La Mostra de Venise s’est ouverte, mercredi dernier, avec le défilé sur le tapis rouge de stars internationales qui se sont vue rafler la vedette par les polémiques qui marquent cette année la 76e édition du Festival du cinéma italien.

En effet, plusieurs voix s’élèvent pour critiquer le faible nombre de réalisatrices en compétition, réduit à seulement deux, et la sélection de cinéastes controversés tels que Roman Polanski et Nate Parker. La Mostra, plus ancien festival de cinéma au monde et rampe de lancement pour les Oscars, proposera 21 longs métrages en compétition pour le célèbre Lion d’or. Il sera décerné le samedi 7 septembre sur le Lido par un jury présidé par la réalisatrice argentine Lucrecia Martel.

« J’accuse » de Polanski au cœur de la contestation
La plus médiatisée des polémiques qui secoue la Mostra est la sélection en compétition du film du réalisateur Roman Polanski, sur l’Affaire Dreyfus, «J’Accuse», projeté en avant-première mondiale à Venise, hier, parmi les films en compétition pour le Lion d’or. Thriller sur fond d’espionnage, le film raconte l’Affaire Dreyfus du point de vue du lieutenant-colonel Georges Picquart, incarné par Jean Dujardin, chef des services de renseignement et personnage clé du dénouement de l’affaire. Il avait diffusé les preuves permettant d’innocenter le capitaine Dreyfus, français d’origine alsacienne et de confession juive, accusé de trahison, mettant fin à ce scandale majeur de la IIIe République en France qui a duré douze ans (1894-1906).
Roman Polanski, toujours poursuivi par la justice américaine pour le viol, en 1977, d’une adolescente, a dit à plusieurs reprises qu’il voyait dans cette affaire un écho à sa propre histoire. Des propos qu’il réitère dans le dossier de presse du film, mis en ligne par la Mostra. «Faire un film comme cela m’aide beaucoup. Dans l’histoire, je trouve parfois des choses que j’ai moi-même connues, je peux voir la même détermination à nier les faits et me condamner pour des choses que je n’ai pas faites », dit-il dans une interview avec l’écrivain Pascal Bruckner. «La plupart des gens qui me harcèlent ne me connaissent pas et ne savent rien sur l’affaire », ajoute-t-il. Trois nouvelles femmes ont lancé des accusations contre lui ces dernières années. En 2010, l’actrice britannique Charlotte Lewis l’a accusé de l’avoir «abusée sexuellement » à 16 ans, en 1983. Une seconde femme l’a accusé, en 2017, d’agression sexuelle lorsqu’elle avait 16 ans, en 1973, et une troisième a déposé en 2017 une plainte pour viol, pour des faits remontant à 1972 alors qu’elle avait 15 ans. Des accusations « sans fondement », selon son avocat. La présence de « J’Accuse » en lice pour le Lion d’or a suscité ces dernières semaines de vives critiques des féministes, comme la fondatrice du groupe de pression Women and Hollywood, Melissa Silverstein, pour qui le Festival «est complètement sourd aux questions liées à îMeToo». La présidente du jury Lucrecia Martel a elle-même affirmé mercredi dernier être « très gênée » par la sélection du film, et indiqué qu’elle « n’assisterait pas » à la projection officielle. Elle est ensuite revenue sur ses propos, indiquant n’être « en aucune façon opposée» à sa présence en compétition et n’avoir « aucun préjugé » sur cette œuvre.
Dans le sillage de îMeToo, le réalisateur s’attire depuis plusieurs années les foudres des féministes, qui n’acceptent pas que ses films continuent à être montrés dans des festivals et qu’il continue à recevoir des honneurs. En France, des féministes avaient manifesté, en 2017, contre une rétrospective de ses films à la Cinémathèque, et il avait dû la même année renoncer à présider la cérémonie des César. Aux Etats-Unis, le réalisateur exclu depuis l’année dernière de l’Académie des Oscars, les procureurs américains cherchent toujours à le faire revenir dans le pays pour qu’il reçoive sa sentence.

Catherine Deneuve à la rescousse
Catherine Deneuve, l’actrice toujours resplendissante à 75ans, qui a ouvert mercredi la Mostra de Venise dans le rôle d’une actrice « très excessive » dans «La Vérité», du Japonais Hirokazu Kore-Eda, n’hésite pas à s’indigner des critiques des féministes à l’encontre de la présence en sélection du film de Roland Polanski. «Je trouve ça d’une violence inouïe et totalement excessif », réagit-elle dans une interview. «Le temps a passé », plaide-t-elle encore au sujet du réalisateur de 86 ans, avec qui elle avait tourné, en 1965, dans « Répulsion », estimant également que « la plupart des gens ne connaissent pas la réalité de la façon dont les choses se sont passées ». Alors qu’elle s’apprête à présider, dans une semaine, le Festival du film américain de Deauville, Catherine Deneuve prend aussi la défense de Woody Allen, dont le dernier film, « Un jour de pluie à New York », jamais sorti en salles en raison d’anciennes accusations d’agressions sexuelles, fera l’ouverture de la manifestation, suscitant là aussi des critiques des féministes. « C’est pareil, c’est incroyable», estime l’actrice, qui affirme qu’elle accepterait « bien sûr » de tourner avec le cinéaste s’il avait un projet qui lui convienne. Aux Etats-Unis, «ils ont vite fait de dire fini, banni, il faut quitter le pays, il faut quitter la ville, il faut quitter le cinéma », regrette l’actrice. Pour elle, «il faut faire la différence entre le cinéaste et la personne ». «Les féministes ont quand même des œillères », estime-t-elle. Par ailleurs, la star du cinéma français, dont la carrière a débuté il y a plus de 60 ans, a répondu sur le fait qu’elle soit considérée comme une icône de cinéma que «je ne suis pas vraiment ça, je trouve, franchement. On me le dit souvent, c’est beaucoup à travers les journaux, les photos, c’est plutôt ça ». «C’est aussi le fait qu’on m’ait beaucoup liée au couturier Yves Saint Laurent, donc ça m’a donné une image plus sophistiquée. Mais franchement non, en tant qu’actrice, je ne suis pas comme ça. C’est une image », ajoute-t-elle. Elle dit aussi aimer surprendre « dans des rôles un peu inattendus », et que « tout ne soit pas écrit d’avance». «J’ai envie de choses que je n’ai pas l’impression d’avoir déjà faites», explique Catherine Deneuve, qui s’apprête à tourner, en octobre, dans le prochain film d’Emmanuelle Bercot « De son vivant », avec Benoît Magimel.

Les larmes de la Saoudienne Haifaa Al-Mansour
Pour sa part, la réalisatrice saoudienne Haifaa Al-Mansour a ému la Mostra de Venise, jeudi dernier, en versant des larmes à l’évocation des obstacles que rencontrent les femmes dans le monde, espérant un avenir meilleur pour sa fille.
«Je pense que nous, les femmes, rencontrons certainement partout dans le monde des résistances très similaires », a déclaré Haifaa Al-Mansour, la première femme à être devenue cinéaste dans son pays, au cours de la conférence de presse de son film «The Perfect candidate ».
Ce film, l’un des deux seuls films réalisés par des femmes en compétition à la Mostra cette année, marque le retour de la réalisatrice à Venise après y avoir présenté, en 2012, son premier long métrage « Wadjda » dans la section parallèle Orizzonti. Ce nouveau long métrage de la cinéaste décrit les barrières rencontrées par une jeune femme médecin en Arabie Saoudite lorsqu’elle décide de se présenter aux élections municipales, confrontée à une société conservatrice dominée par les hommes. Evoquant les difficultés que rencontrent les femmes pour s’imposer professionnellement dans le monde, au-delà de l’Arabie Saoudite, la cinéaste de 45 ans, qui a également travaillé aux Etats-Unis, a affirmé qu’elles devaient « vraiment se battre pour être à des postes de responsabilité », tandis que les hommes « n’avaient pas à mener ce combat ». «Nous devons nous unir en tant que femmes, et vraiment nous soutenir, croire les unes dans les autres, croire en nos succès », a-t-elle poursuivi. Elle a estimé que «cultiver cette sororité était au cœur d’un nouveau mouvement féministe, grâce auquel nous pourrons responsabiliser les jeunes générations, pour qu’elles n’aient pas besoin de lutter comme nous pour s’affirmer ». « Je veux que ma fille puisse connaître un monde comme ça dans le futur », a-t-elle ajouté, la voix étranglée par l’émotion, ne pouvant retenir ses larmes, sous des applaudissements nourris.
La réalisatrice a ensuite estimé que «les festivals devraient sans aucun doute soutenir les réalisatrices », alors que la Mostra est critiquée pour n’avoir sélectionné cette année que deux films de femmes sur vingt-et-un, après un seul l’an dernier. Mais, a-t-elle ajouté, «cela doit vraiment commencer avec le financement, avec l’ouverture des studios à plus de femmes et de diversité ». «Il y a une brèche qui s’ouvre maintenant, ça y est, et nous voyons les choses changer. Mais ça devrait commencer dès les étapes antérieures », a-t-elle insisté. «Il ne s’agit pas que des festivals ».

Almodovar heureux de recevoir un Lion d’or pour sa carrière
Le cinéaste espagnol Pedro Almodovar, manifestement heureux, a qualifié d’«acte de justice poétique » le Lion d’or qui lui a été décerné, jeudi dernier, à la 76e édition de la Mostra de Venise. Le réalisateur, que le directeur du festival de Venise, le critique italien Alberto Barbera, a qualifié de «plus grand et influent » du cinéma espagnol depuis Luis Buñuel, n’avait jusqu’à présent reçu aucune récompense des principaux festivals européens que sont Cannes et Venise. Le cinéaste a été récompensé pour son fameux opus «Femmes au bord de la crise de nerfs », qui avait enthousiasmé le public international et le réalisateur Sergio Leone. Il a été projeté jeudi dans la grande salle de la Mostra.
Grâce aux histoires entremêlées de quatre femmes déjantées (Carmen Maura, Julieta Serrano, Maria Barranco, Rossy De Palma), des costumes colorés et des décors pop et kitsch, Pedro Almodovar fut catapulté sur la scène internationale. «Je fus baptisé ici, dans ce festival, en 1983, avec le film « Entre les ténèbres », a souligné le cinéaste, se souvenant que « j’étais si fier des actrices, qui étaient merveilleuses. Elles représentaient l’Espagne moderne », a ajouté le réalisateur qui fêtera ses 70 ans le 25 septembre. L’Espagne, a-t-il rappelé, « se réveillait d’une dictature qui avait duré 40 ans » et « le plus important de la ‘movida’ (mouvement artistique des années ayant suivi la dictature franquiste, ndlr), c’était de ne plus avoir peur et de jouir d’une énorme liberté ». Le cinéaste, connu pour ses films désenchantés et corrosifs, qui a évolué vers un cinéma plus introspectif, a reconnu être « le produit de la démocratie espagnole ». « Mes films démontrent qu’elle existe vraiment. Quand j’ai commencé à tourner, on ne parlait pas de diversité. La vie d’alors était très différente ».