Dans le sillage des manifestations populaires du vendredi, des citoyens de diverses catégories sociales, sentant l’intérêt qu’aurait le Hirak à se doter d’un minimum d’organisation lors de ses marches hebdomadaires, décident de se constituer en groupes «d’encadreurs» pour veiller au grain…
Les débuts, il faut le reconnaître, n’ont pas été faciles.

Méfiants en effet, de nombreux citoyens n’ont pas hésité à s’accrocher, parfois violemment, avec ces «inconnus» qui prétendent vouloir les diriger, organiser et orienter leur contestation, les accusant d’être à la solde du pouvoir, de partis politiques, d’associations, de clans, d’intérêts douteux… Il aura fallu beaucoup d’efforts et de pédagogies pour que «ces encadreurs bénévoles» soient acceptés. Aujourd’hui, ils font partie intégrante du Hirak et personne n’oserait remettre en cause leur statut. Les manifestants se sont habitués à leur présence et se plient, bon gré, mal gré, à leurs sollicitations. Pourtant que de transformations, depuis leur apparition…

Les «accompagnateurs bénévoles»
Le premier et le plus organisé à notre sens a été le groupe des «Accompagnateurs bénévoles» (El Mourafikoun El Moutatawioun). Créé en mars dernier, il a tenu sa première réunion, celle qui a vu sa naissance «officielle», le dimanche 24 du même mois. Le 3 avril soit dix jours après, il lançait sa page Facebook. À noter que ses membres avaient, dès le 15 mars c’est-à-dire une dizaine de jours avant la réunion constitutive, mis en ligne un groupe Facebook «Tachawour Echaâbi El Bouleïda» ouvert au public pour, selon un des membres fondateurs, «l’échange et le débat autour de la crise». Le groupe les «Accompagnateurs bénévoles» mettra fin à ses activités après le 17 mai, date qui a vu le lancement de sa dernière action en tant que groupe. Confrontés à de nombreuses défections, ce dernier ne réussit pas à survivre. Bien structuré, fonctionnant en association, il avait son président, son secrétaire général, son trésorier et tenait trace par écrit de toutes ses activités. Il ne lui manquait en fait que l’agrément des autorités. En avait-il le projet ? Possible au regard des actions entreprises plus tard par certains membres dans le cadre de nouveaux groupes. Sur les huit membres fondateurs à l’origine de sa création, seuls deux ou trois continuent, selon les informations collectées, à activer sur le terrain, au niveau d’autres groupes ou de groupes qu’ils ont eux-mêmes créés. Les cinq autres, pour des raisons différentes ont préféré se retirer. Rien ne laissait pourtant présager une telle fin, le groupe était dynamique, faisait preuve de créativité et développait une intense activité aussi bien sur le terrain que sur le Net. Outre l’encadrement des marches, il réfléchissait aux slogans et mots d’ordre, les imprimait et les remettait aux manifestants le vendredi. Il organisait des séances de débats sur Facebook ou sur la Place de La Liberté à Bab Sebt, donnait la parole aux citoyens et n’hésitait pas à aller vers eux. Cet activisme tous azimuts finit par susciter certaines sympathies parmi les citoyens engagés dans le Hirak, donnant même lieu à des adhésions. Ces adhésions restaient toutefois limitées (une trentaine à peu près durant l’existence du groupe).
Mais qu’est-ce qui s’est donc passé pour que ce groupe, très prometteur, disparaisse ? Anis A., membre fondateur, pense que «le positionnement des membres du groupe par rapport à l’état-major de l’ANP et à la personne du chef d’état-major, le général Ahmed Gaïd Salah, a été déterminant dans la disparition du groupe… Anis A. parle «d’implosion». La position des uns et des autres vis-à-vis de l’état-major et de la personne de Gaïd Salah ne peut cependant constituer à elle seule une raison suffisante à même d’expliquer ce qui est arrivé, l’activisme de groupes concurrents «qui agissaient dans l’ombre», principalement «les islamistes du MSP», «beaucoup plus rôdés», «les divergences apparues avec les groupes de Bab Essebt et Placet Ettout» ont constitué autant de facteurs qui ont fini par avoir raison de l’enthousiasme des «Accompagnateurs bénévoles». Créé dans «la perspective de représenter le Hirak à Blida dans les différents panels que le pouvoir ne manquerait pas de constituer ou de pousser à constituer», élitiste, choisissant ses membres parmi les étudiants, les enseignants et plus largement les diplômés d’université, le groupe les «Accompagnateurs bénévoles» avait fini par se retrouver en porte-à-faux avec le Hirak. Ce dernier d’essence populaire ne pouvait s’accommoder trop longtemps d’un groupe qui le mésestimait et qui, au lieu de se suffire d’un statut d’avant-garde, tenterait, au contraire, de le soumettre et de juguler son action aux fins de réaliser des objectifs propres à la catégorie qu’il pense incarner… Plus que tout autre facteur, il nous semble que l’élitisme débridé dont le groupe a fait preuve et que nous avons observé plus tard chez d’anciens membres agissant dans d’autres groupes ou des groupes qu’ils ont eux-mêmes formés après avoir quitté les «Accompagnateurs Bénévoles» conjugué aux ambitions personnelles des uns et des autres ont fini par lui porter le coup fatal qui a mis fin à son existence…
Une multitude de groupes avait vu en même temps le jour. Sans avoir d’attaches partisanes claires, ni de liens organiques précis, différentes tendances avaient réussi à «s’ouvrir», au coupe-coupe presque, un petit chemin dans le Hirak. Des islamistes, des démocrates et des nationalistes-populistes plus ou moins proches des thèses du pouvoir pour reprendre le schéma figé des années 90, mais aussi des indépendants, puristes de la révolution, des berbéristes, des opportunistes de tous bords, des éléments infiltrés des services de sécurité… Tel un fleuve en crue, le Hirak charrie de tout, du bon comme du mauvais. Il faudra probablement attendre sa décrue, voire son étiage pour pouvoir en juger…
En attendant, ne serait-ce pas le moment de s’interroger sur certaines questions ?
Ce foisonnement de groupes qui contraste fortement avec le calme apparent en surface, n’expliquerait-il pas la réticence montrée par le Hirak quant au choix de ses représentants ? Cette lutte sans merci au fond du Hirak entre groupes, tendances et services de sécurité pour le leadership, l’orientation et la canalisation du mouvement n’expliquerait-elle pas la méfiance montrée par le Hirak à l’égard des différentes initiatives, de leurs auteurs, de leurs opportunités aussi ? Les revendications, toujours globales, toujours générales dirigées contre le système et ses symboles, à l’intérieur comme à l’extérieur, ne sont-elles pas une garantie en soi pour le Hirak, une assurance aussi contre les éventuelles corruptions du mouvement populaire ?

«Ahrar El Bouleida»
Dans cette nébuleuse sans fin des encadreurs bénévoles, un autre groupe a réussi à faire son petit bonhomme de chemin à Blida avant de se scinder en deux, puis en trois. Il s’agit du groupe «Ahrar El Bouleida» (les Braves de Blida), né de la rencontre du groupe de «Placet Ettout» et de quelques éléments des «Accompagnateurs bénévoles». Aujourd’hui, les trois groupes issus de «Ahrar El Bouleida», l’un toujours basé à Placet Ettout, les deux autres ayant rejoint Bab Essebt, menacent à leur tour de se diviser… Nabil, 38 ans, marié et père de trois adorables petites filles, membre fondateur du groupe de «Placet Ettout» au chômage aujourd’hui, est catégorique : «La division va continuer ! Les groupes ne sont pas homogènes… Les membres ont des références idéologiques différentes… Ils n’attendent que le moment propice pour se déclarer…». Même appréciation pour Mohamed de Ouled-Yaïch, membre fondateur du groupe de «Placet Ettout», moins catégorique cependant : «En l’absence d’une vision commune, les groupes ne pourront aller que vers la division» dit-il, avant d’ajouter que «le manque de confiance aussi poussera les groupes vers la division… Un groupe en réchappera peut-être, celui, composé de femmes…». Il s’agirait en fait d’un groupe mixte, formé de femmes issues du Hirak et d’anciens membres (hommes et femmes) provenant du groupe de «Placet Ettout» après sa fusion avec des éléments du groupe les «Accompagnateurs Bénévoles», devenu «Ahrar El Bouleida». Décantation naturelle liée au processus de maturation du mouvement populaire ? Effet de la lutte que se livrent les différentes tendances pour l’influence et le contrôle du Hirak, conséquence du travail de sape de la police ou résultat des ambitions démesurées de quelques activistes pressés d’arriver ? Là aussi, il faudra attendre un peu avant de se prononcer…

Le groupe de «Placet Ettout»
Mohamed de Ouled-Yaïch, la cinquantaine qui a pris part à la formation du groupe de «Placet Ettout», se rappelle des conditions dans lesquelles l’idée avait germé : «Nous étions ici même à Placet Ettout, c’était la fin de la marche, la septième je crois… Peut-être même la huitième… Tout s’était bien passé, aucun incident n’a eu lieu durant la marche… Je m’apprêtais à prendre un café au cercle de l’USMB… J’avais cependant l’impression que quelque chose n’allait pas. Il me semblait, en effet, que nous tournions en rond ! Deux personnes attablées pas loin de moi discutaient des événements. C’était Âmmi Omar, je crois avec quelqu’un d’autre… Je m’en suis rapproché et nous avons continué la discussion à trois… D’autres, se sont joints à nous dont Nabil ici présent… A la fin, nous nous sommes retrouvés à quinze… J’ai proposé que ceux qui étaient libres parmi les jeunes se rencontrent pour discuter… Qu’ils le fassent au moins deux fois par semaine, après la prière du Âsr… On m’a alors remis une liste de vingt-cinq personnes avec noms, prénoms et numéros de téléphone (je dois avoir la liste chez moi). Cette liste a été établie dans le but de coordonner les actions des uns et des autres… Nous avions mis une condition, une seule pour en faire partie : aucun ne devait être affilié à un parti politique ou à une association fût-elle une association de bienfaisance…» Aziz et Tahar, jeunes engagés dans le Hirak, présents ce jour-là confirment sans toutefois s’accorder sur le nombre des présents qu’ils situent entre 9 et 12 personnes. Aziz ajoute : «Une liste a été effectivement établie et remise à deux personnes Âmmi Mohamed de Ouled-Yaïch et Slimane… Le lendemain, j’ai été contacté par Âmmi Mohamed.» Tahar, lui, affirme qu’il a été contacté par Slimane : «Moi, c’est Slimane qui m’a appelé…». En fait, il y avait deux listes, une détenue par Mohamed, l’autre par Slimane.

La marche du 22 février
Nabil a, lui aussi, suivi la formation de ces groupes dès le départ. Il nous en parle : «Le 22 février, j’étais à Bab Essebt… Il y avait en tout et pour tout 20 à 25 personnes… Je n’ai jamais revu ces personnes par la suite, je le dis pour l’histoire… Il me semble que tout était préparé d’avance…». Nabil suggère-t-il quelque chose de précis, demandons-nous ? Il refuse poliment de s’étaler sur la question et continuant sur sa lancée, nous dit : «J’ai fait la prière à la mosquée El Badrpuis j’ai rejoint ces 20 personnes.». Et pour expliquer sa décision : «J’habite à Douiret, quartier populaire… J’ai vécu la décennie noire, les difficultés et la Hogra des vingt dernières années… Je ne voulais pas que mes enfants vivent la même situation que moi… j’ai donc rejoint ces 20 personnes sans savoir ce qui allait se passer, ni où cela pouvait nous mener… Des gens nous regardaient, je sentais qu’ils voulaient se joindre à nous, mais ils n’osaient pas encore… Ils avaient probablement peur… Mais dès que la manifestation s’est ébranlée, les gens ont commencé à affluer… À notre passage du côté de Bab Zaouia, de Ben Boulaïd… À différents points du parcours des citoyens osaient…». Mohamed de Ouled-Yaïch, «Âmmi Mohamed» pour Nabil et Fayçal, se rappelant ce jour du 22 février, intervient : «J’ai rejoint directement le siège de la wilaya sur l’avenue Ben Boulaïd après avoir accompli la prière du vendredi à la mosquée du douar, à Ouled Yaïch.»
Nabil reprend sa narration : «À partir du 1er mars, les gens venaient plus nombreux… Le 8 mars, avec l’arrivée des femmes qui célébraient leur journée annuelle, les marches ont atteint un record de participation… Je tiens à souligner une chose, nous sommes sortis khawa, khawa, le peuple était solidaire… Les gens s’entraidaient…»

Les encadreurs, une nécessité
Pour Nabil, la nécessité de l’encadrement du Hirak s’est imposée au 5e ou 6e vendredi. «Nous avons senti la nécessité d’encadrer le Hirak à partir du 5e ou 6e vendredi. À la 5e semaine en effet, nous avons fait une annonce demandant à ceux qui marchaient en tête de colonne de se rencontrer afin de discuter des modalités d’encadrer le Hirak.». Nabil avait vu juste, il devenait urgent, en effet, d’encadrer le Hirak au regard des incidents qui ont émaillé les premières marches du fait des multiples points de départ et d’arrivée, des itinéraires différents pris par les manifestants, des échauffourées qui ont eu lieu avec les forces de l’ordre à Khazrouna à la sortie de Blida… La nécessité de l’encadrement des marches s’étant imposée à tous à peu près à la même période, les éléments les plus actifs du Hirak pensèrent naturellement à se constituer en groupes et à se doter de gilets pour se distinguer du reste des manifestants et faciliter le travail des «encadreurs». Cela ne s’est pas passé sans incidents comme on peut le supposer. De nombreux citoyens y ont vu, en effet, une tentative de mainmise et s’y sont opposés de toutes leurs forces… Le Hirak, méfiant au début, finit par admettre leur présence lorsqu’il a vérifié leur utilité….
Apparition des premiers gilets et groupes
«Les premiers gilets ont fait leur apparition à Bab Essebt, des gilets jaunes», nous dit Nabil. «Le groupe des ‘‘Accompagnateurs bénévoles’’ est le premier à avoir porté des gilets à Blida…», selon lui. Et comme pour appuyer ses dires, il ajoute : «J’ai pris le micro lors d’un débat avec les citoyens pour rappeler aux membres de ce groupe qu’ils ne représentaient pas le Hirak et que s’ils désiraient vraiment l’encadrer, ils n’avaient qu’à descendre sur le terrain… Je leur ai conseillé de ne pas se contenter de selfies…»
Certes les premiers gilets étaient jaunes, ils ont fait leur apparition à Bab Essebt, il est vrai, mais ils n’appartenaient pas aux Accompagnateurs bénévoles. Nabil se trompe. Entre l’apparition des gilets jaunes et celle des gilets oranges, en effet, il y avait une semaine de décalage. Les premiers ont été vus lors de la marche du vendredi 22 mars et ne portaient pas d’inscriptions homogènes ; les seconds, apparus le 29 mars, portaient dès le départ la même inscription en arabe et en français d’ailleurs : «Mourafik Moutatawiaâ-Accompagnateur bénévole». Mohamed de Ouled-Yaïch cite, lui, sans trop insister il faut le dire, le nom de celui qui serait à l’origine des premiers gilets, les gilets jaunes, un certain «Azzedine News». «Azzedine News» avait-il créé son propre groupe, faisait-il partie d’un groupe déjà formé ? Mohamed n’en savait pas grand-chose. Nous n’en avons retrouvé aucune trace, nous-mêmes. Les premiers gilets relèveraient selon toute vraisemblance d’une initiative personnelle et limitée… Nabil avait effectivement pris la parole comme l’attestent les photos du Hirak du vendredi 29 mars. Le jour même, un accrochage a eu lieu entre un citoyen venu marcher et les membres du groupe les «Accompagnateurs Bénévoles» qui avaient installé une sono au pied de la stèle érigée à la mémoire des martyrs de la Révolution de Novembre, sur la place de La Liberté et essayaient de là de diriger le Hirak…
Ce matériel, cette occupation des lieux publics, ces personnes qui haranguaient les foules avant le départ de la marche sans trop s’inquiéter des conséquences, sans montrer de peur, interpelaient les citoyens qui venaient faire acte de leur devoir hebdomadaire vis-à-vis du Hirak : marcher et scander leurs slogans favoris…
Les gens ne comprenaient pas que l’on puisse braver ainsi la toute-puissance de l’Etat. Il doit y avoir anguille sous roche ! Ils se méfiaient, d’où parfois ces accrochages… Les encadreurs visaient pourtant à empêcher des débordements éventuels, ils étaient prêts à s’interposer lors d’affrontements entre manifestants ou entre manifestants et éléments des services d’ordre. Ils étaient là pour préserver ce caractère pacifique qui a ébloui tant de nations à travers le monde et qui a permis de neutraliser les tendances dures du régime…
Mohamed de Ouled-Yaïch raconte l’incident de l’emblème berbère confisqué au boulevard Mohamed- Boudiaf par les éléments de la police et qui a failli dégénérer, n’était son intervention et celle d’autres manifestants : «Les 3 policiers à l’origine de la confiscation de l’emblème de jeunes stagiaires s’étaient retrouvés coincés dos au rideau d’un commerce alors que la foule, menaçante, avançait sur eux … J’ai sauté de ma moto, une Vespa et je me suis interposé entre la foule et les policiers… J’ai été projeté 3 mètres en arrière… Heureusement que d’autres manifestants sont arrivés… Nous avons constitué un cordon et nous nous sommes mis à crier «Silmiyya, Silmiyya»… Ce jour-là, j’ai compris l’intérêt des encadreurs… J’ai compris aussi les risques qu’on pouvait encourir lors de ces marches… Les risques qui pesaient sur le Hirak aussi…»
Le jour-même, à la place du 1er-Novembre, à la fin de la marche, des policiers embarquent deux jeunes manifestants, l’un pour port d’emblème berbère, l’autre pour agression sur véhicule de police. Un jeune manifestant, très actif sur les réseaux sociaux, tente de galvaniser la foule, lui suggérant d’aller au commissariat central libérer les jeunes détenus. L’intervention des citoyens présents et les efforts de persuasion d’un avocat ami du Hirak finirent par les en dissuader…

De l’encadrement à l’incarnation du Hirak
«Nous ne cherchions qu’à encadrer le Hirak, rien d’autre», nous dit Nabil avec une légère amertume… Tahar, membre fondateur du groupe de Placet Ettout, prend le relais pour dire : «Nous voulions encadrer le Hirak, nous ne cherchions pas à l’influencer comme on tente de le faire aujourd’hui… Notre objectif était la sensibilisation des citoyens, nous voulions sauvegarder le caractère pacifique du Hirak…» Mais comment en sommes-nous arrivés là ? Comment des groupes dont la mission première était de veiller au bon déroulement des marches sont-ils arrivés à la conclusion qu’il fallait passer à l’étape de l’orientation et de la direction du Hirak ? Comment expliquer ce changement ? Ces groupes, mis à part celui des «Accompagnateurs bénévoles» qui avait d’autres ambitions, s’étaient formés sur le tas dans le seul but de se mettre au service du Hirak. Ils n’avaient pas d’autres prétentions, d’autres objectifs que d’encadrer le Hirak…
«Notre groupe n’avait pas de nom», nous dit Tahar, «Il n’en avait pas besoin… Nous nous contentions d’encadrer le Hirak, c’était aux citoyens, au peuple de concevoir ses slogans… Si l’un de nous désirait exprimer une idée, délivrer un message ou porter un slogan sur une pancarte, il devait le faire en son nom propre et ne devait à aucun prix impliquer le groupe…»

La conception des slogans et banderoles
Oui, mais il y avait bien ces banderoles accrochées tout autour du kiosque à musique sur la place du 1er-Novembre que des membres du groupe avaient fièrement revendiquées… L’idée de les mettre à cet endroit venait de Aziz, nous a-t-on dit.
«Nos premières banderoles étaient faites à la main,», nous répond Tahar, «les membres du groupe ramenaient des étoffes en drap blanc, des pots de peinture et des pinceaux qu’ils achetaient avec l’argent collecté auprès des commerçants et des sympathisants… Un enseignant à la retraite et son fils se chargeaient de la transcription des slogans arrêtés.»
D’accord, mais les banderoles accrochées autour du kiosque à musique, elles, n’étaient pas de la même matière, c’était de la bâche. Elles sont passées à l’imprimerie, c’était clair. On n’était plus au stade du pinceau et du pot de peinture. Les slogans étaient différents ?
«Oui, c’est nous», reconnaît Tahar, «enfin c’est le groupe Ahrar El Bouleida» ajoute-t-il…
Nabil revient sur cette histoire de conception de slogans et de banderoles. Il considère que le passage de la phase d’encadrement du Hirak à celle de la conception de ses slogans était en soi une bonne chose, une évolution positive et, relevant la tendance unitaire qui prévalait dans le choix des slogans et mots d’ordre, dans le cas du groupe de «Placet Ettout», il dit : «nous n’avons jamais écrit de slogan diviseur… Tous nos slogans étaient rassembleurs… Nous faisions, en outre, des sondages auprès de la population pour sélectionner les meilleurs slogans et les plus représentatifs.»
Le groupe, soucieux de ne pas rompre ses liens avec la population, avait lancé, en effet, une opération de collecte des préoccupations et autres revendications auprès des familles qui venaient s’installer à la place du 1er-Novembre durant les jours de semaine pour les transformer le vendredi en slogans du Hirak. Aziz en parle : «J’ai eu l’idée de faire des sortes de sondages au niveau de Placet Ettout. J’allais voir les familles et leur demandais ce qu’elles souhaitaient comme slogans et mots d’ordre à la prochaine marche… Les gens étaient contents et collaboraient de bon cœur.»
Oui, mais les banderoles insistons-nous, celles qui étaient accrochées tout autour du kiosque à musique sur la place du 1er Novembre ?
Aziz explique : «C’était Mohamed A., qui se chargeait de l’impression… On lui fournissait les slogans… Il ramenait les banderoles imprimées…» Mohamed A., était un élément du groupe les «Accompagnateurs bénévoles» qui a rejoint le groupe «Ahrar El Bouleida» après sa fusion avec «Le groupe de Placet Ettout». Tahar et Nabil racontent les circonstances de la rencontre avec Mohamed A, et la constitution du groupe «Ahrar El Bouleïda» : «Le groupe des Accompagnateurs Bénévoles, dans le cadre des actions qu’il menait, avait publié un communiqué sur sa page Facebook disant qu’un débat citoyen allait être organisé à la Place du 1er Novembre. Nous étions à la 9e ou 10e marche… Des citoyens nous ont demandé des éclaircissements… Je peux vous dire qu’ils ne se sont pas montrés enthousiastes lorsqu’on leur a expliqué qu’il s’agissait de nous.» Un communiqué avait effectivement été publié sur la page Facebook du groupe des «Accompagnateurs Bénévoles» en date du 22/04/2019, qui invitait les citoyens au débat qu’il organisait ce soir à la Place du 1er-Novembre entre 19h30 et 21h…
Le soir donc, nous dit Tahar, «Mohamed A., Ahmed et Khaled de Ouled-Yaïch sont arrivés à Placet Ettout à bord d’un camion chinois, un Djahch. Ils ont fait descendre des chaises qu’ils avaient ramenées, se sont mis en cercle et ont entamé la discussion… Nous étions nous-mêmes dans le coin opposé de la placette en train de discuter… C’était le 26 avril, je m’en souviens parce que mon frère s’était marié ce jour-là… Trois personnes sont venues nous voir pour nous proposer de les rejoindre afin de discuter du Hirak, de la revendication «Yetnahaw Gaâ» et de ses significations… Nous les avons rejoints sans hésitation.»
Nabil présent ce jour-là confirme les faits et ajoute que les nouveaux venus avaient proposé, à la fin, de fusionner les deux groupes. C’est de cette façon qu’est né le groupe «Ahrar El Bouleïda…»

Les gilets oranges
«C’est Khaled de Ouled-Yaïch qui nous a proposé les gilets oranges avec l’inscription «Ahrar El Bouleïda». Ils étaient déjà prêts à notre rencontre du 26 avril. Khaled nous en a montré plus de 200 gilets estampillés «Ahrar El Bouleïda», un jour. Nous en avons, nous-mêmes, distribué une centaine à nos membres… Ces gilets n’ont jamais fait l’unanimité cependant… Nous les avons abandonnés au bout de deux semaines», dit Tahar qui ajoute : «Notre groupe, celui de Placet Ettout avait collecté la somme de 2200,00 DA et nous nous apprêtions à acheter des gilets. Nabil devait s’occuper de l’acquisition. Nous nous sommes entendus sur la couleur orange pour marquer notre différence avec le mouvement des gilets jaunes en France… Nous hésitions entre deux options : garder les gilets tels quels ou leur mettre des numéros afin de pouvoir identifier rapidement les auteurs des dépassements…».
En fait, il y a confusion sur les dates. Les photos du vendredi 26 avril montrent en effet la présence de 3 types de gilets, tous oranges. Il y avait en fait des gilets oranges ne portant aucune inscription, des gilets oranges avec numéros et des gilets oranges avec l’inscription « Ahrar El Bouleïda». Les gilets sans inscription ou portant un numéro ont certainement été acquis à une date antérieure et payés avec l’argent de la collecte, les gilets avec l’inscription «Ahrar El Bouleïda» sont arrivés après la rencontre du 22/04/2019… Les deux premiers appartiendraient au «groupe de Placet Ettout», les derniers au «groupe Ahrar El Bouleïda».