Conforté par une victoire longtemps attendue de l’équipe nationale de football, l’effet CAN n’est plus à démontrer. Le Hirak de la contestation populaire devra irrémédiablement en subir les conséquences. Ou s’en accommoder.

Après le vendredi 5 juillet, disons-le franchement, à Alger, comme ailleurs, le Hirak a quelque peu perdu de sa prestance. Sans renoncer à sa verve. Moins de mobilisation, mais toujours autant de détermination. Les fameux carrés des inconditionnels et des irréductibles du Hirak, dont la majorité totalise vingt-deux vendredis. Pour certains, il faut rajouter les mardis estudiantins et bon nombre de rassemblements et de sit-in citoyens.
Le résultat de la CAN 2019 a-t-il induit un réel essoufflement du Hirak ou est-ce juste un reflux conjoncturel intrinsèque de l’histoire naturelle de tout mouvement populaire de contestation, se définissant davantage par ses sursauts dynamiques et épisodiques, très souvent imprévisibles, que par un phénomène de « linéarité exponentielle », un paradoxe qui ne sera jamais le sien ?
L’Algérie contestataire, l’Algérie du Hirak, peut-elle échapper à la « peste émotionnelle » du sport-roi, telle que la définit Marc Perelman (*) qui met en garde contre la «footballisation des esprits» qui, conduirait « à une atmosphère de dérision généralisée et à une forme de servitude collective ».
Plus dangereusement encore, l’état d’esprit dominant chez ceux qui « dénoncent les aspects les plus répugnants du football, pour mieux asseoir leur passion dévorante lorsqu’ils regardent un match à la télé… »
Au sein du Hirak, des propos avisés font état de la maturité des manifestants et surtout de leur détermination. Cela s’est, certes, traduit par des slogans tranchés peu après la qualification de l’EN aux quarts de finale et au fur et à mesure qu’une possible finale avec une coupe d’Afrique à la clé devenait de plus en plus plausible, les jeunes ont chanté « dites-leur qu’ils ne nous auront pas avec le football », ou encore
« A nous une deuxième étoile et une deuxième République ! ». Cela n’a pas empêché les manifestants d’être beaucoup plus nombreux au stade du 5 juillet, à 20h, le vendredi de la finale, qu’à 14h sur l’axe Didouche Mourad – Grande Poste… Tous ont scandé : « Le peuple veut la coupe d’Afrique ! » Le temps d’un match, on avait remisé, en vœu pieux, la volonté du peuple de vouloir faire tomber le système…

Récupération politicienne de la CAN et OPA sur le hirak !
L’intrusion dans le champ footballistique et politique de cette nouvelle mouture de l’Equipe nationale sous la houlette de Belmadi va bouleverser la donne et aiguiser bien des appétits. De tous bords. La mise en place d’un pont aérien, à trois reprises, est la première illustration de cette tentative de récupération de la prestation de l’EN, qui rappelle les sournoiseries du régime Bouteflika, il y a dix ans, avec Oum Dorman. Sacrée aubaine, au nom du patriotisme et de l’appartenance nationale, pour un système finissant.
Le vendredi, on fait son Hirak comme on fait sa prière. Par dévotion. On dénonce Bensalah qui se rend au Caire et même les ponts aériens :
« lihab hokm el askar ! Irouh el massar ! » (Celui qui veut un régime militaire, n’a qu’à se rendre en Egypte !). « Pas d’avions (canadairs) pour éteindre les feux de forêt, mais pour les supporters, si ! ». Sauf que la machine mise en branle semble plus forte, bénéficiant du matraquage systématique de tout ce que le champ audiovisuel compte comme médias lourds. La lucarne plus forte que la pancarte.
Les réseaux sociaux s’enflamment. Feu de Bengale ou feu de paille. On s’insurge contre la présence de Bensalah au Caire. Sauf qu’on oublie qu’il est dans son rôle. Doublement. Chef d’Etat et chef d’une opération de récupération d’un événement footballistique à forte valeur ajoutée. Politiquement parlant.
L’EN est championne d’Afrique. L’Algérie exulte. Jusqu’au délire. Même s’il subsiste, ça et là, quelques réflexes de conscience pour s’insurger contre la présence de l’attaché militaire sur la pelouse pour féliciter les joueurs. Mais la joie est telle qu’on en oublie bien des choses… Que trois supporters de cette même équipe nationale ont été expulsés manu militari d’Egypte et dont l’un a été condamné à un an de prison ferme pour avoir brandi une pancarte « Yetnahaw Gaâ ». Le temps de la fête, rares sont les pensées pour les détenus du hirak…
Plus de monde pour accueillir le Onze algérien vainqueur de la Coupe d’Afrique que de manifestants le vendredi. Plus de monde pour accueillir onze Algériens libres, que d’activistes devant la cour d’Alger pour exiger la libération des 40 détenus politiques et d’opinion, tout aussi Algériens. A Mascara, Hadj Ghermoul est désormais libre. Non pas parce que la mobilisation a payé, mais parce qu’il a purgé sa peine. Sans remise aucune. Devrions-nous attendre autant pour Bouregaâ, Leftissi, Samira et les autres ?
Dans l’ambiance feutrée du Palais du Peuple, Bensalah distribue les mérites, loin des clameurs de la plèbe. Le Palais sans le peuple. D’aucuns espèrent encore un geste, une symbolique de la part des combattants du désert à l’endroit du Hirak. Les plus optimistes vont chercher des signes cabalistiques dans des postures improbables. Prosternation de Belmadi avec ses poulains sur la pelouse du stade cairote et son choix de se positionner entre Mahrez et Belaïli, respectivement n° 7 et 8. Allusion aux articles correspondants de la constitution… On est loin de la symbolique du poing levé des athlètes afro-américains Tommie Smith et John Carlos lors de la cérémonie de remise des médailles du 200 mètres, le 16 octobre 1968, aux JO de Mexico.

Glissements sémantiques ou racisme ordinaire ?
Si le Hirak en particulier et les Algériens en général, ont fini par transcender bien des divergences d’opinion et des conflits identitaires, ils n’en restent pas moins tributaires de certains atavismes.
Méconnaître l’existence d’un racisme ordinaire anti-noir serait faire preuve de candeur pour ne pas dire d’infantilisme. Aujourd’hui, à l’occasion de cette CAN 2019, il ressurgit sous les traits d’une coupe assimilée à une « négresse » (El Kahloucha). Double humiliation à l’africanité et à la féminité africaine, à travers une représentation esclavagiste et réductrice. Une sonorité qui rappelle étrangement la servante noire de Delacroix, dans les « Femmes d’Alger dans leur appartement ».
D’aucuns diront que ce ne sont que des mots, et que personne n’y voit de mal, encore moins de racisme. Peut-être faudrait-il le demander aux Sénégalais ? Ne dit-on pas que le racisme commence par des mots ?
Si le « qbaïli, arbi ! khawa, khawa ! » (Kabyles et Arabes sont frères !) a fini par triompher des manœuvres comminatoires du régime en place, nous n’avons toujours pas réussi à évacuer nos sentiments un tantinet suprématistes vis-à-vis de l’Afrique et de nos frères africains qui sont l’objet de bien des quolibets. A ce propos, un post irrévérencieux pour ne pas dire abject traîne sur le réseau bleu.
A quel dessein, ce dessinateur bien connu sur la place d’Alger, tient-il à rappeler, au lendemain de la victoire de l’Algérie sur le Sénégal, que « Les tirailleurs sénégalais ont tué, violé, massacré des milliers d’Algériens au nom de la France pendant la révolution… Méditez !!! » ? Oublie-t-il ou feint-il d’oublier que nous avons eu aussi « nos » zouaves et nos tirailleurs algériens et harkis ? Souvent, sur Facebook, les tirs sont ailleurs.
Aujourd’hui, à côté de la coupe d’Afrique, il y a l’Algérie à la coupe pleine. Et une course effrénée du pouvoir en place pour acter « ses » présidentielles. Une baisse de vigilance du Hirak peut aisément favoriser cette issue, particulièrement en période estivale, souvent propice aux décisions intempestives.
Alors, le Hirak succombera-t-il aux chants des sirènes ou réussira-t-il à surmonter sa léthargie une fois passé ce moment d’euphorie grisante une fois dissipée les volutes opiacées ? Beaucoup rêvent de voir vendredi prochain, Belmadi ou Mahrez emboîter le pas au Hirak. Mais cela est une autre histoire…

(*) architecte de formation, auteur de plusieurs ouvrages sur l’architecture et la sociologie du sport, notamment en collaboration avec Jean-Marie Brohm.