L’Algérie profonde vit depuis la fin du mois d’août au rythme des «waâdates», ces fêtes traditionnelles solidement ancrées dans diverses régions du pays. D’essence tribale, elles mobilisent aujourd’hui au-delà du cercle des communautés locales et sont devenues un rendez-vous incontournable pour beaucoup d’Algériens qui, pour y assister, parcourent parfois des centaines de kilomètres. Au centre de ces waâdates, des saints patrons dont on loue chaque année – au début ou à la fin de l’été – la baraka, les vertus religieuses et humaines. Autour d’eux, on fait le bilan des saisons, on se réjouit et on consolide le lien ou le «contrat» social.

Ces fêtes populaires sont organisées, explique El Hadj Kouider, un habitué des «waâdates» dans la région de Sebdou dans l’Ouest algérien, pour également marquer l’anniversaire du saint patron de chaque région. Pour les Ouled Nhar, la waâda porte le nom du saint patron de cette tribu en l’occurrence Sidi Yahya, pour les Beni Ournid c’est Sidi Afif, Sidi Tahar pour les Ouled Ouriache, Moulay Cheikh Tayeb pour Ouled Mimoune et c’est aussi valable pour les Beni Ouazane, Beni Ouassine, Beni Smeil et le reste des régions de Tlemcen.


Les waâdates, ajoute la même source, sont souvent organisées sur des terrains proches du mausolée du saint de la tribu qui enregistre à l’occasion, une grande affluence. Les grandes kheima dressées à l’occasion, des lectures de saint Coran sont organisées. Le moment est opportun aussi pour réconcilier entre les personnes ou les familles qui ont des différents quelconques, le tout autour d’un couscous préparé par les femmes de la tribu. Le couscous est également préparé pour tous les visiteurs qui affluent à la «waâda», qu’ils soient de la région ou viennent d’autres wilayas du pays. La restauration est assurée pour tous comme pour afficher le degré de générosité et de partage qui caractérisent ces régions.
Cheikh Boumechra Mohamed, professeur en théologie à Dar el Hadith de Tlemcen, souligne que ces mawsims constituent une occasion propice pour renforcer les liens sociaux et la solidarité entre les membres d’une même tribu ou région ce qui va de pair avec la religion musulmane qui incite les gens à s’unir. Il ajoute que lors de ces «waâdates» de nombreux conflits ou différents entre les membres d’une même tribu ou entre des familles de tribus différentes sont réglés.
L’universitaire Saliha Sali, chercheuse au Centre de recherches en anthropologie sociale et culturelle de Oran (CRASC), indique que les «waâdates» sont organisées pour perpétuer la tradition de l’aïeul de la tribu qui organisait chaque fin de campagne de moisson un diner qui regroupe les membres de chaque tribu ainsi que des invités. Dans ces rencontres, plusieurs questions sont abordées, notamment des questions sociales comme les divorces, les mariages et l’héritage. Partant de ce fait, ajoute-t-elle, les waâdates sont devenues «l’une des plus grands évènements festifs auxquels sont associés d’autres éléments du patrimoine populaire qui forment les fondements essentiels de la culture populaire».

La fantasia, jouer la guerre et ne pas la faire
En plus de son aspect religieux et traditionnel, la «waâda» compte en outre des aspects relevant du patrimoine national tels que la cavalerie traditionnelle. Cette dernière constitue sans nul doute, l’un des aspects les plus marquants de ces festivités. Les troupes de cavaliers appelées localement «Aâlfa», qui représentent souvent des régions et des tribus différentes, offrent des spectacles marqués par la vitalité et l’ardeur tant du cavalier que du cheval, et chaque troupe consent le maximum d’efforts pour être à la hauteur de l’évènement. Le but est de faire des chevauchées collectives et de terminer la course avec une détonation synchronisée du baroud.
L’anthropologue et sociologue Ahmed Benaoum (lire entretien) explique la fantasia comme un art équestre dont le spectacle est de jouer la guerre pour ne pas la faire. Chaque troupe porte une tenue traditionnelle constituée d’une chechia ou mdal (chapeau traditionnel) en plus des khoff (bottes traditionnelles) en sus de djellaba ou burnous de diverses couleurs.
Ce spectacle attire aussi les chasseurs de photographies. Des photographes qui viennent de partout tentent d’immortaliser l’évènement. La «waâda» représente aussi une occasion pour les amoureux du folklore de danser sur le rythme du bendir, du gallal et de la gasba. Des musiciens affluent de partout et improvisent, le temps des spectacles qui dure des heures, même à des heures tardives de la nuit. Les adeptes des danses folkloriques «aalaoui», «saf», et «dara» se régalent entre amis et familles pendant de longs moments. Ces fêtes constituent également une aubaine pour les commerçants ambulants qui forment pour l’occasion, un grand marché à ciel ouvert. Différents produits artisanaux, fruits et légumes, habits et médicaments traditionnels sont proposés aux nombreux présents. Ces «waâdates» ou fêtes populaires représentent un pan entier du patrimoine matériel et immatériel qui, bien qu’il résiste aux temps, se trouve aujourd’hui en situation d’être mieux préservé et défendu. Un des «waâdates» les plus spectaculaires est dans sans doute celle «Rakb Sidi Cheikh» et traditionnelle procession à Labiodh Sidi Cheikh dans l’extrême sud de la wilaya d’El Bayadh. Cette manifestation, organisée par la zaouia Sidi Cheikh en hommage à son fondateur Sidi Abdelkader Ben Mohamed Ben Slimane Ben Abi Smaha (1533-1616), accueille chaque année, à la fin du mois de juin, de nombreux visiteurs du pays et de l’étranger, habitués à commémorer cet évènement et se remémorer le parcours de ce saint-patron qui occupe une grande place chez la population de la région et les adeptes de sa tariqa «Cheikhia».
Cet érudit de la région d’El Bayadh, fondateur de cette confrérie soufie, a joué un rôle important dans la résistance populaire contre l’occupant espagnol à son époque.
Le programme de cette manifestation, de trois jours, classée patrimoine mondial immatériel par l’Organisation des Nations unies de l’Education, des Sciences et de la Culture (UNESCO) en 2013, comporte une visite au mausolée du saint-patron et des spectacles de cavalerie et de fantasia, un baptême de baroud dans une ambiance de chants des cavaliers dit «El Alfa» au niveau de la place limitrophe à la zaouia «El Faraa».Source APS