Né en 1958 à Dely Ibrahim, Kamel Bennia est père de sept enfants, dont deux, un garçon Hocine, un des deux jumeaux de la famille, et une fille, Khadidja, sont mariés depuis un bout de temps déjà. Ceci pour dire que, même s’il ne le paraît pas, il n’est pas ce qu’on peut appeler un homme de première jeunesse…
Mais comment ce père de famille tranquille, travaillant pour son propre compte (Bennia est commerçant, il tient un petit magasin d’articles de cuisine) qui n’a jamais fait de politique, ni adhéré à un parti ou à un quelconque syndicat s’est-il retrouvé engagé dans le Hirak comme porte-drapeau ? Une bizarrerie, une autre de ce Hirak comme le soutiennent certains ? Pas du tout au regard de la composante humaine de ce mouvement populaire du vendredi profondément hétéroclite et très peu portée sur la chose politique à ses débuts. En effet, les jeunes qui se sont jetés dans la rue le 22 février pour crier leur ras-le-bol n’étaient pas spécialement «politisés», ils l’ont fait parce qu’ils ont senti la nécessité de le faire, parce qu’ils ont, par intuition au sens bergsonien du terme, perçu les dangers qui guettaient le pays et qui les guettaient s’ils ne faisaient rien, s’ils ne se soulevaient pas…
K. Bennia a fait de même. Il a rejoint le Hirak à la 2e semaine exactement lorsqu’il en a senti le besoin. «C’est le sentiment d’injustice devant la situation générale, la dégradation continue de la vie, le chômage des jeunes… qui m’ont poussé à rejoindre le Hirak, je ne pouvais pas rester insensible, la raison du cœur a primé…». Mais que peut bien faire un sexagénaire au milieu de jeunes survoltés qui manifestent leur révolte en chantant, en dansant et en scandant des slogans hostiles au 5e mandat, à la prolongation du 4e, au gang qui gouverne l’Algérie depuis deux décennies, au gouvernement Bedoui, au chef d’Etat nouvellement installé, au Chef d’état-major de l’armée, à ceux qui veulent bazarder le mouvement populaire ? Voilà une bien curieuse manière de crier à la révolution pour la culture dominante et l’idée que la société s’en fait depuis Novembre 1954 ! Comment peut-il contribuer, lui qui n’a jamais montré d’intérêt particulier à la politique, à maintenir la flamme naissante de cette révolution pacifique où les manifestants ne cassent pas, ne brûlent pas mais nettoient les rues après leur passage ?
C’est ainsi que l’idée du drapeau s’est formée dans l’esprit de Kamel. Marcher les vendredis, oui. Scander les mots d’ordre du jour, d’accord. Mais faire tout cela en portant haut le drapeau national, sur une hampe, comme le ferait un porte-drapeau, ça, c’est une mission pour lui. «Le drapeau, je l’ai décoré moi-même. Je n’ai rien changé, j’ai gardé les mêmes couleurs pour le faire : le vert, le blanc et le rouge. Ce décor autour du drapeau, les roses incrustées çà et là pour représenter Blida, la ville des roses, la hampe, etc.»
Depuis le 2e vendredi, Kamel Bennia est porte drapeau du Hirak à Blida. Qu’il pleuve ou qu’il vente, qu’il fasse froid ou qu’il fasse chaud, Kamel est là. Il est le premier arrivé : «J’habite à Béni Tamou (localité située à quelques kilomètres de la ville de Blida), je viens ici tous les vendredis, seul, avec mon drapeau pour unique compagnon… Je suis le premier arrivé… J’attends jusqu’à ce que la marche commence puis je me place en tête de colonne…».
Parfois avant le départ, d’autres fois à la fin de la marche, vous le verrez au pied de la stèle érigée à la mémoire des martyrs de la Guerre de libération nationale ou dans le pourtour immédiat du kiosque à musique, à l’écart des groupes de discussions et des spécialistes en selfies qui se forment instantanément sur les places de La Liberté et du 1er-Novembre, s’adonner à sa passion favorite : hisser haut le drapeau national et le faire flotter durant de longs moments…
A le regarder faire et à voir les manifestants se rassembler autour de lui, je me dis que Kamel a trouvé là une bien belle manière de contribuer au maintien de la flamme… Je le laisse à la tâche un moment encore puis je lui demande, «Kamel a-t-il quelques demandes, quelques souhaits à formuler ?» Il me répond qu’il «espère que l’Algérie puisse être gouvernée un jour par des gens honnêtes» et qu’elle «redevienne la fleur qu’elle a toujours été dans nos cœurs». Il s’arrête un moment puis me dit énigmatique : «Il y a eu des dépassements de la part des manifestants… Le Hirak aurait pu dévier dès les premières semaines… Grâce à Dieu, cela n’a pas été le cas… Les choses viennent petit à petit… Le meilleur arrive, je le perçois, je le sens, il n’est plus très loin.»
Kamel un dernier mot pour les manifestants de Blida ? «SILMIYYA, SILMIYYA, SILMIYYA».