Un accueil triomphal a été réservé hier à la sélection nationale de football, qui a regagné le pays avec le trophée continental dans ses bagages, avant d’effectuer dans les rues et artères de la capitale un défilé à bord d’un bus à impérial de l’Etusa sous les acclamations d’une foule monstre.

PAR FAYÇAL DJOUDI
De nombreux Algériens, de tout âge, ont ainsi défié une chaleur étouffante pour vivre des moments de joie et de communion procurés par le sacre continental des Verts, le second après une disette longue de 29 ans. Médailles de champions d’Afrique au cou, la mine fière et le sourire aux lèvres, les coéquipiers de Feghouli ont sillonné les artères de la capitale qu’ils avaient regagnée plus tôt, où ils avaient été accueillis à leur arrivée à l’aéroport Houari-Boumediène par le Premier ministre, Noureddine Bedoui. A même le tarmac, les 23 joueurs et les membres du staff ont eu les honneurs du tapis rouge avant de partir pour le Centre international de conférences Abdelatif-Rahal. C’est un moment unique pour lequel des milliers de supporters s’étaient massés aux abords de l’autoroute, au lendemain d’une nuit de folie aux quatre coins du pays.
« Hier on les regardait défendre les couleurs nationales en terre égyptienne, aujourd’hui, ils partagent avec nous un sacre mérité qui nous comble de joie et de fierté », témoigne, rue Hassiba-Benbouali, un quinquagénaire drapé de l’emblème national. En effet, les premières grappes humaines qui ont commencé à se former, dès l’annonce du passage du cortège par la place du 1er-Mai, se sont vite transformées en une véritable marée humaine, colorant de blanc, de vert et de rouge toute l’esplanade de l’ex-Champ de manœuvres et les rues environnantes. Au son des tam-tam et des « One, two, three viva l’Algérie », les supporters, pour la plupart enveloppés dans le drapeau national, ont acclamé leurs héros le long des trottoirs et même au milieu de la route. L’euphorie. Les vieux, les veilles, femmes, hommes, enfants… tous sont de la partie. Chacun essaye d’avoir l’attention d’un joueur. Ainsi, les coéquipiers de Mahrez ont eu droit à un accueil chaleureux de la part de leurs supporters. La chaleur n’a pas dissuadé leurs supporters qui sont venus par milliers de tous les quartiers de la capitale. Dans les rues de la capitale, le bus des Verts avait du mal à se frayer un chemin au milieu de l’immense foule enthousiasmée par la performance algérienne. Cependant, malgré les effets d’une fatigue très visible, les joueurs, impressionnés par l’accueil qui leur a été réservé n’ont pas hésité à se prêter au jeu et à se lâcher pour partager les moments de joie avec des fans venus leur témoigner leur reconnaissance.
A l’issue de cette parade triomphale, les joueurs de la sélection nationale se sont rendus au Centre international des conférences (CIC), avant d’être reçus par le chef de l’Etat, Abdelkader Bensalah, qui a tenu à les féliciter pour le parcours accompli et pour la joie qu’ils ont apportée au peuple algérien.

Une marée humaine noie l’Algérie
La veille, dans une clameur dantesque et des larmes de joie, l’Algérie résonnait du bonheur intense de millions de supporters tricolores, qui prenaient d’assaut le pavé en direction des placettes publiques pour fêter la Coupe d’Afrique des Nations après une attente de près de trois décennies. Au coup de sifflet final de l’arbitre, la joie explosait déjà des quatre coins du pays. On arrive à peine à croire que personne n’attendait qu’à cette CAN 2019, ils sont les champions incontestés de l’Afrique. Du stade 5-Juillet d’Alger et aux grandes villes algériennes, des milliers de drapeaux vert, blanc et rouge ont commencé à flotter au vent de la victoire pour une nuit de célébrations intenses à la hauteur de l’exploit réalisé par les Fennecs. Dans la capitale algérienne, les rues ont été prises d’assaut par la foule de fans, au son des klaxons, des youyous, des vuvuzelas et des explosions de feux d’artifice, zébrant le ciel sans interruption, et à la lumière des fumigènes qui éclairent la nuit de rouge.

Jusqu’au petit matin…
Comme on pouvait le prévoir, les Algériens ont défilé jusqu’au petit matin pour célébrer cette victoire. Les groupes de supporters habituels des équipes de football, ceux qui ont des instruments de musique, ont chanté toute la nuit. On a beaucoup entendu la chanson « Mama Africa » … « on est là », devenue l’hymne des« Verts». Mais on a entendu aussi des chansons contestataires venues des stades et qui se sont fait une place privilégiée dans le Hirak populaire.
Remporter une CAN, 29 ans plus tard, a visiblement une saveur particulière pour les plus jeunes.
« Notre génération n’a jamais vu une joie pareille. On n’a pas gagné depuis 1990 et en plus, on a gagné en Egypte. C’est un sentiment particulier. Je ne pense pas qu’on vivra quelque chose de pareille, même au Soudan, même la Coupe du monde. Ça, c’est particulier. Ça restera dans l’histoire », s’exclame un supporter. Et d’encenser le sélectionneur des Fennecs. Pour certains, « Belmadi, bien sûr, c’est le meilleur entraîneur du monde. Mieux que Guardiola, mieux que Mourinho, mieux que tous. Meilleur entraîneur du monde ! » A Alger, chacun se dit reconnaissant pour cette joie qui a fait vibrer la ville et tout le pays tout au long de la CAN.

Scènes de liesse en France sans débordements majeurs
Comme c’est le cas depuis les 8es de finale de la compétition, de nombreuses villes de France ont été le théâtre de scènes de liesse dès le coup de sifflet final du match Algérie-Sénégal, vendredi soir. A Marseille, la préfecture a compté 25 000 fans de l’équipe d’Algérie dans les rues au plus fort de la soirée. Le rassemblement a duré jusqu’à 1H30 environ, sans incident. Dans d’autres villes du pays, comme Metz, Strasbourg, Toulouse, Lille ou Nice, la même ambiance festive s’est emparée des rues après la victoire des
« Fennecs ». A Paris, où le match était retransmis sur écran géant à l’Institut du monde arabe, quelques tensions ont donné lieu à des tirs de gaz lacrymogènes vers une heure du matin, sur les Champs-Elysées où les supporters en liesse s’étaient rassemblés. A Lyon, un bref accrochage a opposé une partie des supporters aux forces de l’ordre.
Mais les auteurs ont été rapidement dispersés, selon des sources locales et la police a reculé pour laisser le reste du public descendu dans les rues de la presqu’île lyonnaise faire la fête au son des youyous, des pétards et des feux d’artifices.<

Au 5-Juillet, un chaudron politique

Par Meriem Kaci et Selma Allane
Ceux qui ont oublié que les stades sont, dans notre pays, un lieu de contestation par excellence, même en période de fête nationale et même quand l’équipe nationale de football gagne des trophées internationaux, ont dû avoir le réveil brutal, vendredi 19 juillet, au 5-Juillet.
Ouvert au public pour suivre le match final de la Coupe d’Afrique des nations, le temple algérien des sports – et du football en particulier – a accueilli des dizaines de milliers de spectateurs qui se sont mis à l’heure du Caire sans y être et fait du Hirak quand beaucoup ne s’y attendaient pas.
En mode mixte, d’ailleurs, puisque les femmes étaient présentes en force pour supporter les Verts contre la vaillante équipe du Sénégal et, à la fin, pour fêter la victoire du Onze national et son extraordinaire parcours africain en terre égyptienne.
Selon les organisateurs, il y avait quelque 70 000 spectateurs et spectatrices à avoir fait le déplacement au stade et fait vibrer ses gradins de leurs voix chantantes en l’honneur de cette équipe de football chérie. « El Khadra, mon amour», a-t-on beaucoup entendu chez des jeunes stressés durant tout le match, reconnaissants du beau jeu sénégalais tout de même, puis carrément surchauffés au sifflet final.
L’Algérie qui s’éprend d’Afrique, à nouveau après 29 ans de traversée du désert, ça se fête. Ça déborde aussi et ça envahit la pelouse. La liesse n’a pas de limites.
Elle se fout des barrières qu’elle saute et c’est ainsi que des partisans des Verts, y a pas d’autres mots pour décrire leur attitude, ont cherché le grand écart ou plutôt le grand saut dans… l’herbe.
Face à eux, des stadiers à la consigne dure et des agents de sécurité décidés à barrer la route à tout ce qui bougeait au-delà de la ligne qui sépare les banquettes du terrain de jeu. Au premier contact, des courses-poursuites puis le choc des placages comme en rugby. Sauf qu’à la place des hourras, ce sont les slogans qui ont rugi ! Tous anti-pouvoir et largement empruntés aux mots d’ordre en cours dans les rues algériennes depuis le « 22 février ».
« Klitou lebled ya serraqine », lancé à pleins gosiers comme une déferlante de fond, a soudain rendu le 5-Juillet à son histoire de chaudron politique, où il ne fait pas bon pour un Premier ministre, un ministre ou un responsable quelconque, d’y être quand le peuple est en colère. «Dina el kahloucha, mazal el 3issaba mazel mazel » a renforcé ce répertoire séditieux et dont la musique révoltée a sonné étrangement aux oreilles en cette folle nuit de fête. «Bensalah reste au Caire », n’a pas été en reste comme refrain d’entrain et le tube officiel des Verts « Mama Africa », entonné à l’intérieur comme à l’extérieur du stade, a produit des couplets mutins : «On ramène la coupe, bientôt on ira voir la 3issaba ». Ce vendredi soir de fête sportive a résonné comme les grandes marches qui ont emporté l’ancien président Bouteflika et mis le pays sens dessus-dessous «en attendant qu’on avance un peu», phrase entendue chez un supporter longtemps après le spectacle, pas loin du carrefour de Chevalley. Pour la petite comme pour la grande histoire, on a beaucoup apprécié, chez les anonymes qui se sont bousculés au 5-Juillet pour défendre l’équipe nationale, la petite phrase d’Adlène Guedioura. Ce joueur a tenu à dédier le trophée au « peuple algérien qui a été un exemple aux yeux du monde entier avec ces manifestations pacifiques au cours des derniers mois». Au 5-Juillet, et malgré le feu et l’ivresse du triomphe, il n’y a pas eu d’incidents. C’est beau un peuple qui a la colère joyeuse.n

Leaders et personnalités politiques saluent la victoire africaine
De nombreux leaders et personnalités politiques et associatives d’opposition n’ont pas manqué de saluer la victoire africaine de l’équipe nationale de football au Caire, vendredi 19 juillet. « Merci à la sélection nationale qui a fait de cette victoire un cadeau pour le peuple en ces moments de la révolution du 22 février », a ainsi écrit Mohcine Bellabes, leader du RCD, sur sa page Facebook. « Merci parce qu’ils nous ont rappelé que la persévérance et la résistance emportent la victoire », ajoute le numéro 1 du RCD. « On est des champions en football grâce à l’équipe nationale. On le sera dans tous les domaines grâce à notre révolution », prévoit M. Bellabes. Pour sa part, Ramdane Youcef Taazibt, cadre du Parti des travailleurs (PT), a dédié la victoire de l’EN à la patronne du PT Louisa Hannoune, en détention préventive depuis le 9 mai dernier. Le député démissionnaire a saisi l’occasion pour demander « la liberté immédiate et inconditionnelle » des détenus d’opinions. De son côté, le vice-président de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’Homme (LADDH) Saïd Salhi prévoit d’autres succès pour l’Algérie : « Que du succès, on s’est réveillé. Rien ne nous arrêtera », en allusion au mouvement populaire qui va se poursuivre jusqu’à la concrétisation de ses objectifs. Quant à Abdelouahab Fersaoui, président du mouvement Rassemblement Action Jeunesse (RAJ), « vous avez honoré le peuple et le Hirak en libérant le peuple et le football. Cette coupe et cette victoire ne peuvent que galvaniser et encourager le Hirak », écrit M. Fersaoui, qui fustige le système en place. « Le football n’est plus une carte entre vos mains. En attendant la victoire… le combat continue, ce n’est qu’une victoire en attendant la grande victoire en instaurant un Etat de droit et démocratique », soutient M. Fersaoui.