Reporters : Le panel de médiation et de dialogue a entamé ses consultations en vue d’une sortie de crise. A quoi peut-on s’attendre de ce dialogue ?


Rabah Lounici : Je crois que l’instance de médiation et de dialogue, confiée à Karim Younès, est une structure mort-née à cause notamment du refus des personnalités, qui ont une certaine notoriété, de la rejoindre. Ces personnalités sont conscientes que ladite instance émane d’une manœuvre du régime. Il y a eu, en plus de cela, la réaction forte et de désapprobation de la part du Hirak à l’égard du dialogue et du panel à l’occasion des 23e et 24e vendredis de mobilisation populaire. Mais ce qui a le plus affaibli le panel, c’est le discours du chef d’état-major de l’Armée qui a rejeté ses appels à la libération des détenus d’opinion dans le cadre des mesures d’apaisement devant préparer le dialogue. Il me semble qu’il y a un décalage entre le panel et les revendications du mouvement de contestation. Le panel semble avoir été instruit par le pouvoir politique pour limiter le dialogue à la question de l’organisation de l’élection présidentielle avec les anciennes méthodes et les mêmes figures, alors que le Hirak réclame un changement radical du système. Il était possible que l’instance joue un rôle de médiation sans lui tracer de lignes rouges. Malheureusement, on a procédé autrement, ce qui a fait perdre de sa crédibilité à cette instance et provoqué des démissions parmi ses membres.

Objectivement, quelle chance de réussite pour ce panel ?
Je crois que l’instance de médiation et de dialogue n’a aucune chance de succès, sauf si elle venait à se renforcer par des personnalités crédibles, et si elle est réellement indépendante dans sa médiation entre le pouvoir réel et le mouvement populaire sans, bien entendu, la moindre condition ni lignes rouges à ne pas dépasser.

Le Hirak rejette l’idée de dialogue tel que mené par le panel parce qu’il s’agira de l’étape qui précédera l’élection présidentielle, mais aussi au vu de sa composante dont les membres ne sont pas connus pour leur engagement pour la démocratie. Quelle lecture faites-vous ?
C’est un des facteurs qui a poussé le Hirak à contester cette instance qui compte des personnalités apparentées au régime, notamment son coordinateur qui est partisan et qui était en poste durant le règne de Bouteflika en sa qualité de président de l’APN.
M. Karim Younès n’était opposant au régime de Bouteflika et il n’était dans cette position que parce qu’il était dans les rangs d’Ali Benflis. Ceci pousse les gens à douter d’une manœuvre du régime, à travers ce panel, pour que Benflis soit le futur président et qu’il aurait été choisi par les décideurs. Certains observateurs ont constaté ces derniers temps un changement dans son discours.
Par ailleurs, nous retrouvons dans ce panel une constitutionnaliste, qui a justifié les précédents viols de la loi fondamentale depuis les années 1990 jusqu’aux amendements apportés sous Bouteflika. Tout cela justifie les appréhensions du Hirak à l’égard de cette instance.

Lors du 24e vendredi a émergé le slogan appelant à la désobéissance civile. Etes-vous favorable à un tel mode de lutte et peut-on soupçonner des cercles occultes derrière cet appel ?
L’idée de la désobéissance civile posée par certains devrait être mise dans son contexte. Il s’agit plutôt d’une réaction émotive plus qu’une réflexion sérieuse qui viendrait suite au discours du chef de l’état-major de l’ANP, excluant la libération des détenus d’opinion. Cette exclusion a été considérée par certains comme une façon de prendre ces détenus comme monnaie d’échange avec le pouvoir en cas de négociations à l’avenir avec le Hirak, afin de réduire ce dernier à des revendications marginales. S’agissant de l’origine de l’appel, il n’est pas improbable que des cercles au sein du pouvoir soient derrière pour deux objectifs, pousser le mouvement vers la radicalisation et provoquer des divergences au sein du Hirak. Au sujet de la désobéissance civile elle-même, l’idée n’est pas claire, ce qui risque de générer de la confusion parmi l’opinion publique. Or, l’histoire nous enseigne que la désobéissance civile pourrait être l’un des derniers recours après avoir traversé diverses étapes. Dans notre cas, le Hirak doit se dire que la radicalisation dans la lutte fait échouer les révolutions. A titre d’exemple, la grève de huit jours durant la Guerre de libération, et malgré la réalisation de certains objectifs, était la raison de l’affaiblissement de la révolution à Alger et dans d’autres wilayas. Et cela à cause de la durée de la grève. Le second enseignement nous renvoie au Printemps noir de 2001, en Kabylie, où les appels à la grève générale sans tenir compte des soucis et préoccupations des habitants avaient poussé certains, notamment les commerçants, à se dresser contre le mouvement. Autrement dit, l’idée de la désobéissance civile doit tenir compte des préoccupations et intérêts des populations.

Au sein de la classe politique, l’initiative des « forces du changement », favorables au dialogue, tend à faire du surplace. Etes-vous de cet avis ?
Le pôle des « forces du changement pour le triomphe du choix du peuple» est une proposition d’Abdallah Djaballah. Je dois noter que même l’appellation n’a pas changé depuis 1992, quand il défendait ce qu’il qualifiait à cette époque-là de «choix du peuple». Le recours à des concepts qui remontent à cette période prête à l’intrigue. Le renvoi à cette période douloureuse viserait à terroriser de nouveau les Algériens. C’est ce que fait le pouvoir en étant contre l’idée de la transition démocratique, qu’il présente comme similaire à la période de transition des années 1990. Or, les deux idées sont complètement différentes. L’initiative des « forces du changement » a mené vers la conférence nationale de dialogue qui n’est pas différente dans son approche de la feuille de route du pouvoir. Par certains aspects, on peut croire que ladite conférence est organisée par les autorités officielles. Cette initiative a reproduit les cycles de dialogues connus par l’Algérie en 1990 mis à profit par des opportunistes qui ont investi indûment la scène politique pour atterrir, aujourd’hui, pour certains noms, dans les prisons. En clair, l’initiative des « forces du changement » ne vise pas plus que l’organisation de l’élection présidentielle, sans le changement de système laissant cette mission au futur président. C’est l’exact contraire de ce que défend «l’alternative démocratique».

Les « forces de l’alternative démocratique » insistent pour une «transition démocratique », refusée par le pouvoir politique, quelle lecture peut-on faire ? Ce courant pourra-t-il peser sur les évènements ?
L’instance de médiation et de dialogue doit ouvrir la porte du dialogue avec l’alternative démocratique qui réclame un changement de système, à travers un processus constituant qui consacre la refondation de l’Etat et le passage à une nouvelle République démocratique et sociale, telle qu’énoncée par la déclaration du 1er Novembre 54. Je pense que les forces de l’alternative démocratique sont en mesure d’apporter un plus dans le sens où ce sont elles qui sont porteuses des revendications exprimées par le Hirak. D’autant plus qu’elles œuvrent à l’élargissement de leur offre à d’autres forces de la société.