Si aujourd’hui, au 25e mardi de la protestation estudiantine, les étudiants qui ont promis d’y être arpenteront l’asphalte chaud de la capitale, aux odes de la contestation, il est certain que le défi aura été complètement relevé. Pas de répit pour le Hirak étudiant durant la période estivale!

Dès le début du mois de juillet, le Hirak estudiantin n’est plus seulement l’apanage des seuls étudiants. Beaucoup de citoyens, devenus activistes de fait du Hirak, se donnent rendez-vous, chaque mardi, place des Martyrs pour accompagner les étudiants dans leur procession hebdomadaire, conscients de l’enjeu que constitue la durabilité du mouvement à l’orée des vacances d’été, synonymes de relâchement social et de démobilisation.
Grandioses marques de sympathie et de soutien des citoyens aux étudiants mardi dernier. Ils ont promis d’être là aujourd’hui, au 3e jour de l’Aïd. «Nous ne serons peut-être pas aussi nombreux, dira un citoyen, mais la symbolique est très importante, peut-être même aussi importante que le nombre…» Des étudiants, résidant hors-Alger, feront aussi le déplacement. Certains de Béjaïa, tôt le matin.
S’il est vrai que la composante estudiantine des marches du mardi depuis un mois regroupe les étudiants les plus engagés et les plus activistes, surtout parmi la composante métropolitaine des étudiants, l’événement bénéficie d’une aura intacte auprès de la communauté estudiantine, contrainte aux vacances d’été, en particulier, et du Hirak populaire dans son ensemble, d’autant plus qu’il se décline en manifestations analogues dans plusieurs pôles universitaires à travers le pays, notamment à Oran, Constantine, Béjaïa, Tizi Ouzou et Annaba, même si Alger reste un repère appréciable et souvent déterminant pour jauger du niveau de la mobilisation et de la conscience politique du mouvement. Le mardi des étudiants à Alger est devenu un rendez-vous crucial au point où il mobilise d’énormes moyens en termes de logistique… policière. Tous les services sont en alerte. Même l’hélicoptère.
Aujourd’hui, étudiants et forces de police semblent, à force de cohabitation, s’accomoder d’une sorte de modus vivendi, dicté par des concessions sur l’itinéraire notamment, même si les étudiants ont encore à l’esprit les scènes de brutalités policières dont ils ont fait les frais, depuis l’usage du canon à eau et de gaz lacrymogènes, le fameux mardi 9 avril, jusqu’aux échauffourées du palais du gouvernement en date du 21 mai 2019 : bousculades, gaz lacrymogènes et interpellations.
Et si les dernières marches, depuis le 2 juillet, se déroulent plutôt dans une ambiance sereine et sans anicroches, cela n’a pas empêché les atteintes à la liberté d’expression comme la confiscation de quelques banderoles et pancartes…

Lendemains de fête difficiles ?
Ce 25e mardi intervient dans un contexte particulier. Celui du déploiement du panel de Karim Younès et des consultations qu’il compte initier, notamment avec des représentants d’étudiants. Mais quels étudiants ? Certainement pas ceux qui sortent les mardis.
Dans leur ensemble, les étudiants-marcheurs ont, dès le 23e mardi, rejeté en bloc jusqu’à l’essence même de ce panel. Refus catégorique de tout dialogue à l’initiative du pouvoir en place.
« La seule négociation possible, pouvait-on lire sur certaines pancartes, c’est celle de votre départ ! ». Ni Karim Younès, encore moins la composante « améliorée » de son panel n’ont réussi à convaincre les étudiants de la crédibilité et surtout de la sincérité d’une telle démarche.
Au contraire, les défections de personnalités, à l’instar de Djamila Bouhired, Drifa la sœur de Larbi Ben M’hidi ou encore les avocats Bouchachi et Aït Larbi, ont conforté les étudiants comme les manifestants du Hirak, dans leur refus de cette option de dialogue balisé et biaisé par l’impératif exclusif de l’élection présidentielle.
Dans ces conditions, quels seraient donc ces supposés représentants des étudiants qui iraient discourir devant le panel de l’organisation d’élections présidentielles rejetées dans la forme et dans le fond par le Hirak estudiantin ? Seront-ils du même acabit que les supposés représentants du Hirak sortis pour la circonstance ? Mystère et boule de gomme !
Cela expliquerait-il l’empressement des étudiants-organisateurs de la marche du mardi à vouloir tenir samedi prochain, 17 août, à Alger, la conférence nationale des étudiants ? D’aucuns se posent la question de la pertinence d’une telle démarche, en cette période notamment et s’interrogent sur l’« étroitesse » de la dimension nationale d’une telle conférence…
Qui y prendra part ? Comment ont été ou seront élus les représentants des étudiants des différentes universités ? Cooptation ou vote ? Avec quels critères dans le premier cas et selon quel processus électif dans le second ? Autre question : qui prend en charge les questions logistiques et d’organisation ?

De l’impérieuse nécessité de structurer le mouvement
Un étudiant, membre d’un comité autonome d’étudiants à Alger, qui a préféré garder l’anonymat, reste sceptique : «Il me semble que si cette démarche ne procède pas d’une volonté de récupération du mouvement contestataire estudiantin, elle n’en est pas moins une fuite en avant. Dans le contexte des vacances d’été, nous ne pouvons pas, sérieusement, envisager une représentation démocratique des étudiants à l’échelle nationale et en si peu de temps… Nous prendrons part à ce rendez-vous, mais c’est surtout pour avertir de cette dérive et faire des propositions constructives.»
De plus en plus de voix, parmi les étudiants, s’élèvent à chaque débat ou échange pour insister sur la nécessité de doter le mouvement estudiantin d’une représentation à l’échelle nationale, à même de constituer le porte-voix officiel, unitaire et fort du mouvement. Il est certain qu’une telle initiative n’est pas de tout repos. Elle n’échappe pas non plus aux convoitises des uns ni aux tentatives de torpillage des autres. Un mouvement étudiant organisé et représentatif des aspirations de ses membres deviendrait incontournable sur la scène sociale et politique. Après le 22 février, les premières manifestations estudiantines du 26 du même mois ont mis en évidence le besoin pour la communauté universitaire de se doter de structures dynamiques. Ce fut la naissance des comités autonomes, élus et révocables à tout moment. C’est le début de l’organisation horizontale. Quantitativement appréciable, elle n’a pas encore réussi le bond qualitatif à même de la propulser à un niveau organisationnel plus élaboré, évitant ainsi l’émiettement et les dispersements. Les expériences tout comme les efforts déployés concomitamment à Oran, Alger, Béjaïa ou Ouargla, ont besoin d’une synergie qui donnerait encore plus de poids à la deuxième plus importante composante contestataire après celle, populaire, du vendredi. L’usuel débat en début de chaque marche du mardi pour cette 25e édition devrait plus porter sur la rencontre de ce samedi que sur « les bienfaits de l’Aïd sur le Hirak », thème voté sur la page facebook du « Hirak estudiantin algérien ». Une rencontre entre étudiants qui gagnerait davantage à être le prélude à une réflexion devant être entamée dans les campus à la rentrée prochaine : parachever l’auto-organisation et élire les représentants des étudiants. Le cas échéant, elle risquerait fort de finir en concile avorté comme le furent toutes les conférences bâties sur une fausse représentativité et des plans foireux. Il y va de l’avenir du mouvement étudiant et des intelligences de ce pays.