Les différentes initiatives politiques, mises à l’appréciation de l’opinion publique, semblent aujourd’hui se complaire dans un statu quo qui frise le dialogue de sourd avec ce dénominateur commun qui renvoie à la lancinante question des détenus d’opinion qui se pose avec acuité à mesure que les semaines passent et que la crise s’inscrit dans la durée.

La question des détenus d’opinion semble ainsi devenir une véritable pierre d’achoppement à toute possibilité de dialogue. Le fait qu’elle soit posée, dans des sémantiques différentes, ne met pas moins dans l’embarras le pouvoir politique, qui insiste pourtant sur la nécessité d’un « dialogue inclusif » autour duquel seront discutés les mécanismes inhérents à l’organisation de l’élection présidentielle, qu’il compte tenir dans « les délais raisonnables ». Car, à l’évidence, et avec cette unanimité autour de la nécessité de résoudre l’équation des détenus d’opinion au sein de la classe politique, c’est un surcroît de pression qui s’exerce sur les autorités auxquelles est reprochée une persistance dans la voie de la pression et l’arrestation.
Les formations réunies autour de l’alternative démocratique ont réitéré, hier, leur position, énonçant l’impossibilité d’un dialogue politique sans la satisfaction de certaines exigences. Il s’agit notamment de « la libération des détenus politiques et d’opinion » et « l’arrêt immédiat de l’instrumentalisation de la justice». Du côté des « Forces du changement », la libération des détenus d’opinion et des jeunes porteurs de l’emblème amazigh, ainsi que l’arrêt du harcèlement des manifestants du Hirak et le respect de la liberté d’expression, entre autres, celle des médias, qu’ils soient publics ou privés, figurent également parmi les autres préalables formulés. Certaines personnalités, qui avaient observé jusque-là une certaine réserve, sortent du bois exprimant leur pessimisme sur la possibilité de l’ouverture d’un dialogue unanime et posé dans les conditions actuelles. L’ancien président de l’APN Karim Younès considère à l’évidence qu’un dialogue serein « ne peut cohabiter avec des arrestations pour délit d’opinion ». Pour ce membre du panel de médiation, « outre la libération de tous les détenus d’opinion et le respect du caractère pacifique des manifestations par les forces de l’ordre, l’ouverture de tous les accès à la capitale les jours des marches aux citoyens de l’intérieur du pays, désireux rejoindre leur capitale, est un droit inaliénable ». Karim Younès avait précisé, dans un communiqué diffusé vendredi dernier, que cette « atteinte à la libre circulation des populations ne favorise, malheureusement, pas le processus de dialogue auquel la présidence de l’Etat appelle pourtant de tous ses vœux ». « J’exhorte, une nouvelle fois, les responsables concernés à prendre les mesures nécessaires pour contribuer à l’apaisement de la situation, sans quoi aucune entame de concertation ne sera possible », avait-t-il affirmé. Il devient, en effet, patent qu’aucun dialogue n’est réalisable à l’heure actuelle tant que des internés d’opinion ne sont pas relaxés. Les nombreux détenus pour port de certaines affiches et drapeaux ou l’arrestation, jugée abusive, du commandant Bouregaâ constituent à l’évidence un sérieux obstacle à l’entame de tout dialogue. Le préalable de la mise en liberté des prisonniers fait également de plus en plus l’unanimité auprès des partis de l’opposition et de certaines personnalités du cénacle politique. Certaines personnalités considérées comme proche du pouvoir commencent ainsi à se rendre à l’évidence : il ne saurait y avoir de chance au dialogue sans un minimum d’initiatives de détente. La feuille de route du pouvoir, consistant à encourager un dialogue urgent afin de retourner au processus électif, semble toujours faire du surplace. La crise politique nationale, qui avait déjà du mal à trouver des brèches pour un début de solution, est aujourd’hui compliquée par cette question des détenus d’opinion.
Un durcissement de la situation qui augure des lendemains angoissants. Des personnalités dont le nom figure sur la liste du « Forum civil pour le changement » posent le même préalable. Nacer Djabi affirme qu’aucune négociation n’est « possible » sans « la libération des détenus d’opinion », à commencer par le commandant Lakhdar Bouregaâ. Mostefa Bouchachi, l’une des personnalités populaires du Hirak, exprime les mêmes exigences dans une sortie publique qui a suivi la publication de la liste des personnalités pouvant constituer un panel pour chapeauter le dialogue national. Le pouvoir s’est-t-il rendu à l’évidence de l’inanité de la posture actuelle, consistant à encourager un dialogue sans favoriser les conditions de ce dernier ? Il reste difficile de l’affirmer, tant les signaux ne sont pas encore à l’ordre du jour.
Dans son dernier discours, le chef d’état-major a exprimé son refus de l’usage même du qualifiant « détenu d’opinion». Ce qui avait suscité déjà un élan de pessimisme sur la suite des événements, pour ne pas dire une forte inquiétude.