Naoufel Brahimi El Mili enseigne à l’Ecole de sciences politiques, Paris. Mohamed Hadir est professeur à l’Ecole supérieure de journalisme et de sciences de l’information d’Alger. Les deux chercheurs universitaires portent un regard attentif sur le champ politique algérien et s’intéressent, en particulier, aux dynamiques générées par le Hirak depuis le 22 février dernier. Chacun des deux possède sa propre appréciation du contexte national actuel et sa propre vision de sortie de la crise politico-institutionnelle que vit le pays. Entretien croisé.

Reporters : D’abord, une première question d’appréciation générale sur l’actualité nationale et le contexte politique d’exception que vit le pays depuis le 22 février : de quoi le Hirak est-il le nom ? Et qu’est-ce que ce mouvement populaire appelle comme réflexion sur le rapport des Algériens au politique, au pouvoir et à l’Etat ?
Naoufel Brahimi El Mili : Même si on suppose que ce mouvement est totalement spontané, son installation dans la durée me pousse à le qualifier de révolution. Non pas dans le sens bolchevique du terme, mais plutôt une nouvelle donne qui démontre l’échec des élites dirigeantes. Il est à rappeler que cette révolution, inédite de par le monde vu son aspect «Silmya», qui veut dire, «pacifique», s’est d’abord élevée contre un cinquième mandat. Même après la grande marche du vendredi 8 mars, de son hôpital genevois, Abdelaziz Bouteflika ou bien l’un des membres de sa fratrie, s’est accroché au pouvoir : annulation des élections, annonce d’une démission sans date précise et autres tergiversations. C’est la pression populaire continue et déterminée qui a poussé le commandement militaire à «siffler» la fin d’un match truqué et qui a trop duré. Je constate chaque vendredi que l’Algérien, surtout le jeune algérien, a désormais un nouveau rapport avec la citoyenneté. Il en résultera par conséquence un tout autre rapport avec la politique.
Mohamed Hadir : Ce que nous sommes en train de vivre est une conjoncture très importante. Ce que l’Algérie a pu réaliser depuis les cinq derniers mois n’a pas été réalisé depuis son indépendance. C’est un saut qualitatif dans l’histoire de l’Algérie contemporaine. Les acquis qu’a réalisés le mouvement populaire n’étaient pas à l’ordre du jour. Notamment au niveau de la Justice, de la pratique politique, en termes de démocratie. Je note que ce mouvement inédit n’attendait pas tous ces acquis. Le rapport des Algériens au politique et à l’Etat s’est renforcé par conséquent.
Je profite de cette occasion pour indiquer que le déclenchement du Hirak était organisé par des groupes à l’intérieur et à l’extérieur du pays -des groupes présents notamment sur les réseaux sociaux. Et le but n’était pas «une révolution pacifique» comme on le voit maintenant. L’ouverture du champ médiatique audiovisuel, l’ouverture de l’espace virtuel, la facilité de communication et de la téléphonie, tout cela a participé à la naissance des cette révolution. L’aspect pacifique était le résultat de l’ère Bouteflika et personne ne peut nier cela.

Aujourd’hui, il est manifeste que deux conceptions de la sortie de crise s’affrontent ou plutôt se font face : la première est portée par ceux qui considèrent qu’une élection présidentielle est la meilleure solution de sortie de crise, la seconde plaide pour un processus transitionnel. Quelles observations peut-on faire des deux conception ainsi que des enjeux qu’elles portent ?
Naoufel Brahimi El Mili : «Vendredire» signifie aussi que le bulletin de vote de l’Algérien compte, car sa voix ne peut être qu’audible. Des acquis concrets sont déjà obtenus. Ils sont jugés insuffisants. A cela s’ajoute que la crise de confiance est profonde. La logique voudrait que la présidentielle ait lieu une fois les garanties de transparence données. Cette hypothèse de sortie de crise est d’abord rejetée par les partis dits d’opposition, dirigés par des démocrates. Ils semblent ne pas vouloir affronter les urnes, ces «boîtes noires» qui peuvent leur réserver de mauvaises surprises. Aussi, la majorité des Hirakistes ne veulent pas apparemment de cette solution car trop échaudés par les fraudes successives. Crise de confiance profonde, faut-il encore le souligner. Pourtant, désormais leurs voix comptent. Il convient de négocier dès lors les modalités de transparence. Sur le papier c’est simple. Cependant, dans la réalité c’est plus compliqué, car les Hirakistes ne veulent pas se donner des représentants et, quelque part, les partis d’opposition aussi. D’une part, aucun parti ne souhaite être accusé de récupération politicienne et, d’autre part, ces partis ont trop cohabité avec le «Bouteflikisme» pour être suffisamment crédibles. Quant au processus transitionnel, rassurant en apparence, est suffisamment chronophage pour être trop coûteux économiquement et donc politiquement. L’exemple de la Constituante tunisienne est évoqué pour appuyer cette hypothèse, mais cela a coûté cher au pays voisin qui ne s’en est pas encore remis. Quand je regarde vers la Tunisie, je pense plutôt à Bourguiba, militant contre le colonialisme français, et qui a pratiqué la politique de la négociation graduelle : «prends et demande». Je m’étonne aussi que lors du forum du dialogue du 6 juillet, aucun participant n’avait parlé d’économie.
La méfiance est instaurée, c’est un constat, le pouvoir doit donc faire un premier pas, voire un geste d’apaisement fort, tel que la libération des Algériennes et Algériens qui avaient brandi l’emblème amazigh. Sans oublier Lakhdar Bouragrâa. Que l’Etat veuille affirmer son autorité, c’est logique, mais l’Etat doit aussi apaiser cette situation tendue. C’est même une nécessité. Tous ces paradoxes (démocrates, hirakistes forts, mais non représentés, crise d’autorité de l’Etat…) renferment les ingrédients de l’impasse politique. La pression populaire doit être maintenue et le pouvoir doit l’entendre. Le mur de la peur est tombé, rien ne sert de tenter de le restaurer. La priorité est plutôt de restaurer la confiance qui passe par des gestes d’apaisement et des garanties de transparence pour les prochaines élections.

Mohamed Hadir : Nous ne pouvons pas passer par une période de transition. La période de transition peut se faire dans deux cas. Le premier : «la fin de colonisation». Où l’Etat passe d’un régime à l’autre. Je souligne ici que l’Algérie est passée par cette période, en 1962. Le second : «la fin d’une dictature», où l’Etat passe d’un régime à l’autre également. Nous avons vécu cela dans les années 90.
Il n’est pas question de passer par une période de transition en ce moment, car l’Algérie a fait de grands pas en matière de démocratie, qu’on le veuille ou non. Malgré tout ce qu’on peut dire à propos de l’illégitimité des institutions étatiques, celles-ci ont fait preuve de démocratie. Elles ne sont pas sorties du cadre constitutionnel. Même en retard, elles ont appliqué l’article 102 et mis en place le président intérimaire. En ce qui concerne les manifestations, les institutions de l’Etat ont garanti la liberté des manifestants dans le déplacement, les slogans scandés, la liberté d’expression… La période de transition est une revendication d’une minorité qui ne représente pas tout le peuple. Si nous supposons qu’il y a 22 millions d’Algériens dans la rue, nous ne devons pas oublier la moitié silencieuse. Dans ce sens, je pense qu’il faut respecter la moitié du peuple qui ne s’exprime pas, si nous voulons instaurer un Etat de droit. C’est la démocratie. Le Hirak ne doit pas éliminer une dictature pour en mettre une autre. Si nous voyons que des Algériens appellent à une période de transition, il y a aussi une autre partie d’Algériens qui n’en veut pas.

Dans le face-à-face entre ces deux conceptions, quel rôle et quelles conséquences pour le Hirak ?
Naoufel Brahimi El Mili : Le Hirak, dynamique désormais autonome, serait encore plus efficace avec la désignation de ses représentants. Plus d’une vingtaine de vendredis plus tard, ce mouvement est mûr pour se structurer en dehors des partis, fussent-ils proclamés d’opposition. Le terrain est aussi mûr pour entamer des négociations graduelles et non maximalistes : «prends et demande». La graduation des négociations est une forme efficace de la transition qui ne peut être que celle du peuple qui élit pour la première fois librement son président. Ainsi le face-à-face de ces deux conceptions peut se transformer en compromis historique. La conséquence pour le Hirak ne peut être qu’une victoire : un Président élu sans fraude. Reste à la charge du pouvoir d’éliminer des postes clés les fraudeurs professionnels, à commencer par leur chef qui n’est autre que le Premier ministre.

Mohamed Hadir : Pour moi, le Hirak doit faire preuve d’intelligence et aller directement à l’élection présidentielle. Il veillera à la transparence de l’opération électorale pour empêcher toute tentative de fraude. Par la suite, c’est au nouveau président de la République de trouver les solutions et de faire le changement.
Aller directement vers l’élection présidentielle peut nous faire éviter beaucoup de déviations et de dépassements. Surtout que l’Algérie est un pays visé, vu sa géographie. S’il y a un dépassement, nous risquons de revenir au point de départ.
Quid de l’Armée et de la manière dont elle va sortir de la séquence politique actuelle ?
Naoufel Brahimi El Mili : L’Armée aussi souhaite en finir avec cette crise. L’Armée a déjà entendu le peuple en actionnant l’article 102. L’Armée doit maintenant aller plus loin : apaiser et rassurer. Certains volets des discours du chef d’état-major sont rejetés par le Hirak. Il convient d’en tenir compte. Un compromis se réalise à deux et il n’y a que deux forces sur le terrain : l’armée et le Hirak. Il est difficile d’évaluer le nombre d’Algériens qui ne sortent pas le vendredi, mais je pense qu’au moment voulu ils feront entendre leurs voix à travers les urnes. S’il est clair que l’armée veut une présidentielle, il lui incombe alors de créer les conditions objectives de sa tenue par des actes forts.
l Mohamed Hadir : Appeler l’Armée à intervenir et à faire partie du dialogue est une grave erreur. L’institution militaire et descendante de l’Armée de libération nationale (ALN) est une institution noble. Elle a des missions constitutionnelles précises, entre autres, la protection des frontières, nous savons tous que l’Algérie est un pays visé et ce, tout au long de son histoire.
Les politiciens qui ont appelé à l’intervention de l’armée ont échoué dans leur mission principale -trouver les solutions. Laissons l’institution militaire faire son travail loin de la politique. Nous devons garder cette distance entre le militaire et le politique.
Dans les années 90, on a sali cette institution, en la mêlant dans les affaires politiques. On a fait de cette institution le bouc-émissaire de tous les malheurs du pays.
Actuellement, et dès le début du Hirak, l’armée l’a accompagné dans ses revendications. L’institution militaire se porte garante de «la transition démocratique». Elle protège la justice pour agir contre de hauts responsables de l’Etat.
Nous avons des cadres dans la justice et autres domaines qui sont capables d’agir et de faire leur travail. Nous n’avons pas besoin de l’institution militaire. D’ailleurs, jusqu’à maintenant, l’Armée n’est pas sortie du cadre constitutionnel.

Qu’en est-il de la société civile qui semble connaître un moment de réelle éclosion et d’affirmation ?
Naoufel Brahimi El Mili : L’éclosion de la société civile de par sa diversité montre que plus rien ne sera comme avant. Elle renferme la matrice de la recomposition du paysage politique. Le processus sera long et le prochain mandat présidentiel sera celui d’une transition. Je rêve que les prochains candidats au poste suprême s’engagent devant le peuple à ne faire qu’un seul mandat. Cela nous changera des candidatures à vie.
l Mohamed Hadir : Nous sommes en train d’assister à une maturité politique chez les Algériens. Cette maturité et cet éveil ont supprimé le stéréotype qu’avaient les Algériens d’eux-mêmes (un peuple dépolitisé, incivil…). Le mouvement populaire, et depuis le 22 février, a démontré le contraire : un peuple qui connaît l’histoire, les lois, les droits et les devoirs. Les Algériens qui ont évoqué la Constitution ne veulent pas l’anarchie. Au contraire, ils veulent instaurer un Etat de droit loin des pratiques non démocratiques.