On est bien loin de la foultitude de la première conférence du forum de la société civile du 15 juin dernier, et de son ambiance «militante» dans l’étroit local du Cnapest. Place en ce samedi 24 août au faste de la salle El Djazaïr à la Safex, aux petits fours et aux « grosses pointures» partisanes et aux personnalités politiques. Les organisateurs ont mis les bouchées doubles.

Autour de la grande table disposée en «U», essentiellement les noms de personnalités ou de partis politiques. Exit les associations et autres comités aux premières loges, comme dans la précédente édition, renvoyés cette fois-ci deux ou trois rangées derrière. En attendant le début de la conférence, Djamel Ghoul, président du Conseil national autonome des imams s’affaire à vérifier les noms définissant les places des uns et des autres autour de la table. A la recherche de quelques incompatibilités d’humeur ou d’idéologie. Il effectuera quelques permutations en déplaçant Smaïl Lalmas près de Bouchachi, puis revient au schéma initialement proposé : Khiari à côté de Bouchachi. Lalmas, dont la place est près de Karim Tabbou, ne viendra pas. Au chapitre des absents, il y a aussi le Parti socialiste des travailleurs, le PLD, non-officiel, et le MDS.
Annoncée à 9h, la conférence ne débutera qu’aux alentours de 10h40 par la récitation de versets coraniques par le représentant des imams, puis par Qassaman. Intégralement. Derrière les caméras, installées en batterie face à la tribune de la conférence, quelqu’un chuchote : «Pas de minute de silence pour les morts du 20 août ?» Sa remarque se perd dans les applaudissements qui suivent la fin de l’hymne national.
Dans la salle, des visages familiers. Ils sont jeunes, ils sont étudiants. C’est Samy Ibkaoui et ses camarades. Leur jeunesse tranche avec l’esprit quadra, cinquantenaire et plus de l’assistance. Ils sont là en qualité d’observateurs. Sans badges. Même si deux étudiants du pôle des étudiants en portent autour du cou. Aïssa, le camarade de lutte de Samy, insiste sur leur présence en indépendants : «Si nous sommes là, c’est pour nous faire une idée, la plus large, des offres de sortie de crise en ce moment sur la table, sans que cela ne soit interprété pour autant comme un soutien du Hirak estudiantin à ces initiatives.» L’invitation de Samy et de ses camarades, même si elle fait grincer quelques dents, n’est certainement pas dénuée d’intérêt. D’ailleurs, les étudiants devront s’attendre dans les jours à venir à être confrontés à de nombreuses opérations de charme et tentatives de récupération.

Une énième conférence pour plaider la transition ?
De l’avis de nombreux observateurs, cette rencontre du Forum de la société civile avec les partis et les personnalités politiques, est un mix des trois grandes rencontres précédentes : celle de ce même forum le 15 juin, celle des forces de l’alternatives démocratique du 26 juin et la conférence du dialogue national, initiée par Rahabi, le 6 juillet dernier.
Le forum organisateur assure l’accueil et les petits fours. Les Forces de l’alternative démocratique sont là, mais en rangs dispersés avec les trois absences marquantes, citées précédemment. Rahabi aussi est de la partie. Sans Benabbou, mais avec Djabi, Guemazi et les partis présents à Aïn Bénian. La particularité de cette rencontre, ce sont les personnalités politiques, à l’instar de Bouchachi et Tabbou qui ont fait le déplacement.
Après l’allocution d’ouverture, lue par le président de séance, l’annonce qui fait mal aux journalistes présents de la presse écrite et audiovisuelle : les travaux de la conférence se dérouleront à huis clos. Officiellement, à la demande de nombreux partis politiques qui, questionnés à ce propos, jurent leurs grands dieux qu’ils n’ont jamais été contre un débat public ouvert…
De nombreux journalistes et photographes sont en colère. «Ils vont comploter sur le dos du peuple ?» entend-on au milieu de la cohue. Ou encore : « Ces politiques sont capables de tous nous vendre au plus offrant ! Je parie que tous négocient en catimini avec le panel !», dira un journaliste.
Les travaux débutent après que les journalistes aient été priés d’évacuer la salle des débats, confinés dans une salle attenante. Thé, café et petits fours pour calmer leur colère. Dehors, un vieux bonhomme, habillé d’un tricot portant le slogan «Yetnahaw Gaâ» tente d’assister à la conférence. Il est rabroué par un service d’ordre zélé. Le forum choisirait-il son personnel d’ordre chez les videurs de boîte de nuit ? «Je suis un ancien moudjahid, dit-il et j’ai le droit d’être là !» Sans ménagement, un vigile le pousse. «Wech, t’es du côté d’El Gaïd pour me traiter ainsi ? Je reste !». Après moult tractations, il finira par avoir gain de cause et assistera à la conférence. Et avec un badge en plus.

Tout cela, méritait-il un huis clos ?
Malgré le confinement des débats, quelques bribes parviennent de la grande salle. Tazibt du PT vante l’option de la constituante et regrette que Louisa Hanoune ne soit pas là pour représenter son parti. Karim Tabbou vilipende le panel et le système et fait l’éloge de cette rencontre. Mokri parle avec passion et emphase du Hirak et de ses choix comme s’il y était…
Entre deux interventions en plénière, certains ne peuvent s’empêcher de se fendre en déclarations auprès d’une presse avide d’informations. Soufiane Djillali de Jil Djadid évoque être «pour un processus constituant, à condition de passer par la présidentielle d’abord ». Et quelle garantie aurons-nous que le prochain président s’inscrive dans une refonte constitutionnelle ? Un engagement des candidats à la présidentielle à y souscrire… Bouchachi se réjouit de cette rencontre qui a réussi le pari de réunir société civile et partis politique. Il précisera toutefois, qu’«il n’existe pas de garanties que les propositions des Algériennes et des Algériens puissent trouver écho chez la classe dirigeante».
Sadek Dziri de l’UNPEF parlera, pour sa part, d’une conférence historique et reste confiant dans la démarche consensuelle de la conférence. Il part du constat que si les trois conférences précédentes n’ont pas été entendues par le pouvoir en place, la réunion des trois devra peser de tout son poids. Une arithmétique quelque peu simpliste, mais bon, peut-être qu’il faut y croire ?
Avant même la fin des travaux, Samy et ses compagnons sont quelque peu sceptiques face à un discours redondant. Mais l’espoir est permis en dehors des espaces feutrés. Il est dans la rue.