias professionnels.A E.

In Reporters du 22/10/2015