Quelque 3 millions de téléspectateurs tunisiens ont suivi le premier débat télévisé de la campagne d’élection présidentielle, samedi dernier. Dimanche d’après, ce sont 2,5 millions qui ont regardé la prestation des candidats programmés durant cette soirée, selon la société de sondage Sigma conseil.

Pour les observateurs, une audience aussi importante augure d’un excellent taux de participation au scrutin du 15 septembre prochain. D’ici là, tout le monde est d’accord en Tunisie qui compte 11 millions d’habitants pour affirmer que les trois soirées politiques inédites de « débat » télévisé ont été une réussite et que leur succès est significatif de « l’avancée démocratique » de la vie politique dans le pays voisin.
Vingt-quatre des vingt-six candidats en lice pour la présidentielle tunisienne ont défendu leurs idées lors de ces soirées de débat télévisé. Pour leurs programmes, ils doivent solliciter d’autres moyens et d’autres supports pour les faire connaitre auprès des électeurs, la télévision n’offrant pas le temps nécessaires aux prétendants au Palais de Carthage pour expliquer la façon dont ils entendent gouverner la Tunisie et trouver des réponses aux difficultés aux quelles elle est confrontée.
Qu’en pense l’Instance de régulation des médias audiovisuels en Tunisie ? « Tout le monde est unanime pour dire que cela a été une avancée démocratique et que cela s’est bien déroulé », s’est félicité Nouri Lajmi, le président de la Haica « Même si tout n’est évidemment pas parfait, c’était bien maîtrisé par les journalistes, le cadre a été respecté. Et ça a été très bien suivi! », a-t-il dit à l’AFP.
«Que répondre en 90 secondes quand on vous demande comment lutter contre la corruption dans le domaine de la sécurité du pays ? » s’est interrogé pour sa part le quotidien francophone La Presse. «Succès sur la forme, échec sur le fond», a estimé le journal arabophone Le Maghreb. «Boiteux, mais historique», a résumé l’édito du Quotidien, tandis que La Presse écrivait: « nous sommes en droit, en toute modestie, de nous montrer assez fiers ».
Les « débats », diffusés dans certains cafés, ont été abondamment commentés sur les réseaux sociaux. Si aucun candidat n’a véritablement créé la surprise, les prestations de l’avocate anti-islamiste Abir Moussi, du militant des droits de l’Homme Mohamed Abbou ou encore du libéral Mohsen Marzouk ont été relevées, selon les avis recueillis par les médias.
« Cela participe à une repolitisation de la population, qui s’était sentie exclue du débat », a estimé pour l’AFP la chercheuse Isabelle Werenfels. Les candidats présents se sont tous engagés à revenir échanger s’ils parvenaient au second tour –les organisateurs ont prévu de n’organiser un débat que si les deux adversaires l’acceptent.

L’appel des observateurs européens
Evénement rarissime dans le monde arabe, ce «débat» télévisé était organisé sur trois soirées, rassemblant chacune un groupe de candidats à la présidentielle tirés au sort. Il a été retransmis sur une trentaine de chaînes de télévision et radios publiques et privées tunisiennes ainsi que sur les réseaux sociaux et plusieurs chaînes arabes étrangères, selon les organisateurs.
Deux candidats en délicatesse avec la justice étaient absents: le publicitaire Nabil Karoui, poursuivi pour blanchiment d’argent et emprisonné depuis le 23 août, et l’homme d’affaires Slim Riahi, qui s’est réfugié en France après un mandat d’arrêt pour les mêmes faits.
A propos du candidat Nabil Karoui, les observateurs électoraux déployés par l’Union européenne ont appelé lundi les autorités tunisiennes à respecter le «principe d’égalité des chances à l’élection présidentielle en lui permettant de faire campagne. Saluant les débats organisés entre les différents candidats, la mission d’observation a déploré dans un communiqué l’absence de M. Karoui. Elle a appelé les autorités à « permettre à tous les candidats, dont M. Karoui, de mener campagne dans le respect du principe d’égalité des chances à l’élection présidentielle ».
M. Karoui, fondateur de la chaîne de télévision privée Nessma, l’une des principales du pays, est visé par une instruction judiciaire depuis 2017, après le dépôt par l’ONG anti-corruption I-Watch d’un dossier l’accusant de fraude fiscale et blanchiment d’argent.
Il a été arrêté le 23 août dernier, 10 jours avant la campagne électorale, poussant nombre d’observateurs à déplorer une instrumentalisation de la justice. Sa candidature a néanmoins été validée par l’instance indépendante chargée d’organiser les élections. La mission d’observation dirigée par le vice-président du Parlement européen Fabio Massimo Castaldo, qui compte actuellement 10 analystes électoraux et 28 observateurs de terrain, va suivre les différentes phases des scrutins présidentiel et législatif.
Slim Riahi, politicien et homme d’affaires poursuivi pour blanchiment d’argent, est invité à participer au troisième et dernier débat prévu lundi soir, en présence notamment du Premier ministre Youssef Chahed, mais sa demande à y participer à distance a été refusée, a-t-il indiqué sur sa page Facebook. Il a déposé un recours en justice pour interrompre la diffusion du débat.

Des candidatures notables

Outre les têtes d’affiches Nabil Karoui, magnat des médias incarcéré, Youssef Chahed, Premier ministre en poste, et Abdelfattah Mourou, premier candidat du parti Ennahdha à la magistrature suprême, 24 autres candidats se présentent à la présidentielle tunisienne du 15 septembre. Voici quelques candidatures notables:

Abdelkarim Zbidi, le technocrate
Ce médecin de 69 ans, plusieurs fois ministre, était jusque-là resté plutôt discret durant sa longue expérience politique et n’a jamais disputé d’élection.
Ministre sous le dictateur déchu Zine El Abidine Ben Ali, M. Zbidi fut nommé à la Défense de 2011 à 2013, avant de revenir à ce poste en septembre 2017.
Indépendant, il est soutenu par ce qu’il reste de Nidaa Tounes, parti fondé par le président défunt Béji Caïd Essebsi et décimé par des luttes de pouvoir. Proche d’Essebsi, il se présente comme l’homme de la continuité. Il est considéré comme bénéficiant du soutien des acteurs influents du Sahel, sa région d’origine, et de l’aura de l’armée dont il est proche.

Moncef Marzouki, l’ex-président
Opposant historique à la dictature puis premier président de l’après-révolution, Moncef Marzouki a notamment symbolisé le long combat pour la démocratie en Tunisie. Cet homme de gauche, médecin de 74 ans, a vécu de longues années d’exil en France. Elu président fin 2011 par l’Assemblée constituante, il a été rapidement confronté aux scissions dans son camp et aux critiques sur son alliance avec Ennahdha. En 2014, il perd la première présidentielle au scrutin universel face à Béji Caïd Essebsi.

Mohamed Abbou, le tribun
Cet ancien ministre est un compagnon de Moncef Marzouki, se présentant comme héros de la lutte anticorruption. Dans la lignée de son épouse Samia Abbou, députée connue pour ses diatribes au Parlement sur les dossiers compromettants des différents élus, il est en campagne «contre l’argent sale».
Avocat de 53 ans, militant des droits des prisonniers politiques sous Ben Ali, il a connu les geôles du régime déchu durant deux ans et demi et co-fondé en 2001 le Congrès pour la République (CPR) de M. Marzouki. Il a été ministre durant quelques mois en 2012, avant de démissionner pour protester contre des entraves présumées dans la lutte contre la corruption dans l’administration. Il a quitté le CPR en 2013, pour lancer son parti, Attayar, qui a trois sièges au Parlement.

Mehdi Jomaâ, l’ex-Premier ministre
Cet ingénieur de 57 ans a dirigé de janvier 2014 à février 2015 un gouvernement de technocrates nommé après une profonde crise politique. Cadre chez Hutchinson, une filiale de Total, il a longtemps travaillé en France et a indiqué avoir vécu 18 ans à l’étranger. Il n’est entré en politique qu’après la révolution, comme ministre de l’Industrie en 2013. Il a été nommé à la tête du gouvernement à la suite d’un dialogue national visant à sortir la Tunisie de la crise déclenchée par l’assassinat d’un opposant. Il a été chargé de gérer les affaires courantes jusqu’aux élections de fin 2014. Originaire du Sahel, M. Jomaa a créé en 2017 son propre parti, Al Badil Ettounsi.

Abir Moussi, l’anti-islamiste
Chantre de l’ancien régime de Ben Ali, elle prône l’exclusion des islamistes du jeu politique. Ex-cadre du parti de Ben Ali, le RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique), elle fut l’avocate qui assura, sous les quolibets, la défense du RCD lors du procès de sa dissolution en 2011.
Ces dernières années, elle a continué à plaider avec pugnacité pour l’ancien régime dans nombre de débats télévisés. Certains voient en elle une femme de conviction courageuse, d’autres lui reprochent un discours d’exclusion divisant les Tunisiens. Elle est l’une des deux seules femmes candidates à la présidentielle.

Kaïs Saïed, le professeur
Surnommé «Robocop» en raison de son débit saccadé, cet universitaire est parfois qualifié d’objet politique non identifié, tellement son ascension dans les sondages ces derniers mois reste inexpliquée.
Néophyte en politique, dépourvu de tout soutien partisan, il n’a organisé aucun meeting, faisant campagne au porte-à-porte.
Ce professeur de droit de 61 ans s’est fait connaître en intervenant régulièrement dans les médias durant la rédaction de la Constitution entre 2011 et 2014 pour éclairer les enjeux des débats. Il défend des positions socialement conservatrices sur un ton professoral en maniant un arabe littéraire châtié, et renvoie dos à dos tous les responsables, attirant de nombreux déçus de la politique politicienne.
Source AFP