Reporters : Les Algériens commémorent, aujourd’hui, l’anniversaire des deux «20 Août», 1955 et 1956, dans un contexte politique particulier, au travers duquel résonnent à nouveau des thèmes ancrés depuis très longtemps dans le champ politique national : revendication plus que jamais accrue d’une démocratisation du pays, primauté du militaire sur le civil…
Amar Mohand Amer : Août 1955, c’est la rupture radicale et définitive avec la chimère d’une Algérie étroitement liée à la France colonialiste et partageant le même destin. C’est également l’émergence en force du peuple, comme acteur politique actif et majeur. Cela ressemble, sur certains aspects, à ce qui se passe en 2019 : les Algériens marchent pacifiquement pour dénoncer un ordre injuste et corrompu et réclament un Etat de droit dans la lignée de l’esprit de Novembre 1954. Une Algérie plurielle respectant l’ensemble des courants politiques et idéologiques (Cf. Appel du 1er novrmbre1954). Pour 1956 et le Congrès de la Soummam, il est question de compétences au sommet, de stratégie, de vision et de prospective. Il s’agit également de principes relatifs à la gestion des pouvoirs. La primauté du politique devant être le socle de l’Algérie indépendante…

Depuis que le mouvement populaire pour le changement, le Hirak, est dans la rue, les rapprochements avec l’histoire contemporaine algérienne – celle de la séquence de la Guerre de libération en particulier -, fleurissent dans les écrits et analyses de la situation politique du pays…
Oui, parce que l’Algérie de 2019 est en phase avec 1955 et 1956. Mobilisation populaire et action commune et concertée, d’un côté, consolidation des institutions et affirmation de principes démocratiques de l’autre.

Revenons au mot d’ordre «Etat civil et non pas militaire». Ne faut-il pas chercher ses sources dans la fameuse et historique crise de l’été 1962 et les enjeux de pouvoir qu’elle a générés dans le pays ?
Le mouvement national est fondamentalement politique. C’est sa philosophie. Le recours à la violence légitime avec la constitution de l’OS est une réponse à la réactivation, par le système colonialiste, des pratiques et codes du premier siècle de la colonisation, avec ses corollaires, la répression et la barbarie (massacres du nord-Constantinois de mai 1945). Par ailleurs, les fondateurs du FLN ont, dès le 1er novembre 1954, inscrit leur lutte dans un cadre politique et des institutions politiques. La constitution de l’ALN avait pour vocation de montrer à la France coloniale que les Algériens sont dans une nouvelle logique, celle de la lutte armée. La philosophie du Mouvement national tout comme celle du FLN historique sont imprégnées de la notion de la prééminence du politique. Cependant, la guerre et la crise du FLN de l’été 1962 ont créé les conditions objectives à ce que l’armée joue un rôle décisif dans l’exercice du pouvoir dans l’Algérie indépendante, d’où les blocages que nous vivons actuellement. La silmiya de 2019 aspire à rompre avec ces modes et pratiques et créer une Algérie foncièrement et fondamentalement civile et démocratique.