Chercheur universitaire qui a professé pendant longtemps en Algérie, Ahmed Benaoum a dirigé le Centre national de recherches préhistoriques anthropologiques et historiques d’Alger (CNRPAH) avant de se consacrer à l’enseignement universitaire à l’étranger, notamment à l’université de Perpignan. Ses recherches portent sur l’anthropologie des territoires et des cultures, l’anthropologie des pratiques religieuses et l’épistémologie des sciences de l’Homme et de la société.

Reporters : Depuis juillet-août, plusieurs régions du pays, notamment à l’Ouest, se mettent à la fête comme chaque année à cette période. C’est le temps de la «waâda», moment unique où les habitants de ces régions vivent quelques journées, voire une semaine entière au rythme de la fête et de la nourriture en abondance. Mais, au fait, qu’est-ce que la waâda au juste ?
Ahmed Benaoum : La waada intervient à un moment précis de l’année économique. C’est quelque chose de très ancien et qui résiste aux transformations de la société algérienne. Nous ne sommes plus tout à fait une société paysanne, plus nous avançons dans le temps plus nous nous éloignons du monde paysan, mais nous en conservons encore des traces vivantes et une culture qui continue d’avoir un ancrage dans l’espace rural et à faire référence à la ruralité dans ses différentes déclinaisons paysanne, nomade, pastorale et montagnarde.

Qu’est-ce qu’on entend par ruralité à l’heure où la paysannerie qui lui est associée n’est plus ce qu’elle était, y compris dans nos contrées ?
La réponse à cette question est aussi complexe que les réalités de l’espace ou du monde rural. Pour rester dans notre sujet, je dirai que la ruralité, ce sont des rythmes économiques en fonction des saisons. La waada ou les w’aadi, ou waadate au pluriel, arrivent soit au mois de juin soit à la fin du mois de septembre ou au début du mois d’octobre, quelquefois au début novembre, en fonction des variations du climat et de la qualité des années qui peuvent être sèches ou exceptionnelles en pluviométrie. Ce sont des moments qui se déroulent en fonction de la consommation des produits du travail. En juin, les brebis, les chamelles, les chèvres, les juments ont mis bas, après la tonte qui intervient généralement en avril-mai. Il y a du lait, du beurre et de la laine en abondance. A la fin de l’été, c’est la moisson et les céréales. On stocke une partie à des fins de prévoyance parce qu’il peut y avoir l’année d’après une mauvaise saison. On a des réserves parfois sur dix ans, les céréales surtout. C’est de la prévoyance pour affronter les années sèches ou les guerres.

C’est donc ce surplus qu’on consomme durant les «waadate» ?
Oui, mais ce n’est pas manger pour manger ou dévorer pour dévorer. Non, c’est quelque chose qui s’inscrit dans un faisceau d’actes de sacralisation politique au sens grec du terme, c’est-à-dire d’institution de la société humaine et la construction de relations sociales paisibles. Pour être en paix, on partage. Et qu’est-ce qu’on partage ? La nourriture d’abord ! On partage le sel, comme on dit encore, une formule passée dans notre langage quotidien et empruntée au temps lointain où ce produit était rare, on rompt le pain comme on dit dans d’autres sociétés méditerranéennes. Cela s’appelle la commensalité : on se réunit on mange ensemble une fois l’an ou deux fois l’an, c’est selon les communautés. Le fondement de l’institution de la société humaine, c’est le partage de la nourriture, s’il n’y a pas ça, il n’y a rien.

Pour renouveler l’année économique, c’est bien cela ?
Des économistes subversifs appellent ça la consumation du surplus : on brûle pour renouveler l’année dans une logique de sacrifice plutôt. La consommation, c’est autre chose, c’est de l’investissement et là, on est dans le capitalisme. On sacrifie un mouton ou un bouc, un coq, mais jamais une femelle. Chaque famille est obligée avec joie à sortir la gas3a chaque année

Mais dans ce renouvellement, il n’y a pas que la nourriture…
Il y a la négociation et la résolution des conflits au sens sociologique du terme. C’est le moment où les cheikhs de zaouïa deviennent les maîtres de la politique et s’emploient à réconcilier les groupes en situation d’antagonisme et faire en sorte que ces conflits, quand ils sont résolus, deviennent des éléments d’intégration sociale. Il y a là un renouvellement du contrat social. Le conflit c’est l’énergie même de la société, la paix est un état du conflit permanent.

Qu’en est-il du spectacle ?
Oui, l’autre manifestation de la waada, c’est la fantasia. Ce n’est pas de la cavalerie ou du sport équestre, c’est un rituel par lequel on joue à la guerre mais on ne la fait pas. Et comme c’est un rituel, c’est un rythme. Les rangs des cavaliers sont entre 9 et 15, parfois 19. C’est toujours un multiple de 3. Le rythme est dans le mouvement aussi ; les cavaliers avancent au pas, au trot puis au galop. Il y a une partie de silence au départ puis de cri à l’arrivé, la 3ayta au passage du mausolée du maître soufi. Les poètes pratiquent les joutes poétiques, ils disent la guerre au lieu de la pratiquer comme le font ces joueurs qui utilisent les gourdins pour des spectacles de combat où ce n’est pas le corps qui est visé, mais l’arme. On ne frappe pas, on désarme, on enlève le gourdin, «matrag» comme on dit chez nous.

De nombreux anthropologues estiment que la waada, c’est aussi un moment de l’année où les interdits sont plus ou moins bravés…
Autrefois, oui. Aujourd’hui, c’est un terrain à observer attentivement. Dans le passé, les anthropologues appelaient ça la semaine de l’erreur. Les jeux de hasard étaient permis, d’autres interdits aussi… La géomancie était également largement pratiquée par les voyantes du Djebel Amour, les «a’mriyate». Mais toutes ces pratiques ont disparu au lendemain de l’Indépendance, en 1962. Au-delà des études anthropologiques, il y a encore tout un travail d’histoire à faire en ce qui concerne les pratiques disparues et celles qui bravent le temps et jouent à le défier. Avec ce travail, on peut remonter très loin jusqu’à l’arrivée des Français qui ont cassé toute une culture et tout un patrimoine en rapport avec la waâda – notamment en faisant disparaître les circuits caravaniers et commerçants, comme on peut s’intéresser aux transformations qui ont commencé à se manifester après 1962 sous l’effet du politique et d’une vision négative héritée du colonialisme ou dans le cadre des mutations de la société qui se poursuivent d’ailleurs.