Le concert le plus attendu en Algérie du chanteur international Soolking s’est transformé, avant-hier soir, au stade 20-Août 1955, en tragédie, faisant selon un bilan provisoire cinq morts et plus de quatre-vingts blessés.

Pourtant, les retrouvailles de Soolking avec ses fans étaient un véritable moment de communion, de fraternité et de fierté d’être Algérien. En effet Soolking a offert un concert mémorable pour ses fans avec une brochette de guest-star, présents sur scène faisant vibrer plus de 30 000 personnes durant plus de deux heures.

Concert de Soolking Ph :Fateh Guidoum / PPAgency


Face à ces milliers de fans, l’organisation n’a pas suivi, l’Office national des droits d’auteurs (ONDA) qui avait donné des garanties pour la sécurité du public a été dépassé par les évènements. Là où le bât blesse, c’est qu’artistiquement parlant, Soolking a offert un concert digne des plus grands shows internationaux, avec son et lumière, tout en restant proche de ses idéaux et de son engagement pour le peuple algérien « un peuple merveilleux». « Les Algériens vous êtes le meilleur peuple au monde. Je suis fier de vous, car vous êtes en train d’écrire votre histoire», a déclaré Soolking sur scène.
Hélas, l’histoire retiendra la terrible tragédie qui endeuille plusieurs familles, une heure avant le concert. En effet, c’est vers 20 heures qu’une bousculade se déclenche au niveau de la porte d’accès à la zone D. «Les organisateurs ont ouvert une seule porte d’entrée pour la zone D (accès au terrain). Il n’y a pas eu de séparation au niveau de l’accès à la zone D entre les familles et les jeunes comme cela a été annoncé», nous confie Redouane, un jeune qui a survécu miraculeusement à ce drame. Pourtant, il était confiant, car Soolking avait promis à ses fans une sécurité totale, mais tout ne s’est pas passé comme prévu.
Sur place, nous avons constaté que face à l’entassement d’une foule compacte à l’entrée du stade, dont l’accès était rétréci par des barricades mises en place pour canaliser la foule, les forces de l’ordre ont privilégié d’accélérer l’entrée du stade et beaucoup de jeunes se sont infiltrés dans la foule, sans avoir un ticket d’entrée.

Un rêve qui se transforme en cauchemar
L’un des blessés, Lamine, ne trouve pas les mots pour nous raconter l’horrible évènement qu’il a vécu lors de la soirée. «C’est la pire organisation d’un concert au monde, c’est triste wallah ! On devrait et en urgence ne plus laisser l’ONDA organiser des concerts. Plus de 8 000 personnes sur la pelouse et ils ont ouvert qu’une minuscule porte que vers 18 heures passées. Une enquête devrait être vite ouverte sur cette organisation chaotique». Sous le choc, il accuse également l’impassibilité des services de sécurité présents en s’insurgeant «Les forces de l’ordre n’ont pas bougé le petit doigt, ils sont restés à nous regarder nous faire tuer », a-t-il fustigé. Il ajoute que «normalement ça devait être une fête non pas des funérailles. J’étais sûr que ce serait catastrophique, mais je n’aurai jamais imaginé que cela arriverait à ce point même dans mes pires cauchemars».
Détaillant ce qu’il a vécu, Lamine précise que «j’ai vu la mort aujourd’hui. Avec cette bousculade, je me suis retrouvé à terre, j’avais les jambes écartées direct sur la chaussée et peut-être 6 ou 7 personnes sont tombées sur moi. Il y avait une fille qui est tombée à côté de moi, mais j’étais impuissant face à sa détresse, elle n’a pas pu résister longtemps au poids de toutes ces personnes et au manque d’oxygène. Après de longues minutes interminables, je dois ma survie grâce à deux jeunes qui m’ont extirpé de là. Je me suis mis sur le bas-côté très difficilement.» La rage au cœur, le jeune déclare que «c’est logique qu’avec l’ouverture d’une seule minuscule porte, les organisateurs savaient très bien que cela allait mal se passer. Mais je suis sûr qu’ils dormiront à l’aise la nuit, ils n’ont ni de cœur de ni de conscience.» Là où la colère gronde, c’est que les organisateurs ont décidé de maintenir le concert malgré la tragédie mortelle qui s’est produite. Toutefois, la plupart des témoins sur place salue l’implication des membres de la protection civile qui se sont démenés pour porter rapidement secours aux blessés et sauver des vies. D’autres personnes présentes sur les lieux témoignent aussi de la célérité de l’intervention des forces antiémeutes qui a permis de juguler cette bousculade, empêchant que la liste des victimes ne s’allonge.

La colère gronde…
Un autre bémol aura marqué l’organisation de ce concert avec des milliers de personnes possédant des tickets et qui n’ont pas réussi à accéder au stade. Camélia une jeune femme, venue avec sa famille, témoigne que « cela fait déjà plus de 10 jours que j’ai acheté dix billets pour toute ma famille. Je me présente à 15h30 devant la porte réservée pour la zone D, c’était prévu que la porte s’ouvre à 16h00. Malgré le fait que des milliers de personnes me devançaient, je me suis dit c’est normal, l’essentiel c’est d’accéder au stade du moment qu’officiellement j’ai des places achetées». Elle poursuit son récit en affirmant que « c’est seulement, vers 17h30 que la porte s’ouvre. Jusqu’à 19h45 on avait à peine avancé de moins d’un mètre. A 20h00, les agents ferment le portail devant des milliers de spectateurs détenteurs de leurs billets, c’est de la pure escroquerie. Je présume qu’ils ont vendu des billets en trop et qu’il y a des passe-droits qui sont rentrés gratuitement.»
Nous avons aussi parlé avec un autre jeune en colère qui nous déclare que «c’est honteux, des gens ont fait le déplacement des quatre coins du pays, ils ont fait des kilomètres pour rester dehors. Les organisateurs ont fermé les portes, laissant les nombreuses familles dehors avec des enfants. Nous sommes en colère. Toutes les familles qui ne sont pas rentrées sont restées assises par terre sur les trottoirs.»

L’enfer de la Zone D
A l’intérieur du stade, si dans les gradins l’ambiance était plus au moins bon enfant, au niveau du terrain, la réalité était loin d’être aussi euphorique. Sur la pelouse, loin de la scène et des caméras, l’esprit de convivialité était relégué au second plan, laissant majoritairement la place à une ambiance belliqueuse où les femmes et les jeunes filles étaient harcelées, subissant des attouchements indécents de la part des jeunes sous l’emprise de la drogue et de l’alcool. Des joints et de la drogue étaient aussi consommés sous le regard des familles effarées et d’enfants étouffant au milieu de cette foule compacte. Les familles étaient en colère, accusant les organisateurs. Beaucoup ont décidé de quitter cet enfer.
Il est a noté que la majorité des journalistes accrédités ont connu le même sort. Ils se sont retrouvés livrés à eux-mêmes, bousculés et frappés par des délinquants. De plus, les journalistes de la presse écrite n’ont pas eu accès aux coulisses.

« The Show must go on »
Dans l’ignorance du drame qui se déroulait aux portes du stade et dans les tranchées reculées de la Zone D, durant plus de 2 heures, le rappeur natif d’Alger Soolking avait offert aux présents des surprises, en invitant quelques amis artistes, tels que Fianso, Alonzo, l’Algérino ou encore la célèbre chanteuse turque Dhurata Dora, à le rejoindre sur scène. Amiche, Manel Hadli, Adel Sweezy ou encore DJ R-Wan se sont succédé sur scène avant l’entrée de la grande star de la soirée, qui a enflammé le stade en entonnant « Guerilla » repris en chœur par tout le stade. Fidèle à ses engagements et à son public à qui il dédicace son succès international en leur déclarant « la famille, c’est grâce à vous tout cela, tout ce que j’ai réussi, c’est grâce à votre soutien et à votre amour, Tahya Djazair !!!» Présentant au public présent les trophées de disque de platine pour « Guerilla» et l’album de platine pour son album «Fruit du démon» produit par le label Affranchis Music fondé par le rappeur Fianzo, l’émotion était à son comble exprimant la fierté de toute l’Algérie pour son enfant prodigue. Fianzo, lors du concert, témoigne de la solidarité et de l’amour de Soolking pour les Algériens en confiant au public présent : «C’est la fierté des nôtres. Il se bat pour vous, il se bat pour nous toute l’année. Je le jure devant Dieu ». Le concert sera ainsi marqué par de nombreux moments de fraternité et de la fierté d’être Algériens. En présentant les stars du rap d’origine kabyle, chaoui, oranais, Sooloking insiste sur l’unité du peuple algérien, face aux tentatives de division en affirmant haut et fort «mes frères que l’on soit kabyle, chaoui ou guebli, on est tous des Algériens et fiers de l’être»
Afin de semer la joie et partager ce sentiment de fierté, des messages de joueurs de l’équipe nationale spécialement dédicacés aux fans présents pour le concert ont été gratifiés par des applaudissements et la reprise en cœur du fameux slogan «One, two, three, Viva l’Algérie»
Tant attendus, c’est avec l’hymne de la jeunesse algérienne en lutte pour le changement du système que Soolking clôture le concert, en entonnant a capella la mythique chanson «La liberté», lançant aux milliers de spectateurs présents déclarant : «J’ai un beau message pour vous. Un message d’espoir : c’est la liberté». Au lendemain de ce concert, ce message d’espoir est teinté d’amertume.