Reporters : Des détenus d’opinion refusent que leur liberté fasse objet d’un préalable au panel de dialogue, présidé par Karim Younès, pour l’amorce d’un dialogue. Cela veut dire quoi ?
Bouzid Yacine : Tout d’abord, il est important de rappeler que les démarches politiques pour la libération de ces détenus n’ont pas commencé avec le Panel, mais bien avant, suite au boycott des plaidoiries de la chambre d’accusation par les avocats. Ayant malheureusement constaté l’inefficacité de la procédure judiciaire (la plaidoirie), la démarche politique (le boycott) s’imposait alors comme l’ultime recours en vue de leur libération. Maintenant, on peut s’interroger s’il est judicieux que leur libération soit discutée par le Panel. Juriste que je suis, je pense que dans des circonstances ordinaires, tout dossier entre les mains de la justice doit se régler uniquement par les moyens juridiques et judiciaires. Mais pour ce cas précis, tout dans l’affaire de ces détenus démontre le caractère politique de leurs dossiers : leur arrestation et leur poursuite devant l’absence d’un article pénal clair, qui incrimine le port de l’emblème berbère, leur mise en détention provisoire en l’absence de conditions clairement stipulées par l’article 123 du code de procédures pénales, l’inefficacité des moyens juridiques et judiciaires en vue de leur libération, malgré les arguments juridiques pertinents soulevés par les confrères. De là, la démarche politique s’impose alors comme ultime solution en vue de leur libération, qu’elle vienne du Panel ou autre.
Concernant la position des détenus à l’égard de la démarche du Panel, je crois que jusqu’au 31 juillet dernier, jour de ma dernière visite aux détenus à la prison d’El Harrach, aucun d’eux ne m’a informé d’une pareille position. Je pense que la prison étant un endroit auquel personne ne peut rester indifférent, surtout lorsqu’on est incarcéré injustement, pour un détenu, toute démarche permettant sa libération est toujours la bienvenue. Aussi, et pour avoir un aperçu clair sur la position des détenus, je pense que la question doit être plutôt posée aux détenus eux-mêmes : à Mokrane Chaâlal, qui a fêté son anniversaire en détention la semaine dernière, et à sa famille, aux enfants des détenus qui attendent avec impatience la libération de leur papa pour pouvoir enfin acheter des vêtements pour l’Aïd, et à tous les parents qui devront passer cette occasion sans leurs enfants chéris. Après cela, je pense que tout le monde comprendrait aisément la position de ces détenus et la nécessité de leur libération immédiate et inconditionnelle.
Certains ont été mis en prison pour avoir exprimé une opinion, d’autres pour avoir brandi l’étendard berbère. Quelle est votre appréciation par rapport aux questions des libertés d’expression, collectives ou individuelles, six mois après l’enclenchement du Hirak ?
Tout d’abord, je pense que le terme « Hirak » n’est pas approprié, celui-ci étant limité dans l’espace et dans le temps, même si certains tentent de minimiser ce qui se passe actuellement en Algérie. Et pour appeler les choses par leurs noms, ce qui se passe en Algérie depuis le 16 février 2019 est une révolution pacifique et historique et non pas un « hirak ». Quant à votre question, je pense que le sujet évoqué à la première question répond amplement à celle-ci. Car en matière de droits de l’Homme et de libertés individuelles et collectives, l’Etat a toujours agi de travers. Depuis l’Indépendance, le pouvoir en place n’a fait que réprimer les droits de l’Homme au lieu de les garantir et les protéger, réduire le champ des libertés au lieu de les promouvoir. Et ces pratiques anti-démocratiques ont causé sa fatalité car c’était l’un des facteurs directs du déclenchement de cette révolution pacifique et historique. Aujourd’hui, après six mois de révolution, et au lieu de tirer des leçons de ses échecs, des enseignements de sa propre expérience et de celle des pays modèles en matière de droit de lHomme, le pouvoir en place s’entête toujours et continue sa démarche fatale sur les sentiers de la perdition. En un mot, en matière de droits de l’Homme et de libertés individuelles et collectives, je pense que l’Algérie a encore beaucoup de chemin à faire, car on ne peut pas prétendre être un
« Etat de droit » pendant que les droits de l’Homme et les libertés individuelles et collectives sont réprimés sans cesse et à chaque occasion.

Si l’on se focalise sur les porteurs de drapeaux berbères. Etes-vous d’avis que leur incarcération n’est pas un viol de la Constitution algérienne, qui a consacré la dimension amazigh du pays dans son article 04 ?
Admettre l’existence d’une langue quelconque sans reconnaître -même tacitement- l’existence du peuple qui parle cette langue, relève carrément de l’absurde. Aussi, sitôt que ce peuple existe, sa culture s’impose alors dans toute sa dimension : langue, coutumes et traditions, patrimoine et symboles dont l’emblème de ce peuple et de cette culture. L’Algérie est berbère qu’on le veuille ou non, cela ne vient pas d’un conte de fée mais émane d’une réalité historique pure et simple. Ainsi, la berbérité de l’Algérie étant historiquement confirmée, la culture berbère ne doit plus être remise en cause, bien au contraire, elle doit être reconnue dans toute sa dimension : langue, coutumes et traditions, patrimoine et symboles dont l’emblème berbère qui constitue un symbole majeur de cette culture ancestrale, sans pour autant remettre en cause le drapeau national algérien, emblème de la souveraineté nationale, pour lequel l’Algérie a payé un lourd tribut. Quant à l’incarcération de ses détenus pour port de l’emblème, ceci est une violation grave de la loi pénale, du pacte des droits de l’Homme ratifié par l’Algérie qui constituent une source de droit supérieure même à la Constitution.

Belkacem Zeghmati est installé à la tête du ministère de la Justice. Il est connu auprès de l’opinion publique pour avoir lancé un mandat d’arrêt international contre l’ex-ministre de l’Energie, Chakib Khelil. Pensez-vous qu’il va consacrer le principe de « justice indépendante » auquel appellent les juristes et les citoyens notamment depuis le début du Hirak ?
En tant qu’avocat, je pense que la justice doit être indépendante tout le temps et en tout lieu, mais pour cela, il faudrait que les professionnels de la justice, avocats, magistrats et autres, se consacrent quotidiennement à la concrétisation de ce principe fondamental qu’est « l’indépendance de la justice ». Quant à ce que va faire le nouveau ministre de la Justice, je crois que la question doit lui être posée en personne car je ne suis pas habilité à parler en son nom.