Pour la première fois, après plus de cinquante ans d’une carrière prolixe, le chanteur algérien Mazouni, longtemps marginalisé, est réhabilité par le label Born Bad Records avec la sortie de l’album «Mazouni, un dandy en exil, Algérie/France,1969-1983», une compilation d’une quinzaine de titres parus entre 1969 et 1983.

Méconnu de la jeune génération et réduit pour certains à un chanteur kitch à la limite sulfureux avec des titres tels que «Mini-jupe », « Tes cheveux lisses», «Chérie Madame », cette compilation rappelle comment le natif de Blida, où il vit toujours, est devenu dans le Barbès des années soixante-dix une voix pionnière de l’immigration. A l’occasion de la sortie de cet album, de nombreux articles lui ont été consacrés récemment dans la presse française à l’instar de Inrocks, Télérama et, plus récemment, Jeune Afrique, où l’on découvre la facette militante d’un chanteur populaire qui, au-delà de ses nombreuses chansons de « farceur», est également un chanteur engagé dont les titres les plus militants ont été longtemps marginalisés en Algérie.

Un crooner farceur et militant
Il est rappelé à ce sujet qu’il a fallu attendre la fin des années 1990 la diffusion très large du documentaire « Scopitones » (l’ancêtre du clip) arabe et berbère de Michèle Collery et Anaïs Prosaïc, d’abord sur Canal+, puis dans de nombreuses salles, avec débats à la clé, autour de la chanson de l’exil, mettant en évidence le rôle important de Mazouni, pour lui redonner un nouvel élan. Rachid Taha, en reprenant « Camarade », Mouss et Hakim de Zebda, à travers « Adieu la France, Bonjour l’Algérie », ainsi que l’Orchestre national de Barbès, qui a choisi « Tu n’es plus comme avant » (Les roses) ont également contribué à la reconnaissance de Mazouni par une nouvelle génération. Avec la reprise de « Ecoute-moi camarade » par Rachid Taha, en 2006, la chanson devient un « symbole, un pamphlet, une critique acerbe d’une France peu intégratrice envers ses immigrés ». Pourtant, le texte a déjà plus de 30 ans. Sur le site officiel du label Born Bad Records, un long article est consacré au parcours méconnu de ce chanteur aux multiples facettes détaillant le contexte historique de ses principales haltes musicales. Dès 1958, en pleine guerre de libération. « Pendant que le crépitement des mitraillettes se fait entendre dans les maquis, la population urbaine écoute, en sourdine, des chants patriotiques algériens diffusés par la puissante radio égyptienne ‘la Voix des Arabes’ ». Mazouni se fera remarquer par un morceau très engagé, « Rebtouh Fel Mechnak (Ils l’ont attaché à la guillotine). Mais surtout, à l’Indépendance, il est découvert par le grand public lors d’un passage à la salle Ibn Khaldoun, retransmis par la RTA (Radiodiffusion télévision algérienne, rebaptisée ENTV), où il chante « Adieu la France, Bonjour l’Algérie ». Cela lui vaudra d’intégrer la troupe artistique du TNA. Après le 19 juin 1965, la politique de la gestion de la culture sous l’ère de Boumediène fera en sorte qu’il soit écarté du circuit officiel pour ses chansons yéyé dérangeantes. Mazouni est, dès lors, contraint à l’exil en 1969 en France. Entre 1970 et 1990, il aligne les tubes à l’enseigne de «20 ans en France», «Bleu Délavé», «Clichy», «Daag Dagui» « Dis-moi ce n’est pas vrai » ou «Je suis le Chaoui » sorte d’hymne fédérateur de toutes les régions d’Algérie. Il explique à propos de ce titre : « Je chantais pour les gens qui comme moi connaissaient l’exil. J’étais et je suis toujours resté très attaché à mon pays, l’Algérie. Pour moi, il n’y a pas de Constantinois, d’Oranais ou d’Algérois, mais juste des Algériens. Je chante autant en arabe classique ou dialectal, en français et en kabyle.» En effet, tel que le souligne la présentation de cette compilation, sa force réside dans des textes en arabe compréhensible par tous ses compatriotes et des mélodies accrocheuses, orchestrées sur fond de violon, derbouka, qanûn-cithare, târ (petit tambourin pourvu de cymbalettes), luth et parfois guitare électrique pour les compositions plus yéyé. Tel un politicien, Mazouni puise dans tous les thèmes sachant qu’il fera mouche à tous les coups. Cela lui vaudra le surnom de « chanteur polaroïd », ajoutons « kaleidoscope ». Au final, les producteurs de ce nouvel album estiment qu’«à la fois conformiste (morale sur l’infidélité ou le mariage mixte) et dérangeant (le trouble à la vue d’une mini-jupe, drague au lycée…), Mohamed Mazouni a traversé les années 1960-1970 avec son humour grinçant et son mélange fédérateur de styles du terroir. Outre les sujets légers, il dénonce également le racisme et les conditions épouvantables des travailleurs immigrés ».