Ce n’est certainement pas la foule des grands jours, mais la détermination y était. Le Hirak de ce vendredi, farouchement décidé à en découdre avec le système, a encore une fois affirmé et avec force ses choix de société et de gouvernance. L’Algérie au cœur, à corps et à cris !

Alger porte encore les stigmates de l’Aïd. Dans certaines ruelles, quelques brindilles de foin et des traces de sang coagulé, qui attirent encore quelques mouches, ont résisté aux semblants de lavage à grande eau. Il faut espérer quelques averses bienfaitrices pour en venir à bout.
Dès les premières heures de ce vendredi, le sempiternel dispositif sécuritaire se met en place. L’arrivée des camions bleus ressemble étrangement au spectacle de la chenille processionnaire. Une queue leu-leu qui ne laisse place à aucun espace. A 9h, tout est déjà en place. Des policiers palabrent sous les ombrages, se partageant une bouteille d’eau fraîche. D’autres préfèrent la clim de leur 4×4. Et tous sont aux aguets. Un sac à dos ne ferait pas
50 mètres sans être soumis à un contrôle. D’ailleurs, avant midi, on risque de se faire contrôler neuf fois sur dix.
Vous vous souvenez de Leïla, cette enseignante à la retraite de Ksar El Boukhari, qui est venue vendredi passé bien que malade ? Elle ne fera pas le déplacement ce vendredi. Le premier qu’elle rate depuis le début du Hirak. Plus malade encore et alitée, elle a envoyé ce sms touchant : «Je sens que j’ai trahi la cause. Je jure qu’il n’y a que la maladie qui m’arrête. Le moral est au plus bas.» Le Hirak ne t’en voudra pas. Voilà.
Toujours au rendez-vous, les activistes du «noyau» des irréductibles se regroupent place Audin, sur le trottoir d’en face, sous le regard nonchalant des policiers en faction. En attente d’ordres. Ils remontent à contre-courant la rue Didouche Mourad, scandant des slogans hostiles au système et à ses dirigeants. El Gaïd en prend pour son grade. A tous les coups. La foule grossit au fur et à mesure qu’elle avance. Benyoucef Melouk rejoint la procession. Il est accueilli en héros. Comme toujours.
Sur les épaules de son papa, la petite Soumiya brandit une pancarte, en fait une feuille de papier listing sur laquelle elle a griffonné en arabe : «7 + 8 pouvoir au peuple». Elle est là chaque vendredi. A dos de papa. Avec son immense sourire, sûrement celui dont on parle. Celui de la révolution. Il est 11h30.
Le cortège avance vers le siège du RCD où un cordon de police lui barre la route. Il y a toujours des zones interdites au Hirak à Alger. Les no man’s land du vendredi. Toute la partie qui ouvre la voie vers le Palais du peuple et la Présidence. Le système tient à ses symboles, mais n’hésitent pas à mettre à mal ceux du Hirak…
Arrivés face aux policiers, les manifestants font volte-face et redescendent vers Audin. D’où ils sont venus. Un manifestant fera cette remarque : «Nous n’avons vraiment pas à l’esprit de faire dans la provocation. Le plus important, c’est de faire passer notre message.» Et les messages ne manquent pas, dont celui de «Chaâb yourid istiqlal» (le peuple veut son indépendance) qui en dit long sur cette forme d’asservissement dont sont victimes les Algériens et qui l’expriment chaque vendredi avec force et colère.
Le Hirak d’avant le Hirak prend désormais des airs de rituel avec lequel les forces de police doivent composer. Le retour de la vague vers Audin est confronté, à son tour, à un barrage de police selon la technique du confinement. Pousser les manifestants vers le corridor qu’est le trottoir et les disperser progressivement. Les manifestants ne l’entendent pas de cette oreille. Ils décident d’un sit-in sur place face aux policiers. Tout le monde s’assoit. On chante, on crie, on hurle. Quelques minutes et l’ordre de les laisser passer tombe. Le cortège, fort de deux cents personnes, décidées et déterminées, avance vers la Grande Poste. Mais arrivé début Khattabi, deuxième obstacle. Ou contre-ordre. Deuxième sit-in. A 11h50, commence la poussée de dispersion. Avec quelques brutalités et trois interpellations. Le cortège recule et prend ses quartiers entre Audin et la Fac centrale. Ils ne sont qu’une cinquantaine, mais toujours aussi déterminés : «nmoutou h’na ou t’aich Dzair» (Qu’importe si nous mourrons, pourvu que vive l’Algérie».
A midi, l’hélicoptère de la police tournoie dans le ciel bleu de la capitale. Les citoyens drapés de l’emblème national arrivent de plus en plus nombreux. Ils occupent les espaces ombragés en attendant l’arrivée des manifestants d’après la prière du vendredi.

Réapparition furtive du drapeau amazigh
Ce Hirak d’avant le Hirak est une sorte de flux et de reflux entre manifestants et policiers. Vers 13 h, la vague de manifestants occupe le tronçon Khattabi. Sur un des promontoires laissé libre, de l’entrée du sous-sol du centre commercial qui n’a jamais ouvert ses portes, prend corps le «virage», inspiré des gradins de stade où l’on se livre à des exercices de chants qui ont fait la célébrité de certaines tribunes et que le Hirak tente de reproduire à une échelle de rue, plus réduite.
El Gaïd, Bedoui, Bensalah et Karim Younès font les frais des chants et slogans des manifestants. Le Hirak est sans concession. Sur la question identitaire, on ressort «Imazighen Qasba, Bab El Oued» et le «Qui sommes-nous ? Des Imazighen !». Il est presque 13 h 30 et un drapeau amazigh fait son apparition. Il est suivi par un second. La foule – dense – danse et exulte.
Une incursion policière est opérée. Objectif : se saisir de l’auteur et de l’objet du délit. Mais, c’est compter sans la témérité des manifestants. Un corps à corps s’amorce. Vue de loin, sans le son, on serait tenté de croire à une chorégraphie de l’absurde. Comme au théâtre. L’opération est un échec. Les manifestants sont maîtres de la place. Et l’emblème amazigh ressort à nouveau.
Un manifestant aura cette explication : «Le drapeau berbère ressort aujourd’hui, parce qu’un jugement à Annaba a acquitté un porteur de drapeau et la restitution du drapeau. Voilà pourquoi il réapparait aujourd’hui à Alger.»
Au même moment, le fameux drapeau myriapode, 48 emblèmes nationaux formant une longue procession, fait sa réapparition. Il était apparu la première fois, au lendemain du discours de Gaïd Salah sur l’interdiction de tout autre drapeau autre que l’emblème national, et pas seulement qu’à Alger. Question à un dinar dévalué : qui a bien pu financer cette opération marketing de l’emblème national ?

«Ni Gaïd, ni Nezzar, makench hiwar»
Pas de dialogue, ni avec Gaïd Salah, encore moins avec Khaled Nezzar. Ces deux produits du système, généraux de leur état, sont renvoyés dos-à-dos. C’est ce que semblent dire différents slogans sur ces deux personnages.
Les familles des disparus le rappellent aussi. A l’instar de cette dame d’un certain âge qui, chaque vendredi, brandit une mini-banderole sur laquelle on peut lire : «Nettache Mohamed Lamine, enlevé à 16 ans, par la police à Bourrouba, le 27 février 1996, à 2h du matin». Il y a sa photo aussi. C’est son fils.
Les flots de manifestants déferlent sur la rue Didouche Mourad. Boudjemaâ, ce vieux militant du FFS, arbore toujours une pancarte où il y a invariablement une photo d’Aït Ahmed. Aujourd’hui, il a fait entre les vendredis du Hirak et les mardis des étudiants, une cinquantaine de marches et il ne compte pas s’arrêter.
Plus discrètement, il y a aussi ce monsieur à la belle allure avec sa chéchia stamboul, sa tenue bien algéroise, des pieds à la tête, qui semble glisser plutôt que marcher. On serait presque tenté de croire à une procession spectrale si nous n’étions pas au grand jour.
Il est 14h15. La nouvelle traverse l’axe Audin – Khattabi à la vitesse du son. Le Dr Djamel Oulmane a été arrêté par la police. Docteur Oulmane, figure militante connue sur la place d’Alger, avec son éternel bandana, est aussi dessinateur. Et c’est à cause d’un de ses dessins sur mini-banderole qu’il a été interpellé. Il sera relâché deux heures plus tard. Interrogatoire et procès-verbal à l’appui.
15h. Arrive le carré RCD avec Mohcen Belabbès à sa tête. C’est un événement qui ne passe pas inaperçu. Il est filmé, photographié sous tous les angles. Sur une des tables de l’ancien Lotus, attablée non pas pour prendre un café, mais parce que l’âge ne lui permet pas les longues marches, Louisa Ighilahriz, entourée de ses fans. Photos et selfies.
Le carré des femmes marche lui aussi et rassemble autour de lui beaucoup de femmes. Sa banderole est la même avec des femmes-symboles comme Djahnine, Touhami, N’Soumer et Benbouali.
Le réseau de lutte contre la répression, reconnaissable à ses banderoles bleues, a pris ses quartiers à l’endroit habituel près de la fac centrale avec une marche débutée rue Asselah Hocine. Les photos des détenus d’opinion, des porteurs de drapeaux amazigh et Lakhdar Bouregaâ sont présentes en force.
Grande journée de mobilisation, ce vendredi. Avec les «permanenciers» du Hirak, c’est parti pour des vendredis pleins jusqu’en septembre. Grande et belle journée, au point où le préposé au vidage du bassin du jet d’eau de la place Khemisti a oublié de le faire. Alors, par cette canicule, les enfants s’en sont donné à cœur-joie. Il y avait une ambiance de Kiffan-club à la Grande poste.