Le Caire. Son pesant air. Là où l’équipe nationale nous a fait planer. La capitale du pays du Nil au climat très sec atténué par les sourire frais de l’hospitalité chaleureuse. L’immense ville, où plus de 21 millions habitants sont recensés, ne dort jamais. C’est aussi une métropole qui a su rester debout à travers le temps pour préserver les legs d’antan laissés par les Romains, les Pharaons outre les Fatimides et les Ottomans. La diversité et la cohabitation sont les atouts principaux d’Al-Qahéra aux édifices et sites époustouflants érigés en sublimes ornements.

Réalisé au Caire par Mohamed Touileb


Le 21 juin 2019, nous étions dans l’avion qui a atterri sur l’aérodrome de l’aéroport international du Caire en provenance d’Alger. La montre affichait 12h30. La porte de l’avion s’ouvre. On se heurte à une véritable hausse du mercure qui affichait 40 degrés. Il faisait déjà trop chaud par rapport à Alger. C’était les prémices d’un séjour harassant. A cet instant, on ne se doutait pas qu’il allait, aussi, être excitant et enrichissant sur le plan de l’échange humain avec la population locale.
En descendant du bus qui nous emmenait vers la salle de débarquement, on tombe sur ce verset du Coran par-dessus l’entrée principale : « Entrez en Egypte, en toute sécurité, si Allah le veut.» Véritablement, on ne savait pas vraiment à quoi s’attendre dans un pays au contexte sécuritaire très imprévisible. D’autant plus que Mohamed Morsi, ancien président, venait de rendre l’âme quelques jours auparavant.

Un Copte comme premier hôte
Les procédures d’entrée sur le territoire égyptien accomplies sans véritables encombres, on prend le taxi vers notre hôtel. Qui de mieux qu’un copte chrétien pour nous y emmener. On était déjà dans le bain de l’Egypte plurielle et si singulière. Un fidèle de Jésus dans une zone géographique à la forte couverture islamique.
La sociologie venait de s’immiscer dans notre mission principale qui était de couvrir le plus grand évènement footballistique du continent : la Coupe d’Afrique des nations.
Ce que nous avait rappelé le chauffeur d’Uber, l’application de transport la plus utilisée là-bas, en nous disant : «Vous êtes ici pour suivre la CAN ?» notre réponse était affirmative. «Et vous êtes de ?» «D’Algérie», on y a répliqué. «Vous avez une superbe équipe. Vous aurez votre mot à dire dans ce tournoi. Même si je ne suis pas trop le football.» A vrai dire, c’était flatteur. N’ayant pas de véritables certitudes sur notre sélection, on était moins optimiste que notre interlocuteur. On n’envisageait tout bonnement pas d’aller au terme de cette compétition. C’était avec une certaine réserve. Celle qui dit que tout pouvait arriver.

Immense métropole
Sur la route, on est déjà confrontés aux caractéristiques du Caire : bruits, klaxons, pollution, encombrements, ainsi que les grands panneaux publicitaires et les buildings géants qui pullulent à l’horizon. Mohamed Salah, star de la sélection, était omniprésent. L’ambiance de la CAN était plantée et l’ouverture était prévue après quelques heures. En passant à côte du Cairo International stadium, on ressentait déjà la ferveur. Ça y est, on était dans le bain de la messe africaine.
Un grandiose événement dans une ville gigantesque. Dans l’une des plus grandes agglomérations au monde, il fallait s’adapter au plus vite, avoir des repères et se mettre dans une cadence de travail annoncée comme effrénée. Le tout, en essayant de trouver du temps pour découvrir les recoins que sont ces bâtisses et monuments historiques implantés dans les quatre coins du centre majeur de l’Egypte. Le cœur même d’une nation qui battait pour sa sélection au rythme des pas de Mo’ Salah, pharaon des temps modernes que tout le monde adule au point de la vénération.

Métro, Uber et trafic
Pour regarder la sélection septuple championne d’Afrique, il fallait se rendre au Cairo stadium où les coéquipiers de Mohamed Elneny se sont produits lors de leurs 4 sorties dans l’épreuve avant de se faire sortir, à la surprise générale, dès les huitièmes. Embouteillages monstres obligent, prendre le métro était recommandé pour se rendre dans l’antre en toute quiétude. D’autant plus que la rame de la ligne 3 dessert la station « The stadium » d’un réseau de chemin de fer qui compte au total 64 arrêts s’étalant sur une toile de plus de 80 kilomètres.
Pour le prix, c’est entre 3, 5 et 7 livres égyptiennes selon le zonage allant du 1 au 3 et le nombre de correspondances. Pour les particularités, on notera que pour éviter les harcèlements sexuels, il a été décidé de réserver deux wagons exclusivement aux femmes dans chaque train. Même lors de l’attente de la rame, il y a un périmètre dédié à la gente féminine. Tout homme qui y pénètre entendra l’alarme sonner.
Toutefois, pour une ville aussi dominante telle que le Caire, si l’underground est une véritable bouffée d’oxygène qui allège les besoins de transports, cela reste insuffisant. D’ailleurs, les applications comme « Uber » connaissent un franc succès. L’entreprise américaine propose des minibus pour les longues distances et des citadines (ordinaire ou luxueuse selon le choix du client) ainsi que des motos pour ceux qui désirent éviter d’être pris dans la circulation et payer jusqu’à deux fois moins quand la demande est normale. La facture est plus élevée quand les réservations sont en nombre. Spécialement le soir.

État militarisé
L’organisation du l’épreuve footballistique biennale requérait certaines exigences et des garanties. Notamment pour ce qui est du volet de la sûreté. La fermeté était de mise pour assurer cet aspect. Dans le métro, aux alentours du stade, devant les hôtels, les agents de l’ordre, de service de renseignements secrets et des hommes de l’armée étaient plantés. Il n’y a pas un quartier sans policiers.
Avant le match inaugural, il était impossible de s’approcher de l’enceinte. Surtout que le Maréchal Abdel Fattah al-Sissi, Chef de l’Etat égyptien, assistait au lancement du meeting footballistique par excellence. Un cordon policier et militaire très élargi pour barricader l’antre et tous ses points d’accès. Tous les 100 mètres, on était apostrophé pour savoir où est-ce qu’on allait.
Pour ne pas être très bousculé, on privilégiait l’anglais afin d’avoir plus d’indulgence de la part des agents qui n’étaient pas très enclins à discuter. La manière de gérer le flux était plutôt radicale. Un procédé militaire reflétant parfaitement la manière dont procède le pouvoir en place qui est ferme et ne laisse pas vraiment place à la contestation de toutes les mesures prises. Devant ces « check-points », on n’a pas pu assister au duel inaugural Egypte – Zimbabwe. Cela reste compréhensible car les autorités se devaient d’instaurer un climat de sérénité. On soulignera, toutefois, la tendance exagérée à interdire la photographie dans pas mal d’endroits. Que ce soit avec smartphone, appareil photo ou caméra. No picture please !

Les incontournables Pyramides
En Egypte, il y avait cette date entre le 21 juin et 19 juillet où le sport le plus populaire dans le monde avait été hissé au rang des privilégiés. Le sport roi sur les terres des Pharaons. Des dynasties qui n’ont pas disparu sans laisser les traces. Et quelles traces ! Pas besoin d’archéologues pour dépoussiérer. Il suffit juste d’aller voir les Pyramides du Gizeh. D’être à leurs pieds pour se rendre compte du génie de l’homme.
On ne peut que s’incliner devant la virtuosité et le poids de l’histoire que dégagent ces véritables œuvres architecturales sans égales. Des constructions qui alimentent toujours le mystère et la curiosité. Qui défient toutes les lois des maths, de la géométrie, de l’astrologie et autres. La plus connue est celle de Khéops qui fait partie des Sept Merveilles du monde. Pour une merveille, c’en est vraiment une.
Aux alentours, deux autres ont été dressées. Celle de Khéphren et Mykérinos. On trouvera aussi quelques autres pyramides moins « imposantes ». On citera les « pyramides des reines » et la pyramide de Khentkaous. A cet endroit, on trouve sept pyramides en tout. A la sortie, le fameux Sphinx qui, selon l’histoire, est le gardien des lieux. C’était au prix de son nez vandalisé et brisé par un croyant du 14e siècle qui n’acceptait pas de voir les paysans du Nil faire des offrandes à la statue pour «implorer» de bonnes récoltes. Une autre version raconte que ce bris nasal est dû à un boulet de canon mal-orienté lors de la campagne d’Egypte menée par Napoléon Bonaparte (entre 1798 et 1801). De quoi entretenir le mythe et laisser le mystère planer sur la réalité de cette défiguration.

Les temples spirituels
Toujours dans la croyance, on ne pouvait passer devant les édifices tels que les Mosquées Al Hakim, Al Hussein et celle de Sayyidah Zeinab Bint Ali et, inévitablement, celle d’Al-Azhar, l’un des lieux les plus fameux en islam. Aussi, on notera que plusieurs églises coptes et autres synagogues se trouvent, parfois dans un même périmètre. Un fort symbole de la diversité spirituelle et le vivre-ensemble dans une Egypte immense qui semble suffire pour tout le monde. Une Egypte qui assume son passé et s’en vante.
Durant le mois qu’on a passé là-bas, on a pu croiser des sœurs, qui faisaient des œuvres caritatives, dans les hôpitaux et alentours. Certes, elles ne sont pas omniprésentes dans un pays à majorité musulmane. Elles avaient, néanmoins, l’air de circuler librement et fièrement dans leur tenue de religieuse. On s’est contenté de passer devant les églises. Par contre, on a décidé de fouler «Al-Azhar» pour ce qu’il représente à nos yeux comme patrimoine et symbolique. Un édifice qui dégage une teneur historique indescriptible. Savoir que l’homme a pu mettre sur pieds un chef-d’œuvre pareil en l’espace de 10 années de construction entre 970 et 980 est tout simplement bluffant.

Khân ya lili
A quelques bornes de cet ouvrage, il y avait le grand marché de Khân Al Khalili. Un souk qui constitue un passage inévitable pour les touristes du monde entier. Le souvenir y est matérialisé et décliné sous différentes formes. Des stèles de diverses dimensions qui rappellent l’Egypte antique. Pyramides, têtes de pharaons, porte-clés et tout ce qui est en relation avec cette épopée qui a fait l’identité de l’Egypte actuelle. Un règne qui a laissé un héritage exploré par les habitants locaux qui en ont fait un véritable fonds de commerce brassant des millions d’un potentiel touristique plus ou moins bien exploité.
On y retrouve aussi les épices réputées de la région ainsi que les huiles essentielles vendues dans les différents locaux qui constellent les ruelles exigües. Ce lieu incontournable a été édifié au 14e siècle quand l’Emir Dajaharks Al-Khalili construisit un grand marché sur le site de la tombe de Za’afran lieu de sépulture des dirigeants Fatimides d’Égypte. A l’époque, le but de cette construction était d’aider la ville à se relever des ravages de la peste noire entre le 13e et le 14e siècle. Une étape de rémission lancée sous le règne du Sultan Barquq (1382-1399). C’était pour l’anecdote historique. Pour le gastronomique, les grillades d’« El Rifaîi », restaurant réputé pour attirer les artistes et les footballeurs ainsi que les politiques, est conseillé. L’établissement se trouve dans les environs.

Beau marché
En marchant dans ce grand marché, les sollicitations ne manquent pas pour entrer jeter un œil sur la marchandise avec la promesse d’avoir des réductions. Les vendeurs n’hésitent pas à donner le prix multiplié par trois pour, ensuite, faire croire à l’acheteur qu’il vient de faire une sacrée affaire en la lui cédant l’article à moitié prix. Une politique « marketing » bien connue à laquelle beaucoup peuvent mordre. Après, tout est question de négociations. Logique de vente.
Khân Al Khalili est aussi un lieu où l’on peut siroter café, thé ou boisson fraîche à l’ancienne dans de petites cafétérias en écoutant les chansons populaires d’Oum Kalthoum ou Farid el Atrache. Une ambiance « Tarab » montrant la préservation et la fidélité au patrimoine artistique. Tout le secret identitaire est là. Les odes traversent le temps et parcourent les artères en faisant passer des frissons. On vit ce que l’écrivain Naguib Mahfouz, prix Nobel de littérature qui y a même un restaurant de renom à son nom, retranscrivait dans ses récits. Notamment celui nommé tout simplement : Khan al-Khalili. Un ouvrage paru en 1946 et traduit en le «Cortège des vivants : Khan al-Khalili» en 1999.

Lotus et Papyrus
Intemporel. Tel un parfum. Une fragrance de l’excellence. Le Lotus bleu (Nénuphar) était l’élément de base dans la parfumerie égyptienne. Néfertiti était une resplendissante reine. Son odeur était aussi enivrante. N’ayant pas les moyens de distillation de nos jours il y a des milliers d‘ans, les Pharaons ont trouvé une technique qui consistait à «laisser macérer les fleurs dans un corps gras, éventuellement chauffé. Cela permettait aux arômes d’imprégner les huiles», nous racontait un vendeur dans la plus connue des parfumeries en Egypte : Al Fayed Perfumes Palace Luxor. Ce dernier ajoutera que «le pressage des fleurs dans un linge après la cueillette était une autre technique de l’époque pour recueillir les senteurs florales.» Prix du parfum de l’auguste reine: 600 livres égyptiennes pour 50 millilitres. L’équivalent de 6500 DA. Dans les senteurs et la cosmétique toujours, il y a aussi les huiles de toutes sortes dans lesquelles les Egyptiens excellaient. Les nobles étaient bichonnés. Des soins pour la peau, les cheveux et des remèdes pour les maux de dos et de tête étaient fabriqués à l’aide des plantes notamment. Du 100% bio.
Même quand il s’agit d’écrire ou dessiner, les feuilles fabriquées à partir du papyrus, une plante de la famille des cypéracées à la tige triangulaire qu’on trouve sur les rives du Nil et de son delta, étaient privilégiées. Et ceux après les murs des pyramides qui servaient aussi de « plateforme » pour reproduire des scènes de rituels religieux ou funéraires. Jusqu’à aujourd’hui, le papyrus a gardé la même sacralité. Il sert aussi de support pour des peintres réputés en Egypte qui y crucifie leurs fresques. Ce qui donne plus d’allant et d’allure aux œuvres dont certaines sont estimés à quelques milliers de dollars.

All Nil long !
Et puis, il y a des choses qui n’ont pas de prix. Qui sont intarissables. Comme le Nil qui a été le berceau de la civilisation. Un fleuve qui a son histoire et tout un poids et symbolique pour les Egyptiens. Quelque part, il a toujours cette estime mythique. Il est le lieu de la vie nocturne. Par-dessus, sur le pont, les Cairotes se retrouvent le soir. Jusqu’à très tard.
Sur le plan d’eau, on voit les bateaux de croisières qui offrent un tour sur le fleuve dîner inclus. D’autres sont des boites de nuit flottantes avec des jeux de lumières qui décorent le paysage. Il y a aussi les felouque, dahabeya et sandal pour arpenter l’extraordinaire cours d’eau. On entend aussi le son des sabots de chevaux trainant les calèches ainsi que la musique émanant des voitures garées sur le côté de la route. Les nouveaux mariés viennent y immortaliser l’instant avec des femmes en robe blanche accompagnées de leurs mari et familles. Des photographes amateurs avec des appareils numériques et du matériel de travail proposent leurs services pour vous offrir un cliché souvenir.

Terminus : la gloire
Et puis, pour finir, on reviendra au commencement. La raison de notre déplacement qu’est cette mémorable coupe d’Afrique des nations que notre sélection a décrochée brillamment. Notre dernier jour était au stade international du Caire, notre toute première destination. Et l’ultime. On y a vécu les plus intenses des émotions. Au coup de sifflet final d’Algérie-Sénégal, toutes les images et les merveilleux moments ont traversé notre esprit.
« El-Khedra » venait de signer une improbable conquête en battant le Sénégal en ce 19 juillet inoubliable. A vrai dire, on n’imaginait pas que le séjour serait aussi long et que le temps passerait si vite. Au moment de décoller d’Alger, on rêvait tous de gloire sur des terres qui ont une lourde et riche histoire. C’était un sentiment entre le « wishful thinking » et l’envie de s’entêter et forcer un destin incroyable qu’on ne pouvait, avec les données de santé de l’EN, que caser dans le registre de la rémission illusoire. Le miracle fut sur une partie du monde qui recelait le magique. Le fantastique. On était parti les mains vides, mais le cœur plein d’espoirs en dépit de tous les doutes. On est revenu avec une couronne. Dans l’avion du retour, à l’instant où l’appareil a survolé le Caire, cette fameuse phrase de Jules César a traversé notre esprit : Veni, vidi, vici (je suis venu, j’ai vu et j’ai vaincu). C’est ce qu’on s’était dit.