Personnage avenant, visage sympathique et souriant, Samy Ibkaoui, 23 ans, étudiant en biologie option écologie, est sous les feux de la rampe depuis samedi dernier, ce jour à marquer d’une pierre blanche où une cinquantaine d’étudiants assiégèrent le panel et où il a osé, par le verbe incisif et la parole libérée, défier le panel et Karim Younès.

C’est une image forte et d’une grande symbolique. Par un de ces hasards facétieux, la configuration de la salle de conférence du panel étant ce qu’elle est, plongeante avec une estrade surélevée, les images de ce duel qui s’y est joué montraient le jeune Samy surplombant Karim Younès et ses détracteurs. Dominant son assistance, ce jeune homme d’apparence frêle s’est débattu, contre ceux qui voulaient le faire taire, avec la fougue du lion indomptable face aux apprentis-dresseurs. Et ces paroles tonnaient comme les rugissements du Hirak.
Sur le net, malgré le black-out des télévisions nationales présentes en force pour couvrir l’activité officielle du panel, les «live» et autres vidéos partagées sur les réseaux sociaux ont atteint un nombre impressionnant de vues. Elles ont été visionnées des dizaines de milliers de fois à travers tout le pays et au sein de la diaspora algérienne en Europe et au Canada. Depuis, Samy est désormais un personnage public. De la trempe des héros. Dans la rue, il ne passe pas inaperçu. Au lendemain de son action au panel, des automobilistes s’arrêtent rue Didouche Mourad le hèlent et le saluent, bras levé et au bout, un «V» de la victoire.
Samy n’est pas tout à fait un inconnu des médias. Au lendemain de la décision d’interdire le port du drapeau amazigh, il avait défilé lors d’une des marches du vendredi portant en amulette une «farchitta», l’ustensile, nom donné au symbole «Z» ornant l’emblème berbère par les détracteurs de l’identité amazigh. C’est son côté humour et dérision face à la débilité de la décision.
Mais ce samedi a été un tournant autrement plus décisif dans la vie du jeune Samy, même s’il n’avait jamais pensé, en projetant l’action avec ses camarades, que cela prendrait cette tournure-là. «Nous avions décidé d’un sit-in de protestation devant le siège du panel dont nous ignorions même l’adresse ! Une fois l’endroit trouvé, notre objectif était d’initier une action publique de protestation, en scandant nos mots d’ordre et en dénonçant la mascarade des consultations opérées auprès de soi-disant représentants des étudiants.» Mais les choses se sont emballées. Un «étudiant-cachiriste» tenta de s’opposer aux étudiants contestataires et c’est dans la cohue que cela produisit, les portes du centre s’ouvrirent soudainement et la cohorte s’y engouffra. «C’est ainsi, raconte Samy, que nous nous sommes retrouvés, après un mouvement de flux et de reflux à l’intérieur de la salle.»
Action préméditée ? Samy est catégorique sur la question : «Sincèrement, nous ne savions même pas que le panel y tenait une réunion de cette importance, à savoir l’installation de la commission de consultation. Dans l’assistance, quand j’ai vu Karim Younès, je me suis dit, mais celui-là je le connais, je l’ai vu à la télévision !» Et tout s’enchaîna très vite. La suite allait entrer dans l’histoire comme la première confrontation du Hirak populaire avec le panel de Karim Younès, décrié chaque vendredi et chaque mardi par les manifestants. «J’ai juste essayé, dira Samy, de transmettre le plus fidèlement possible ce que le Hirak pense du panel, de son dialogue orienté, du système et de ses dirigeants. D’ailleurs, une fois mon intervention terminée, nous avons quitté les lieux.»

Itinéraire d’un militant de la cause estudiantine
Déjà une licence en poche, Samy prépare dans le cadre d’un cycle LMD un master en biologie option écologie, un domaine où il y a tant à faire, une fois son diplôme en poche. Quand il rejoignit les bancs de l’université, il est confronté à la dure et amère réalité de l’étudiant. «Ma première bataille d’étudiant a été gagnée, excusez l’objet, autour de la mise en place de toilettes pour les filles et l’aménagement de celles des garçons !» C’était en mars 2017. Samy avait, comme bon nombre d’étudiants, rejoint une organisation estudiantine, l’ONSE, Organisation nationale de solidarité estudiantine qu’il quittera quelques mois plus tard, en mai 2017, une fois sa démission, pour raisons personnelles, entérinée par la direction de l’organisation.
En vérité, Samy se sentait trop à l’étroit dans ces cadres d’organisation sur mesure et appendice des partis au pouvoir dont le FLN de Djamel Ould Abbès, qui poussera l’outrecuidance un an plus tard, en prévision du 5e mandat, d’annoncer la naissance de «Jil Bouteflika», une coordination regroupant six organisations estudiantines dont l’ONSE. Mais Samy était déjà loin.
Entre représentation estudiantine, où il est régulièrement élu par ses camarades d’amphi, et ses études, il se passe du temps et des mobilisations jusqu’au déclic, à la fois, fatidique et salvateur du 22 février 2019.
«En fait, en tant qu’étudiants, nous voulions intervenir plus tôt, bien avant le 22 février, quand l’histoire du 5e mandat avait fini par se révéler au grand-jour, mais nous craignons les manipulations et la récupération. Mais après le 22, il n’y avait plus d’hésitation possible. Le 26 février, marqué par l’entrée en lice du mouvement étudiant, est une date symbolique forte qui annonçait la naissance du mouvement autonome basé sur la représentation démocratique des étudiants.» Les organisations estudiantines affiliées au régime étaient définitivement enterrées, «même si aujourd’hui, leurs membres tentent de se recycler et de se regénérer à travers le panel, essentiellement et plus grave encore, au nom du Hirak estudiantin, comme d’autres personnes qui ont longtemps flirté avec les partis de l’alliance présidentielle se refont une virginité sur le dos du Hirak populaire du vendredi.» Ce formidable élan né avec le Hirak populaire et révolutionnaire va fédérer l’ensemble des universités d’Alger et des alentours et créer des liens indéfectibles entre étudiants. La plupart des animateurs du Hirak estudiantin du mardi ne se connaissait pas avant le 26 février 2019. C’est le cas de Aïssa, étudiant en droit, à l’autre bout d’Alger, et qu’une solide amitié lie aujourd’hui à Samy. Idem pour tous les animateurs et activistes de la marche du mardi, filles et garçons, devenus par la force des événements et des convictions une grande famille qui partage désormais les marches du mardi et celle du vendredi. Pour des lendemains meilleurs. Un avenir auquel Samy croit dur comme fer.

Face à ses détracteurs, le soutien du Hirak
Lors de la 26e marche des étudiants, Samy en totale immersion dans la foule a sciemment évité la tête du cortège. En vain. Il ne passera pas inaperçu. Il est l’homme du jour. L’homme de la semaine. Il est l’incarnation de cette jeunesse, fougueuse, saine et fière qui a osé défier les vieilles figures du système et celles qui lui sont inféodées.
Tout le monde veut l’approcher, le toucher, se prendre en selfie avec lui. Il se prête volontiers au jeu. Avec beaucoup de gentillesse et d’humilité. «Tu es notre fierté !», lui dira une vieille femme. «Ce que tu as fait et dit t’honore. C’est du baume au cœur pour nous tous !» lui dira un vieux monsieur. Il répondra aussi bien au «direct» sur la page d’un jeune inconnu sur Facebook qu’à des pages et des sites réputés.
La franchise est son crédo. «Je ne sais pas calculer, dira-t-il, je dis les choses comme je les ressens, mais en veillant à ne pas engager ou parler au nom de mes camarades étudiants, notamment au sujet des questions sur lesquelles nous n’avons pas de position tranchée, comme, par exemple, sur la question de la désobéissance civile. Aujourd’hui, nous ne pouvons faire nôtre choix définitivement sur cette question, tant que les étudiants ne l’ont pas encore discutée. Le slogan est bien scandé dans nos marches, qui restent un espace de liberté d’expression, mais il n’est ni dans nos mots d’ordre ni dans nos banderoles officielles.»
Loin d’être grisé par cette notoriété naissante et qui grandit au fil des jours, Samy a les pieds sur terre et pas l’once d’une grosse tête. Mais comme la notoriété a aussi un pendant négatif, celui de vous livrer à la critique et au lynchage médiatique, il est des situations dont Samy se serait bien passé, mais qu’il affronte sereinement. Avec la patience d’un puma.
«Je passe sur les attaques personnelles et sans fondements, à commencer par celles, honteuse, de gros médias comme Ennahar TV, qui nous ont accusés d’appartenir au mouvement RAJ, organisation que nous respectons d’ailleurs. Il était inconcevable pour Ennahar TV d’admettre que des étudiants libres puissent mener une telle action, dira Samy. Il y a aussi la campagne d’intox et de désinformation sur Facebook menée par certains cercles affiliés aux anciennes organisations estudiantines que nous avons dénoncées.»
Tout y passe : une supposée appartenance au MAK, des accointances partisanes, puis une photo qui a fait le tour des réseaux sociaux où l’on voit Samy devant une banderole pro-Bouteflika, avancée comme argument-massue pour accuser Samy d’avoir appartenu à l’ancien système. Rien que ça ! Jusqu’à preuve du contraire, sa photo ne figure sur aucune affiche électorale FLN ou RND, contrairement à beaucoup de ceux qui se revendiquent du changement en intégrant ou en dialoguant avec le panel au nom du Hirak. Et aucun enregistrement vidéo ou audio n’existe à ce jour, où Samy se livrerait à des propos laudateurs de l’ancien cacique et de son système.
Ni les étudiants, encore moins les citoyens qui lui manifestent leur sympathie au quotidien ne sont dupes. Le Hirak, lui, est reconnaissant. Il l’a exprimé mardi passé et il saura l’exprimer ce vendredi. Et toutes les mauvaises langues n’y pourront rien. Le Hirak a déjà un potentiel représentant en Samy Ibkaoui. En attendant que les étudiants l’élisent démocratiquement.