Face à une forêt amazonienne ravagée par les flammes, les grands dirigeants européens ont tapé du poing sur la table hier, Emmanuel Macron accusant son homologue brésilien Jair Bolsonaro d’avoir «menti» sur ses engagements en faveur de l’environnement.

Par Laurence BENHAMOU avec Valérie
Face à «l’inaction de Jair Bolsonaro face au changement climatique, y compris sur les incendies», la France dira «non» au traité de libre-échange controversé entre l’UE et le Mercosur, a prévenu la présidence française, à la veille du sommet du G7 de Biarritz, qui se tient de samedi à dimanche dans le sud-ouest de la France. Auparavant, le président brésilien avait accusé son homologue français de «mentalité colonialiste» pour avoir appelé à discuter des feux au Brésil lors du sommet de Biarritz, en son absence. Dans l’urgence, les conseillers diplomatiques des chefs d’Etat «se mobilisent pour avoir des initiatives concrètes pour l’Amazonie, qui pourraient se matérialiser au G7», selon la présidence française. L’ampleur des feux qui ravagent la plus vaste forêt tropicale de la planète – plus de 2 500 nouveaux départs d’incendie en 48 heures – inquiète au plus haut point la communauté internationale. Outre des manifestations citoyennes à travers le monde, l’Irlande a elle aussi menacé de voter contre l’accord avec le Mercosur, le Premier ministre britannique Boris Johnson s’est dit «extrêmement soucieux» et la chancelière allemande Angela Merkel a réclamé que cette «situation d’urgence aiguë» figure en bonne place au menu des discussions du G7.

L’»inquiétude» s’internationalise
Le président brésilien Jair Bolsonaro, qui a dénoncé jeudi une «psychose environnementale», a été vivement interpellé par l’ONU et la France sur les feux de forêt en Amazonie tandis que ses voisins s’inquiétaient d’une possible propagation. Au moment où cette crise s’internationalisait, il a par ailleurs lancé une nouvelle charge contre les ONG, «soupçonnées» d’être responsables des départs de feux. Le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres s’est dit sur Twitter «profondément préoccupé» par les incendies dans la plus vaste forêt tropicale du monde. «En pleine crise climatique mondiale, nous ne pouvons accepter davantage de dégâts sur une source majeure d’oxygène et de biodiversité», a écrit Antonio Guterres, en réclamant que l’Amazonie soit «protégée». Peu après c’est le président français Emmanuel Macron qui exprimait son inquiétude, sur Twitter également. «Notre maison brûle. Littéralement. L’Amazonie, le poumon de notre planète qui produit 20% de notre oxygène, est en feu. C’est une crise internationale.
Membres du G7, rendez-vous dans deux jours pour parler de cette urgence». Son chef de la diplomatie Jean-Yves Le Drian avait auparavant indiqué dans un communiqué que «la France est très préoccupée par les nombreux incendies, d’une ampleur inédite, qui touchent la forêt amazonienne depuis plusieurs semaines (…) avec de graves conséquences pour les populations locales et pour la biodiversité». Le Pérou, où des fumées, mais non des feux, étaient visibles, a annoncé jeudi être «en état d’alerte». «Plus de 200 gardes forestiers (…) surveillent minute par minute l’état de l’incendie dans les forêts amazoniennes du Brésil et de Bolivie, pour la prévention», a déclaré sur Twitter le Service national des aires protégées (Sernanp).
La Bolivie et le Paraguay voisins étaient eux aussi confrontés à des feux de forêt ayant causé des dégâts irréversibles à la faune et la flore, mais distincts de ceux d’Amazonie. Si la situation dans la plus vaste forêt tropicale de la planète était très difficile à évaluer, l’Institut national de recherche spatiale (INPE) a fait état de près de 2.500 nouveaux départs de feu en l’espace de seulement 48 heures dans l’ensemble du Brésil.

«Forts soupçons»
D’après l’INPE, 75.336 feux de forêt ont été enregistrés dans le pays de janvier jusqu’au 21 août, soit 84% de plus que sur la même période de l’an dernier. Selon un collectif d’ONG, 54% de ces feux concernent l’Amazonie. Tandis que la presse brésilienne commençait à rapporter des problèmes sanitaires, notamment respiratoires, dans certaines villes, les feux affectant «le poumon de la planète» restaient jeudi au Brésil la première tendance sur Twitter, avec en illustration son lot de photos ou vidéos n’ayant aucun rapport avec l’Amazonie. Sous les mots-clés îNasa et îAmazoniasSemONGs (Amazonie sans ONG), des internautes assuraient que des photos-satellite de l’agence américaine provenaient en fait de Bolivie ou soutenaient la charge anti-ONG du président. Au coeur de la tempête après ses déclarations polémiques de la veille, Jair Bolsonaro a accusé la presse d’avoir déformé ses propos sur une responsabilité des ONG dans les feux en Amazonie, tout en réaffirmant que «les plus forts soupçons viennent» de celles-ci. «A aucun moment je n’ai accusé les ONG des feux en Amazonie. C’est incroyable ce qui s’écrit dans les journaux!» a-t-il lancé à des journalistes à Brasilia. Le président d’extrême droite a expliqué qu’il pourrait tout aussi bien accuser de ces «incendies criminels (…) les indigènes, les Martiens ou les grands propriétaires terriens». «Tout le monde peut être suspect. Mais les plus forts soupçons pèsent sur les ONG», a-t-il dit, enfonçant le clou. Mercredi Jair Bolsonaro avait déjà montré du doigt les ONG de défense de l’environnement. «Il pourrait s’agir, oui, il pourrait, mais je ne l’affirme pas, d’actions criminelles de ces +ONGéistes+ pour attirer l’attention contre ma personne, contre le gouvernement brésilien. C’est la guerre à laquelle nous sommes confrontés» avait-il lancé. «Les ONG perdent de l’argent, qui venait de la Norvège et de l’Allemagne. Elles n’ont plus d’emplois, elles essaient de me renverser», a-t-il assuré jeudi, en référence à la suspension par ces deux pays de leurs subventions au Fonds Amazonie affecté à la préservation de l’immense forêt tropicale. Il a exprimé toutefois sa préoccupation pour les retombées économiques. «Si le monde entier commence à dresser des barrières commerciales (contre le Brésil) notre agro-négoce va chuter, l’économie va reculer (…) et votre vie à vous éditeurs, propriétaires de télévision va être compliquée», a-t-il menacé. «Cette psychose environnementale nous empêche d’agir», a-t-il dit. Dans une tribune, 118 ONG se sont élevées contre «l’irresponsabilité» présidentielle. «Bolsonaro n’a pas besoin des ONG pour cramer l’image du Brésil dans le monde entier», lit-on dans ce texte, qui dénonce un président «qui manipule l’opinion publique contre le travail réalisé par la société civile, avec des allégations irresponsables et inconséquentes».(source afp)