Entraîneur national pendant 4 ans et ancien membre de la sélection de canoë-kayak, Nadjib Mazar nous parle de son expérience dans la discipline. Il évoque le fort potentiel en Algérie ainsi que les solutions pouvant permettre à ce sport de gagner de nouveaux galons. Pour l’ex-kayakiste, la politique sportive algérienne doit être revue afin que le pays puisse tirer le maximum de ses ressources humaines dans
le domaine.

Qui est Nadjib Mazar?
Nadjib Mazar : Je suis un jeune algérien de 29 ans passionné de Canoë-Kayak et de sport en général. J’apprécie les relations humaines que nous pouvons tisser durant une carrière sportive en tant qu’athlète ou en tant qu’entraîneur.

Pourquoi avoir choisi le Canoë-Kayak ?
Le Canoë-Kayak est un sport de glisse. Il se pratique sur l’espace le plus cher de notre planète qui est l’eau ! Ce sport nous apprend à composer et à jouer avec la force de la nature en harmonie avec notre force musculaire. En plus d’être un sport, cette discipline est un moyen d’évasion par le voyage et la découverte de milieux extraordinaires, qui ne sont accessibles qu’avec de petites embarcations. L’un des plus importants bienfaits que nous pouvons tirer de cette discipline est l’enseignement de l’écologie, du respect de la nature et de notre relation harmonieuse avec elle.

Décrivez-nous votre carrière sportive ?
J’ai évolué en première division en France durant plusieurs années. J’ai rejoint l’équipe d’Algérie en 2010 avec laquelle j’ai été médaillé d’or des jeux africains à Maputo en 2011, champion d’Afrique en 2013 et 2014, double-champion arabe. Par ailleurs, j’ai été le premier médaillé d’or dans l’histoire du canoë algérien. Dès mon plus jeune âge j’ai voulu partager mon expérience avec les jeunes de mon club. J’ai été entraineur de mon club d’origine (le CKC Nîmes) durant 2 années. Par la suite, j’ai pris le poste de conseiller technique fédéral du département du Gard avec des missions sur toute la région Languedoc-Roussillon durant presque 3 ans. En 2015, on m’a proposé le poste d’entraineur national en Algérie que j’ai occupé durant 4 années. Ce fut une période où j’ai vécu des moments forts avec l’équipe. Avec mon staff, nous avons réussi à propulser l’Algérie à la 2e position au classement africain et arabe, alors qu’elle était précédemment en 4e place. Durant cette période, les athlètes sont arrivés à gagner jusqu’à 10 médailles d’or lors des Championnats d’Afrique. Depuis quelques années, je suis aussi expert au niveau de la fédération internationale afin d’apporter ma contribution et mon expérience dans les pays qui se sont engagés à développer cette discipline (Algérie, Maroc, Liban, Iran…). Et, depuis peu, j’ai pris en charge le plus grand club de Nouvelle-Zélande qui se situe à Tauranga dans la Bay of Plenty. Je prends en charge des athlètes de haut niveau, alors que mon collègue irlandais Matthew s’occupe de la formation de jeunes.

Vous étiez pendant 4 ans entraineur de l’équipe nationale de canoë-kayak, quelle appréciation faite-vous de ce sport en Algérie ?
Actuellement, cette discipline compte une vingtaine de clubs majoritairement à Alger, Annaba et Oran (dont plusieurs clubs utilisent les mêmes lieux). On compte deux championnats nationaux par an avec moins de 100 participants. Je déplore d’ailleurs le très peu de formations prodiguées dans ce domaine. Quant à l’équipe nationale, elle a, à sa disposition, du matériel haut de gamme et des stages réguliers. Le problème réside dans le rôle qui doit échoir à cette fédération. En effet, la réduire à s’occuper uniquement de l’équipe nationale est très limitatif. Une fédération doit être chargée d’organiser et de promouvoir la discipline à l’échelle nationale. Et à ce niveau, nous rencontrons des dysfonctionnements avec des solutions qui ne sont pas toujours à la hauteur. Comme disait le « Sage de Baltimore » : « Pour chaque problème complexe, il y a une réponse qui est claire, simple et fausse. » C’est exactement ce qu’apporte la fédération en ce moment. Elle occulte les vrais problèmes et ne les résout pas de manière définitive. Je m’explique : avec un pays qui compte plus de 80 barrages et une vingtaine de ports, un climat qui se prête à merveille pour cette discipline et 45% de la population algérienne de moins de 25 ans, on aurait pu voir naître une centaine de clubs et beaucoup plus d’adhérents. Ce qui aurait permis une plus grande concurrence pour les sélections nationales et un meilleur rendement pour l’EN. Le premier objectif aurait été de promouvoir cette discipline sur tout le territoire national, le second donner l’occasion de détecter plus de talents.

Qu’auriez-vous préconisé comme politique ?
Beaucoup de choses à réaliser pour faire bouger les lignes.
Par exemple :

  • Faire des démarches locales pour avoir un soutien financier et humain au niveau des DJS de chaque wilaya pour fonder des clubs.
  • Fabriquer des coques de canoë localement,
    ce qui reviendrait à la fédération aux environs de 50 000DA/l’unité comparé aux 3000€ pour une coque importée.
  • Mettre en place une formation régulière pour les entraineurs et les arbitres.
  • Mettre en place un système de sélection pour l’EN approuvé par le bureau fédéral.
  • Créer un règlement fédéral approprié pour notre pays.
  • Créer des pôles dans les grandes ligues afin d’avoir un suivi pour les athlètes de l’équipe nationale quand ils sont dans les clubs, et d’avoir une structure de transition entre le club et l’EN.
  • Soutenir et créer un lien avec les ligues et les clubs.
  • Mettre en place des compétitions nationales sélectives au championnat d’Algérie, ce qui animera le calendrier national.
  • Se rapprocher de la fédération internationale de canoë pour rentrer dans le « Talent identification Program » et bénéficier de stages, de compétitions et de formations gratuitement.
  • Faire appel à la solidarité olympique pour aider à financer des projets de développement, former des cadres algériens et soutenir des athlètes susceptibles de se qualifier aux JO.
  • Intégrer les instances internationales telles les Confédération africaine de canoë, Confédération arabe et Fédération internationale afin de s’imposer et d’intégrer l’Algérie aux différents projets internationaux.
  • Trouver des sponsors.

    Que pensez-vous de la pratique du sport en Algérie en général ?
    Le sport en Algérie est à l’image de la situation du pays. Il y a beaucoup de potentiel, mais très mal géré. Les bonnes personnes ne sont souvent pas aux bons postes. Mais, j’ai espoir qu’avec le Hirak le sport algérien et toute l’Algérie retrouveront un nouvel élan vers le développement.

Vous êtes sorti le 8 mars manifester avec les Algériens qui veulent changer le système en place, en dénonçant votre fédération. Pourquoi avoir mélangé sport et politique ?
Il faut savoir que c’est la politique qui régit le sport. Comme je disais précédemment, le sport algérien est à l’image de la politique actuelle. Si nous souhaitons un changement dans notre pays, nous devons nous engager sur des positions politiques de conviction. Parallèlement à cela, chacun doit dénoncer les anomalies tout en agissant à son échelle. Mon domaine de prédilection est le sport et c’est là où je voudrais contribuer au changement général auquel appellent les Algériens. Voilà pourquoi j’étais dans la rue les vendredis. Il faut joindre le geste à la parole. Il est inutile de critiquer dans son coin sans pour autant assumer la responsabilité publique. Cela ne fait bien sûr pas plaisir, mais qu’à cela ne tienne !

Le mot de la fin ?
Tout d’abord je tiens à remercier l’Algérie et toutes les personnes qui ont cru en moi durant les 4 années passées auprès d’eux. De près ou de loin, je continuerai à partager ma passion avec le pays qui m’est le plus cher. Je souhaite beaucoup de succès à l’équipe nationale de Canoë et à tous les sportifs algériens. J’espère que nous pourrons voir l’Algérie emporter de grands succès lors des échéances à venir.