Imposante marche citoyenne ce mardi 10 septembre. Une crue de manifestants pacifiques a déferlé depuis la place des Martyrs jusqu’à la lisière de la place Khemisti, emportant sur son passage acteurs et sympathisants du Hirak qui n’ont pu rejoindre le lieu de départ à temps.

Une place des Martyrs calme en apparence, identique à celle de mardi dernier au même moment. Il est 9 heures. Quatre manifestants sont là. Des retraités, mais recrues du Hirak. Des inconditionnels dont Boudjemaâ, le vieux militant du FFS avec son inséparable chapeau de paille et son immuable pancarte recto-verso. Des fourgons de police sont visibles tout autour de la place. Sur le gazon, quelques cartons témoignent de la présence de SDF qui y ont passé la nuit à la belle étoile. Seuls, à l’autre bout de la place, un SDF et son chien dorment encore à l’ombre d’une bouche d’aération du métro. Ni le tumulte naissant aux alentours ni les klaxons ne semblent perturber leur quiétude. Le chien a son museau posé sur le bras étendu de son maître, dans une sorte de contact fusionnel rassurant. Dans la misère et le dénuement, le meilleur ami de l’homme a le meilleur des hommes pour ami. Point de débat aujourd’hui pour cause d’absence des animateurs habituels dont certains préparent les examens de la rentrée. En revanche, c’est Benyoucef Melouk qui anime, à lui tout seul, une discussion sur les élections annoncées, la justice, le système mafieux… Des thèmes qui suscitent à chaque fois le courroux de l’homme qui a fait éclater l’affaire des «magistrats faussaires», il y a 27 ans déjà. Depuis qu’il a décidé de faire son Hirak à Alger, il est devenu un personnage incontournable les mardi et vendredi. Très respecté et estimé des étudiants et des citoyens, il fait l’objet de toutes les attentions et de tous les éloges.
Les étudiants commencent à arriver au fil des dessertes de métro. Zahra, Meriem, Imène et Anaïs arrivent presque en même temps. Les deux dernières ont été arrêtées avec deux autres femmes, une citoyenne et une autre étudiante, samedi dernier avec, aussi, d’autres étudiants et citoyens. Ces arrestations sont au cœur des discussions. Les garçons arrivent à leur tour : Abdeldjebbar, Aïssa, Mustapha, Walid, Yani et bien d’autres encore. Pour certains, après une absence qui aura duré tout l’été. Embrassades et grandes tapes amicales sur le dos. On se consulte, on échange, on propose pour organiser au mieux la marche d’aujourd’hui qui s’annonce déjà imposante par le nombre grandissant de participants. On y vient même en famille. Pour certains, des bébés dans des poussettes. Beaucoup d’enfants aussi. Il n’y a pas école et c’est un jour férié. Un vendredi qui a lieu le mardi.

Imposante démonstration du Hirak !
10h35. Comme de coutume, Qassaman donne le top-départ. Derrière la traditionnelle bannière de l’emblème national, les étudiants et, derrière eux, les citoyens. Mais cet ordre est rarement respecté. Benyoucef Melouk, en électron libre, avance toujours le premier, un peu comme un éclaireur. Il y a aussi cette vieille dame voilée, s’aidant d’une béquille pour marcher. Fille de chahid très en colère contre le système, elle interpelle son monde sans fioriture. Et sans gants. Souvent, elle s’exprime dans un français châtié. Cela a eu pour effet de faire réagir un quidam : «Exprimez-vous en arabe, le français est la langue du colonialisme !» Elle lui rétorque en arabe : «Mon père a chassé le colonialisme et il s’exprimait en français. Aujourd’hui, il n’y a pas pire colonisé que celui qui reste prisonnier de ses visions étriquées. Le problème n’est pas dans la langue, il est dans les mentalités !» et elle le laisse à ses certitudes. Du Kateb Yacine pur ! Avant de s’engouffrer rue Bab Azzoun, un tir d’œuf touche Abdou, l’étudiant fan de l’Usma. Tir isolé, impossible de le mettre sur le compte d’une quelconque action concertée contre la marche des étudiants. Ce qui aura quand même pour effet de faire réagir les étudiants qui ont scandé : «makanch intikhabat ya s’hab el cachir !» (Pas d’élections avec ceux qui se nourrissent au cachir). Certains diront qu’il ne peut s’agir que d’une «doubaba», une mouche, par allusion aux diptères «électroniques» qui pullulent sur les réseaux sociaux.
Le cortège fait vibrer, comme à chaque fois, les arcades de la rue Bab Azzoun et ses échafaudages. Sur des étals de fortune montés sur roues, les dernières figues de barbarie de la saison s’offrent aux regards et aux papilles des manifestants. Certains ne résistent pas à la tentation d’en déguster deux ou trois, à 15 dinars la pièce. A la sauvette. Pour celles et ceux qui apprécient, les figues de barbarie les plus succulentes et les plus sucrées, contrairement aux apparences, ne sont pas les plus mûres, à la coloration jaune-orangée, mais les vertes…
On avance lentement jusqu’au square Port-Saïd où une longue halte est opérée. Une bonne douzaine de minutes. Apartés sur l’itinéraire ? La police quadrille le secteur comme elle ne l’a jamais fait auparavant. Toutes les rues menant vers le tribunal de Sidi M’hamed ou donnant accès à l’APN sont littéralement bloquées par un cordon de policiers.
La procession entame la rue Ali Boumendjel. Mohamed Laïd, un des interpellés de samedi dernier, dénonce à voix haute l’attitude des policiers. «Votre place est aux côtés du peuple, pas contre lui !». La foule scande : «nahi el casquitta ou r’wah maâna» (Débarrasse-toi de ta casquette et rejoins-nous). Les policiers en civil sont aux aguets. Un œil sur les manifestants et l’autre sur les smartphones, les appareils photos et les caméras.
Les pancartes de ce mardi sont celles des mardi et vendredi derniers et quelques nouveautés. Les articles 7 et 8 en rappel. Toujours. «Dawla madania machi askaria» (Etat civil et non militaire), encore ! Une pancarte déclare : «Seul le peuple souverain ! Advienne que pourra». Sur une autre, «L’Algérie est notre noble cause, le pacifisme notre principe et la liberté notre objectif». Une autre encore assène : «Quand le système dialogue avec le panel c’est comme le loup qui dialogue avec sa queue».
Et l’inévitable passage devant le panel. Bien que vide en ce jour de l’Achoura, cela n’a pas empêché les manifestants de marquer une halte devant la bâtisse abritant la commission de Karim Younès pour y décharger toute sa colère et son refus des tractations douteuses auxquelles se livre cette commission. «Karim Younès ! A la poubelle !» scande la foule en furie. Elle enchaîne : «Karim Younès ne nous représente pas et El Gaïd ne nous gouverne pas !». Et à un moment, quelqu’un a eu l’idée de brandir un billet de 200 DA en scandant : «ledjenet el hiwar machriya bel dinar !» (Le panel soumis au diktat de l’argent). Des dizaines de billets de 200, 500 et 1 000 dinars sont brandis en l’air. Un citoyen s’interpose et sort de sa poche une pièce de 10 DA : «Vous êtes bien généreux les gars ! ils ne valent pas plus que ça !» Et la marche leur consacra tout juste 10 minutes. Elle avance vers la grande-poste. Une vraie marée humaine envahit la rue Abane Ramdane.

«Protégez le pétrole, pas le tunnel des facultés !»
Place Emir Abdelkader où plusieurs camions de police ont pris position, la rue Haouès est bloquée par un camion dans le sens de la largeur. C’est par cette rue que s’étaient faufilés les manifestants mardi dernier pour rejoindre l’APN.
Mais la procession poursuit son chemin, imperturbable. Au passage, deux slogans égratignent le maire d’Alger-Centre : «Djibouh, djibouh ! Djibou Bettache lel Harrach ; djibouh, djibouh !» (ramenez-le, ramenez-le ! Ramenez Bettache à la prison d’El Harrach). Et l’autre, sur l’air d’une comptine : «Bettache ya Bettache, ma ahla El Harrach» (Bettache, ô Bettache, que la prison d’El Harrach est bonne !). Interminable marche avec un effet boule de neige. Plus elle progresse, plus elle s’engraisse, serait-on tenté de dire.
Les rues attenantes à la rue Ben Boulaïd sont toutes verrouillées par un cordon bleu. Policiers munis de boucliers et de matraques. Suffisamment dissuasifs. Et les manifestants de scander : «Antouma assou alihoum, ou h’na n’haouzouhoum» (Assurez leur protection et nous finirons bien par les chasser). Rue Pasteur, deux fourgons cellulaires sont en vue, mais leurs portes resteront muettes tout le temps de la marche qui a un moment se scindera en deux. L’une bifurquera vers la rue Khemisti pour entamer directement le boulevard Amirouche et l’autre continuera en direction du tunnel de la faculté pour redescendre par la rue du 19 mai, passer par la rue Addoun et rejoindre, à son tour, le boulevard Amirouche. Deux marches en une ! C’est en passant devant l’armada déployée devant le tunnel des facultés que fuse le slogan ; «assou ala el petrol, ma taâssouch ala tunnel» (Protégez le pétrole, pas le tunnel des facultés ! ) Alors que la première procession arrive à hauteur de la place Audin, la seconde, la plus imposante, entame le boulevard Amirouche. Justice, système, élections, Bedoui, Bensalah et Gaïd Salah n’échappent pas aux slogans et à la dérision des manifestants. La chanson d’El Gaïd est reprise maintes fois. Et des slogans où ils lui font la promesse qu’il n’y aura pas d’élections. Une pancarte le suggère : «A noter sur le Guiness, le peuple algérien avorte une troisième élection !». Les manifestants arrivent sans encombre rue Khattabi et c’est devant le lycée Barberousse que le cortège s’arrête. Abdou porté par un camarade s’adresse à la foule en rappelant les engagements des étudiants à changer le cours de l’histoire et du pays, leur refus d’élections truquées qui ne profiteront qu’aux tenants du régime en place. «Dans la nouvelle Algérie, dira-t-il, nous élirons un président qui serait prêt à se sacrifier pour ce pays et non à faire des affaires ! Pareil pour tous ceux qui prendront des postes de responsabilités ! Nous continuerons à lutter, toujours dans la silmiya». Il entame Qassaman, suivi par des milliers de gorges déployées. C’est la fin, officiellement, de la marche des étudiants. Et comme à chaque fois, les citoyens lancent leur «grand merci aux étudiants !».
Fin de la marche, mais c’est compter sans les irréductibles, ces jeunes de quartiers qui vont continuer à marcher et, fait inédit, refont un deuxième tour par le boulevard Amirouche, avec la chanson de stades, et aux son de la derbouka et du tambour : «Chkoun sbabna ? Dawla hiya sbabna ou sbab chqana» (Qui en est la
cause ? C’est l’Etat et la cause de nos malheurs). Entre temps, un drapeau national «myriapode» d’une longueur inouïe, sorti d’on ne sait où, serpente cette marche improvisée qui se dissipe au fur et à mesure qu’elle avance. Sans heurts. Septembre semble bien tenir ses promesses.